André Mandelstam

La Société des Nations et les Puissances
devant LE PROBLÈME ARMÉNIEN

2) Secours à l’Arménie

Pendant la lutte qu’elle avait eu à soutenir, la République arménienne n’avait pas un instant cessé de s’adresser au Conseil de la Société des Nations afin d’en obtenir des secours contre l’agression des forces kémalistes. Ses appels portent en effet les dates du 6, du 12 et du 21 octobre 1920. Quelle fut, en cette circonstance, l’attitude du Conseil ? M. Tittoni, dans une communication à l’Assemblée de la Société, du 20 novembre 1920, en a résumé l’action ainsi qu’il suit :

« A sa réunion de Bruxelles, dans la dernière semaine d’octobre 1920, le Conseil de la Société des Nations reçut les plaintes du gouvernement arménien au sujet des actes d’agression de la part des nationalistes turcs. Le gouvernement arménien demandait à la Société d’intervenir pour assurer le respect du traité de Sèvres. Le Conseil, dans sa lettre, répondit que le traité de Sèvres n’était pas encore en vigueur, mais que, d’ailleurs, il appartenait aux puissances signataires de ce traité d’en assurer l’exécution. En transmettant la requête arménienne aux puissances signataires du traité de Sèvres (France, Grande-Bretagne, Italie et Japon), le 22 octobre 1920, le Conseil rappela à ces puissances la correspondance échangée en mars et avril au sujet de l’Arménie, offrant de reprendre la Conférence qui avait été proposée alors, et indiquant que la question arménienne pourrait se trouver soulevée à l’Assemblée à l’occasion de la demande d’admission de l’Arménie.

« Le 10 novembre 1920, M. Lloyd George a fait savoir au Conseil que les Puissances alliées faisaient tous leurs efforts pour aider militairement la République d’Arménie, en lui fournissant du matériel de guerre et des combustibles. Quant à l’avenir de l’Arménie, le premier ministre de la Grande-Bretagne estimait que, tant que le Président Wilson n’aurait pas fait connaître sa décision au sujet des frontières, il paraissait inutile d’entreprendre l’examen des méthodes propres à assurer l’exécution du traité »[112].

À l’Assemblée de Genève, la question arménienne fut évoquée, dès la discussion du Rapport sur les travaux du Conseil. À la séance du 17 novembre 1920, la voix généreuse de lord Robert Cecil fit entendre un pressant appel en faveur des Arméniens. Après avoir déclaré qu’il n’y avait pas, dans l’histoire du monde, de tragédie plus terrible que celle du peuple arménien, peuple d’une grande intelligence, d’une grande culture et d’une vieille civilisation, après avoir flétri « les massacres ordonnés par Talaat » comme « l’un des plus grands crimes dont l’histoire puisse accuser un être humain », le noble lord s’écria : « La Société des Nations ne peut pas être le défenseur de la moralité publique, si elle ne fait pas tout son possible pour empêcher ce peuple si ancien de subir encore une fois un pareil martyre ». Lord Robert Cecil saisit donc l’Assemblée de la proposition suivante : « Le Conseil est invité à examiner immédiatement la situation de l’Arménie et à soumettre à l’examen de l’Assemblée des propositions en vue de parer au danger qui menace actuellement ce qui reste de la race arménienne et en vue d’établir un état de choses stable et permanent dans ce pays »[113].

Le sénateur Lafontaine, représentant de la Belgique, proposa de son côté à l’Assemblée, à titre d’amendement à la motion de lord Robert Cecil, la nomination d’une Commission de six membres qui serait chargée d’examiner les mesures propres à mettre un terme aux hostilités entre Arméniens et Kémalistes.

