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Récits de réfugiés au Foyer arméno-suisse de Begnins

Récits publiés dans la revue Foi et Vie, mai 1923, précédés de l'article d'A. Krafft Bonnard, « L'Arménie à la Conférence de Lausanne », avec la présentation suivante :

« Les récits qui suivent sont des autobiographies écrites en arménien par quelques enfants et une veuve réfugiés au Foyer arméno-suisse de Begnins (Vaud). Elles ont été traduites en français par un instituteur arménien du même Foyer. Le lecteur comprendra que nous ayons respecté le style et en excusera les incorrections. »

V... Z...

Je suis né à Guarine, Erzroum, au mois de septembre en 1906, de parents appartenant à la classe moyenne de l'Eglise arménienne. Mon père était commerçant de tissus, et nous avions une grande maison dans le quartier arménien de la ville, en outre nous possédions au bord de l'Euphrate un champ. J'avais six ans quand je fréquentais l'école américaine et à peine j'avais commencé mes études la guerre survint et l'école fut fermée, alors je fus enfermé à la maison jusqu'au moment de la déportation. Il était d'ailleurs impossible de faire des études sérieuses parce que les Turcs avaient commencé à faire des perquisitions et nous, les petits, étions sous la terreur de ces actes abominables. Avant la déportation même, le gouvernement avait emprisonné des intellectuels arméniens et avait pendu quelques-uns d'entre eux. La plupart de ces intellectuels furent bannis de la ville quelques jours auparavant de la déportation et nous apprîmes plus tard qu'on les avait tous exécutés sur la route. Enfin le gouvernement déclara aux familles riches de la ville qu'ils devaient se préparer afin de quitter la ville dans trois jours. Ce ne fut qu'après que la déportation se généralisa à toute la population de la ville. Le délai accordé à la population était si court que la grande majorité de la population dut quitter à peu près tout ce qu'ils avaient et partirent. Les Turcs achetaient leurs choses à des vils prix.

Nous nous trouvions donc sur la route de la déportation, on nous avait fait des promesses que nous rentrerions dans quelques semaines et nous serions en possession de nos biens. Nous fîmes le voyage d'Erzroum à Erzindjian sans beaucoup de souffrances, mais depuis cette dernière ville la route était remplie de cadavres et il était impossible de passer. Arrivés à Kémagh on sépara tous les jeunes gens de notre caravane en disant qu'ils allaient construire des routes et en outre on ne nous permit plus de continuer la route en voiture. On nous conduisit depuis lors dans des chemins impraticables. Nous devions marcher du matin jusqu'au soir et ceux qui ne pouvaient pas marcher, on tuait. De jour en jour notre situation devenait plus insupportable; quand nous arrivâmes près d'un ruisseau ou une fontaine les gendarmes turcs se tenaient près de l'eau et nous demandaient de l'argent. Sans payer nous ne pouvions pas boire. Ils défendaient aux Kurdes de nous vendre quoi que ce soit à des prix ordinaires. Nous continuâmes notre route jusqu'à Diarbékir, on nous fouillait très fréquemment et, ce qui était pire encore, on commençait à enlever les jeunes femmes et les jeunes filles. Près de Jésiré et pour la dernière fois ils séparèrent le reste des hommes et les fusillaient devant nos propres yeux. C'est là que je perdis mon père. Quelques jours plus tard nous arrivâmes à Moussoul, nous étions en route depuis cinq mois. Il n'est pas difficile de deviner pourquoi nous avions mis tant de temps pour arriver jusqu'à Moussoul. C'est parce que les Turcs nous faisaient passer par des routes longues et pénibles. Je restai avec ma mère jusqu'à Moussoul, mais là quand un jour j'étais allé chercher de l'eau avec un des camarades, des gendarmes arrivèrent et nous prirent. J'ai un tel effroi que je ne saurais vous dire ce qui s'est passé pendant les deux jours suivants, mais ces deux jours passés j'ai ouvert mes yeux au marché où l'on m'avait amené pour vendre. Je pleurais tout le temps mais quand je sus pourquoi on m'avait amené là je pleurais encore amèrement... Enfin quelqu'un s'approcha de moi et marchanda avec le gendarme et me prit ; je ne sais plus ce qui s'est passé parce que je me suis évanoui.