Une grande discussion s’engagea, le 22 novembre, sur ces propositions. Le délégué serbe, M. Spalaïkovitch, puisant dans les tristes souvenirs laissés dans le cœur de sa nation par la domination ottomane, flétrit cette méthode cynique et froide dans l’extermination des peuples « que les Turcs ont appliquée et appliquent encore aux peuples chrétiens ». Cependant, si tous les orateurs étaient d’accord avec le délégué serbe sur la nécessité de secourir immédiatement l’Arménie, un certain découragement se manifestait dans les discours, provenant de l’absence de moyens d’action directe à la disposition de la Société des Nations. C’est pourquoi M. Spalaïkovitch lui-même, comme M. Branting (Suède), préconisèrent une pression sur les Puissances principales, tandis que M. Nansen (Norvège), en émettant l’idée d’une expédition militaire, y joignit l’espérance que l’Amérique ne refuserait pas son concours devant un appel adressé au monde par l’Assemblée de la Société des Nations. Le représentant de la Grande-Bretagne, M. Balfour, donna peut-être la note la plus pessimiste. Il constata que l’organisation de la Société des Nations, aux termes du Pacte, n’avait pas prévu une situation telle que celle en face de laquelle on se trouvait actuellement en Arménie : « Les auteurs du Pacte avaient en vue les conditions suivantes : des États bien organisés ayant des frontières nettement délimitées, où l’action de l’opinion publique du monde civilisé pourrait se faire sentir et où, en dernier ressort, pourrait s’exercer la menace d’une pression économique ». Or, dans l’esprit de M. Balfour, Mustapha Kémal ne se souciait aucunement « de l’opinion du monde civilisé ou de ce que ses actes seraient condamnés par tout tribunal animé de sentiments humains ». D’autre part, il était impossible d’exercer sur Mustapha Kémal une pression économique. « Il n’a pas la responsabilité des finances d’un État organisé, ni celle du commerce en Turquie d’Asie, déclara le délégué anglais, c’est un chef de brigands, un de ces hommes absolument insensibles à tous les sentiments auxquels la Société des Nations fait naturellement appel et auxquels elle s’adresse en premier lieu ». Pour ces raisons, M. Balfour estima que la seule méthode pour se tirer des difficultés rencontrées consistait à trouver une puissance mandataire décidée à prendre en mains la cause de l’Arménie. Le représentant de la Grande-Bretagne rappela cependant l’insuccès des démarches tentées jusqu’ici par le Conseil pour trouver un mandataire, qui consentirait à assumer à lui seul toutes les charges du mandat. Il exprima en conséquence l’avis que toutes les Nations réunies à Genève devraient prendre leur part de cette grande œuvre commune. « Autrement, conclut M. Balfour, on en resterait aux protestations de bonnes intentions et aux paroles d’encouragement et on se trouverait vis-à-vis de l’Arménie dans la situation des gens qui, du rivage, seraient témoins d’un naufrage, impuissants à porter une aide efficace aux naufragés »[114].

Le représentant de la France, M. René Viviani, était loin de nier la thèse de l’impuissance actuelle de la Société des Nations. « En vérité, s’écria-t-il, nous sommes une Assemblée impuissante, parce qu’on nous a chargés d’une responsabilité alors qu’on ne nous a donné aucune autorité ». Et il rappela avec beaucoup d’à-propos et avec raison que, si la voix de la France avait été entendue à la Conférence de la Paix, la Société des Nations ne serait pas aujourd’hui dans cet embarras ; car elle aurait son arme : des États-majors avec un contingent international. Le délégué français émit ensuite l’avis que, dans l’état actuel des choses, la Commission proposée par M. Lafontaine ne réussirait certainement pas plus que le Conseil de la Société à trouver une nation qui accepterait un mandat, exigeant d’elle seule des hommes et des ressources. Quant à un appel demandant leur quote-part à tous les membres de la Société, la réponse insuffisante qui s’était produite dans un autre cas, en ce qui concerne le typhus en Pologne, ne permettait pas d’espérer un meilleur résultat dans l’affaire arménienne. Toutefois le délégué français exprima l’espérance qu’on pourrait du moins trouver « une puissance qui, avec son autorité morale et matérielle, interviendrait entre les combattants pour essayer de faire prévaloir un arbitrage par négociations ». M. Viviani fit donc la proposition suivante :

« L’Assemblée, désireuse de collaborer avec le Conseil pour mettre fin dans le plus bref délai possible à l’horrible tragédie arménienne, invite le Conseil à s’entendre avec les gouvernements pour qu’une puissance soit chargée de prendre les mesures nécessaires en vue de mettre un terme aux hostilités entre l’Arménie et les Kémalistes »[115].

L’Assemblée accepta à l’unanimité la proposition de M. Viviani, tout en adoptant également celle de M. Lafontaine, à laquelle s’était rallié lord Robert Cecil. À la suite de ce débat, le 23 novembre 1920, le Conseil de la Société des Nations adressa donc à tous les gouvernements membres de la Société ainsi qu’au gouvernement des États-Unis d’Amérique la résolution adoptée, en y joignant un pressant appel en faveur de l’Arménie. Mais trois gouvernements seulement se déclarèrent prêts à entreprendre la tâche humanitaire qu’on leur proposait. Le Président des États-Unis d’Amérique, Wilson, répondit qu’il serait « prêt à offrir sa médiation personnelle par l’entremise d’un représentant qu’il désignerait » (1er décembre 1920). De même, les gouvernements espagnol et brésilien se déclarèrent prêts à contribuer : le premier, « à toute action d’ordre moral et diplomatique » en faveur de l’Arménie, le second, à mettre un terme « à la situation angoissante de l’Arménie » (30 novembre). À la suite de la réception de ces dépêches, le Conseil pria ces trois gouvernements de se mettre en rapport pour convenir d’une collaboration (2 décembre 1920)[116].