L'homme qui m'acheta était un Chaldéen, il était chrétien. Il m'avait acheté pour me faire son fils. En effet, aussitôt arrivé chez lui, je pris un bain et on me donna des habits de l'endroit. Les premiers jours pourtant me semblaient très longs et je ne demandais qu'après ma mère et après ma sœur, mais dans quelques jours je me trouvais bien et j'avais oublié un peu le passé. Les premiers jours je parlais avec eux par des signes mais j'appris bientôt l'arabe. Ils m'aimaient beaucoup parce qu'ils n'avaient point d'enfants et je les aimais aussi d'un amour très tendre, de sorte que je les prenais pour mes parents. Je ne sortais jamais et je n'avais occasion de voir personne, de sorte que j'ai entièrement oublié le passé. Mais quand les Anglais occupèrent la ville de Mossoul en 1918, ils commencèrent à recueillir les enfants qui étaient vendus comme moi. Il semble que ma mère savait où je me trouvais et alors elle me fit sortir de cette maison. Ce fut un coup dur pour mes nouveaux parents. Ils me conseillèrent de dire que j'étais leur propre enfant. Je consentis à cette proposition, mais la police anglaise me prit de force et ce fut ainsi notre séparation. Le lendemain même on m'envoya avec un groupe d'Arméniens à Alep. Là, ma mère qui était arrivée avant moi, vint me chercher dans notre caravane. Je ne l'ai pas connue, et d'ailleurs je ne causais plus l'arménien ; elle était avec mon frère cadet et ma sœur, et elle me reconnut. Après quelques jours je me souvins de nouveau du passé et je me sentais très reconnaissant vis-à-vis des Anglais de m'avoir sauvé. Nous restâmes 15 jours dans l'orphelinat de Near East Relief à Alep et ensuite nous allâmes à Constantinople par Beyruth. Ma mère compta de pouvoir me prendre contre la valeur de l'argent et des bijoux qu'elle avait laissés dans la Banque d'Erzroum. Elle avait aussi des chèques, mais les gendarmes les avaient déchirés sur la route de Guarine à Mossoul. La Banque de Constantinople voulut bien nous payer, mais naturellement en monnaie en papier, dont la valeur était très basse. On nous rendit enfin trois cents livres turcs. Mon frère et moi fûmes conduits à l'Assistance nationale arménienne et de là on nous envoya à l'orphelinat de Koulléli, où nous avions de bons instituteurs. Comme on venait de supprimer les classes supérieures et que les enfants devaient apprendre des métiers on confia un groupe d'enfants au président des sociétés de patrie, à M. Simpad Tavitian, qui, ayant arrangé avec le directeur de l'école arméno-suisse, nous envoya dans cette école. Mais à peine nous avons suivi les cours de nos chères écoles, et à peine nous avions joui de ces jours heureux que nous vîmes en Suisse. Ma mère qui se trouvait à Koulléli aussi et travaillait là pour payer mon frère, a été transférée avec mon frère à Korfou, où elle se trouve actuellement. Quant à ma sœur, elle se trouve à l'école américaine des jeunes filles à Scutari.
V. Z.

  

K... K...

Notre déportation

C'était un vendredi matin quand nous partîmes, par l'ordre du gouvernement bien entendu, pour Ourfa, ayant pris des lettres de recommandation nous assurant que nous arriverons à notre destination. On nous avait promis par ces papiers de nous rendre l'équivalent de nos champs, et pour obtenir ces papiers les riches avaient payé chacun cinq cents livres turques (c'est-à-dire dix mille francs suisses). Mon père avait déjà l'intention de se rendre à Ourfa et il confia toute la marchandise de notre grand magasin à un Turc comme le plus fidèle de tous et qui devait nous envoyer à Ourfa la valeur de toute notre richesse. Quoiqu'il en soit, nous partîmes de Kharpout et après avoir été pillé des dizaines de fois et après beaucoup de fatigues, qui n'était que la première goutte de tout ce que nous allions souffrir, nous arrivâmes à l'endroit terrible qu'on appelle Malatia, où les soldats, baïonnette à la main, empêchaient ceux qui voulaient s'avancer et ils appelaient un par un avec leur nom pour que la population ne se doute pas de ce qui se passe en avant ; ils nous appelèrent le premier avec une autre famille. Après beaucoup de fatigues nous arrivâmes à la boucherie qu'on appelait Khichela, c'est-à-dire caserne. Ils commencèrent là à séparer les hommes en disant que l'on voulait simplement poser une question et les laisser libres, mais mon père ayant déjà compris la question leur demanda d'embrasser ses enfants et leur dire adieu. Mais le gendarme brute le frappa avec son fusil et le poussa en avant et le mit avec le groupe de mon grand-père, de mes oncles et de mes cousines et il regarda en arrière, les larmes aux yeux. Quand nous les quittions nous vîmes que d'une autre porte on faisait sortir les hommes, les bras liés, et vers neuf heures du matin nous entendîmes des coups de fusils et ils fusillèrent devant nous tous les hommes au nombre de quatre cents. Ensuite, pour nous effrayer d'avantage, un officier vint vers nous accompagné de quelques soldats et commença à nous fouiller et prendre tout l'argent qu'ils trouvèrent sur nous. Mais l'un des soldats oubliant sa tâche de chercher l'argent commença à toucher les différentes parties du corps féminin. Ma grand'mère leur adressa la parole en leur faisant des reproches amers, mais le gendarme ne supportant pas ses reproches, la frappa d'un seul coup et je vis jaillir le sang ; elle fut foulée sous les pieds de l'officier, un bey.

Le lendemain on nous confia à un tchavouche, qui compléta nos souffrances sur la route d'Adiaman. Après ce tchavouche on nous remit à un autre homme auquel la population fit beaucoup de plaintes à l'adresse du tchavouche, mais celui-ci écoutait avec beaucoup d'attention pour ensuite surpasser son prédécesseur. En effet, il commença dès le premier jour à réaliser son terrible projet. Il comprit que quelques-uns des déportés dévoraient l'or, alors il commença à massacrer avec ses camarades les femmes et cherchèrent de l'or dans les intestins, cette opération se faisant devant nos yeux. Le premier jour ils tuèrent 250 femmes. Il arriva un événement terrible à deux jours de distance d'Adiaman. Le fils d'un commerçant venu de Kharpout s'était habillé en jeune fille. Quand les gendarmes voulurent l'enlever, ils trouvèrent le truc et commencèrent à le battre et se préparèrent à le fusiller. Le jeune homme suppliait de lui épargner la vie en leur montrant une grande somme en or qu'il avait sur lui. Mais les gendarmes en rage le frappèrent à la tête de sorte que le jeune homme tomba ensanglanté. La mère du jeune homme, qui avait vu tout cela, courut et tomba sur son corps en criant que ce serait beau si elle serait morte sur la place. Alors les gendarmes la tuèrent aussi sur le coup. Juste à ce moment-là nous nagions dans la rivière (l'Euphrate), et quand nous entendîmes le bruit du fusil nous revînmes au bord de la rivière. Mais quand nous nagions encore, nous entendîmes les gendarmes discuter s'ils pouvaient tirer et tuer d'un seul coup tel ou tel qui nageait. Ils n'entendirent pas longtemps et ils tirèrent et voilà que l'un de nous enfonça dans l'eau. La mère de l'enfant sut ce qui s'est passé, mais elle n'osa plus bouger de sa place. Peu après les femmes appelèrent un garçon et lui dirent d'aller apporter de l'eau de la rivière. A peine le gamin s'était éloigné de la caravane, voilà une seconde balle le jeta par terre. Les gendarmes sautaient de joie et s'amusaient ainsi. Enfin nous arrivâmes à Edesse-Ourfa, après beaucoup de tribulations. Si on les décrivait on pourrait remplir des volumes. Nous avions mis un mois à faire la route que généralement on faisait dans quatre jours. Nous étions malades, mais ceux qui se portaient bien furent envoyés dans la direction de Der-El-Zor. En arrivant à Ourfa, nous n'avions plus d'argent, mais quelques Arméniens de l'endroit nous donnèrent un peu d'argent. Ce n'est qu'un mois après que nous reçûmes de l'argent de ma tante qui était restée à Kharpout comme famille de militaire. Dans quelques mois cependant, le tour de la population d'Ourfa vint, mais ceux-ci, ayant vu notre état, préférèrent mourir dans la ville que de s'en aller. Ils commencèrent donc à se défendre, et c'est à ce moment-là que commence l'histoire de la guerre d'Ourfa entre Arméniens et Turcs.