Mais, vers la fin de la session, l’Assemblée de la Société se vit saisir d’une proposition plus réelle tendant à venir en aide à l’Arménie. Cette proposition venait de la Roumanie.

Le 17 décembre, M. Jonnesco fit, en effet, au nom du gouvernement roumain, la proposition suivante :

« Afin d’apporter un secours réel et rapide au peuple arménien qui se meurt, la Roumanie propose aux Nations assemblées à Genève la constitution d’un corps expéditionnaire international qui se chargerait de rétablir l’ordre et la tranquillité en Arménie.

« Ce corps international, placé sous le commandement direct du Grand État-major interallié, pourrait constituer une force de 40.000 hommes composée de détachements de tous les pays, qui forment la belle Société des Nations, proportionnellement à leur population.

« La Roumanie se déclare prête, dès ce moment, à intervenir dans ce but avec ses hommes, son matériel et son argent »[117].

Cette proposition d’intervention armée ne fut malheureusement pas agréée par l’Assemblée. Le rapporteur de la Commission de l’Arménie, à laquelle elle avait été renvoyée, M. Lafontaine, « exprima l’espoir qu’elle rencontrerait éventuellement un appui énergique de toutes les puissances du monde », mais « ne la recommanda pas à la Société ». « En attendant, dit-il, les difficultés sont telles que nous devons tâcher de ne pas recourir à la force. Nous sommes une puissance de paix et ce serait une grande victoire pour nous et un honneur pour la Société des Nations de sauver l’Arménie sans répandre de sang ». C’est vainement que le représentant de la Roumanie insista sur le côté précis et pratique de sa proposition. En vain il rappela « les larmes qui coulaient dans cette salle il y a un mois et les cœurs qui se donnaient à l’Arménie ». Il dut constater avec mélancolie que « maintenant il n’y avait plus ni l’un ni l’autre ». M. Viviani observa que l’Assemblée « n’avait pas mandat d’accepter la formation d’une armée de 40.000 hommes » et que, d’ailleurs, la proposition roumaine aurait dû être présentée un mois auparavant. M. Lafontaine, de son côté, répliqua que la Commission était arrivée à la conclusion que « l’envoi d’une expédition militaire en Arménie présentait de nombreuses difficultés, que c’était une question qui devait être examinée de très près et soumise à des hommes compétents » et qu’il « faudrait d’ailleurs obtenir la collaboration de tous les États ». Finalement la proposition roumaine fut renvoyée au Conseil, qu’on chargea, à l’instigation de M. Viviani, de veiller en général sur le sort de l’Arménie. Voici le texte de la résolution de l’Assemblée, prise le 18 décembre 1920 :

« L’Assemblée, rappelant sa décision du 22 novembre 1920, continue à collaborer avec le Conseil qui est chargé de veiller, en référant, s’il est nécessaire, aux membres de la Société, sur le sort de l’Arménie au profit de laquelle déjà, à la demande de la Société, se sont manifestées, en plus de la sympathie universelle, la haute intervention du Président Wilson, celle de l’Espagne et celle du Brésil »[118].

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112)

Journal officiel de la Société des Nations, n° 6, novembre-décembre 1920, p. 90.

 ↑
113)

5e séance de la première Assemblée de la Société des Nations du 17 novembre 1920, Actes de la première Assemblée, Séances plénières, p. 95-96.

 ↑
114)

Actes de la première Assemblée, 9e séance plénière du 22 novembre 1920, p. 184-188.

 ↑
115)

Actes de la première Assemblée, IXe séance plénière, p. 184-202.

 ↑
116)

Journal officiel de la Société des Nations, 1920, n° 8, p. 90-103. Comme on le voit, aucune des grandes Puissances, dont la médiation aurait certainement produit un plus grand effet sur Moustapha Kémal, n’avait cru accepter le mandat proposé.

 ↑
117)

Actes de la première Assemblée, 29e séance plénière, p. 672.

 ↑
118)

Actes de la première Assemblée, 30e séance du 18 décembre 1920, p. 727-732.

 ↑
Mandelstam, André. La Société des Nations et les Puissances devant
le problème arménien
, Paris, Pédone, 1926 ; rééd. Imprimerie Hamaskaïne, 1970.
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