La bataille d'Ourfa

Le quartier arménien étant tout à fait séparé de celui des Turcs, les premiers résistèrent plus d'un mois et plutôt que de mourir eux-mêmes, ils tuèrent 2 à 3.000 Turcs, soit des soldats, soit du peuple. Jour et nuit les jeunes filles et les jeunes gens se promenaient dans les rues tout en chantant des hymnes nationaux arméniens et faisant la garde. Et nous, alors petits enfants, nous nous promenions entre les deux camps, et quand les Turcs commençaient l'attaque, nous l'annoncions aux vaillants défenseurs arméniens qui arrivaient tout de suite et dispersaient la grande foule des Turcs. Ils se servaient de grenades à mains. Après un mois de défense vaillante, une partie de la population voulait se rendre, car les vivres commençaient à manquer, mais l'autre partie proposa au peuple de s'enfermer dans l'église arménienne et de la faire sauter par des bombes et de mourir d'un seul coup, plutôt que de mourir par les mains des Turcs. Mais cette proposition ne fut pas acceptée, parce que tous désiraient vivre et ne se désespéraient pas de la vie, tant que la mort ne les avait pas atteints. Ils se rendirent donc aux Turcs, et ceux-ci tuèrent une partie de la population dans la ville même, et le reste mourut dans l'exil. Les Turcs occupèrent ensuite la ville. Ceux qui étaient déjà déportés aux autres endroits, furent conduits dans de tels endroits qu'ils en mouraient au moins une centaine par jour à cause de la saleté. On pouvait balayer les poux, tant il y en avait. Jusqu'à cet endroit, à part les hommes, personne d'autre de notre famille n'était mort, mais à cet endroit-là mon frère cadet fut empoisonné par ces poux, et il mourut dans trois jours. On prenait les cadavres en voiture ; pour porter les cadavres, on les tenait généralement par les pieds. Quand ils voulurent prendre mon frère j'ai prié les porteurs de prendre mon frère sur mes bras, mais ils me grondèrent d'une manière si brutale que je n'osai plus rien dire. La mort continuait ses carnages de telle sorte que de 17 personnes que nous étions en arrivant à cet endroit, nous ne restions que trois de notre famille. Nous payâmes alors une forte somme et donnions encore tout ce que nous possédions, et nous nous rendîmes au quartier des Syriens. J'ai trouvé là un travail chez un Allemand, qui s'appelait M. Eckart, et dont la parole la plus douce se traduisait comme ceci : « Les Arméniens, la nation des traîtres, il faut les tuer par l'épée ». Quand la paix semblait frapper à notre porte, nous louâmes des muletiers afin de nous rendre à Karpout, et nous nous mîmes en route, mais lorsque je me souvenais des événements de m'a déportation, événements dont j'avais été le témoin oculaire, je ne pus pas continuer ma route et je revins à Ourfa, où j'ai vécu pendant un mois en mendiant, mais ensuite je reçus une lettre m'annonçant qu'on était arrivé sans incident, et alors je me mis en route avec un muletier à condition de le payer à Karpout. Comme nous ne voyagions que les nuits, nous arrivâmes dans une semaine à Malatia. Là, le muletier me confia à un Arménien, mais quand nous nous promenions la nuit nous fûmes serrés par un groupe de gardiens, qui à peine avaient-ils compris que nous étions des fugitifs, nous conduisirent à la gendarmerie où ils nous battirent. Le lendemain on nous amena chez le chef des gendarmes qui voulait inscrire notre nom, mais heureusement celui-ci étant l'ami de mon père, me reconnut et m'envoya à Karpout, chez ma mère.

Quand le gouvernement de Karpout fut au courant de notre arrivée, dans la ville, ils nous cherchèrent afin de nous renvoyer de nouveau, mais nous nous cachâmes un mois, cependant nous étions dans le besoin, de sorte que j'ai dû chercher un travail. Je trouvai un travail chez un boulanger chez qui je suis resté jusqu'à ce que mon oncle arriva de l'Amérique et réclama nos champs du gouvernement, et il réussit dans l'affaire étant sujet américain. Il me mit dans une école, mais le gouvernement ferma notre école. Mon oncle alors, grâce à beaucoup de dépenses, réussit à me procurer un passeport avec lequel je me rendis à Constantinople, et là je me fis inscrire comme élève interne de l'école arméno-suisse où j'ai fréquenté quatre mois. Ensuite je suis venu en Suisse.
K. K.

G. M. D. - Ma biographie

Je suis né à Dikranaguerde (Diarbékir), en 1906. J'ai fréquenté l'école nationale arménienne où mon père enseignait l'arménien. Peu après, mon père fut élu directeur des écoles des villages autour de ma ville natale. J'avais 7 ans lorsque mon père mourut. Une année après sa mort la déportation commença et les Turcs prirent les hommes âgés de 25-45 ans pour la construction des routes, mon père était parmi ces hommes et une fois il nous écrivait ce qui suit : « Nous travaillons très dur et les Turcs nous surveillent, les fouets à la main. Pour le moment nous cassons des pierres pour la construction des routes. » Depuis cette lettre nous n'avons plus rien reçu. On raconte, qu'après avoir fini la construction de la route, on les avait tués. Nous restâmes alors trois personnes dans notre famille, deux sœurs âgées respectivement de cinq et de dix ans et moi-même. Dans notre ville on déporta d'abord les riches, ensuite le reste de la population. Pendant la déportation un Turc nous prit et donna chacun de nous à un Turc. Je suis resté longtemps chez ce Turc, mais un jour il m'envoya quelque part et je ne suis plus retourné chez lui. Le lendemain de ma fuite j'apprenais que ma sœur s'était enfuie aussi. La cause de notre fuite était la même : nous travaillions très dur et pour la moindre faute on faisait des reproches et souvent on nous insultait sans cause quelconque. A ce moment-là les Turcs ramassaient des orphelins dans les rues et nous fûmes au nombre de ces orphelins. Je fus conduit dans un orphelinat de garçons et ma sœur dans un orphelinat de filles. Mais ma sœur put néanmoins s'enfuir de l'orphelinat de filles, mais je ne réussis pas dans ma tentative. On me conduisit donc dans un orphelinat à Diarbékir. Sauf les insultes, nous étions bien là-bas. Tout près de l'orphelinat il y avait une église arménienne. Les Turcs prenaient des Evangiles qui s'y trouvaient et crachaient sur ces livres saints devant nous, enfin ils insultaient la Bible et la Croix de toutes les manières possibles. Ils nous disaient aussi qu'ils nous tueraient comme ils avaient tué nos pères.

Un jour quelques enfants arméniens et nous prîmes la décision de nous enfuir de l'orphelinat. C'était nuit et nous franchîmes le mur de l'orphelinat. Comme il faisait nuit et les portes de la ville de Diarbékir a des murs très hauts et très larges, qui étaient encore fermées, nous allâmes nous cacher dans un cimetière jusqu'à l'aube et de bonne heure nous nous sauvâmes de ces barbares.

J'ai rencontré une fois une vieille femme qui passait dans la rue, ayant ma sœur sur le dos. Je l'ai reconnue tout de suite et j'ai demandé d'où elle venait. La femme me dit que c'était une fille arménienne qui se trouvait chez son voisin. On lui donnait à faire dans la maison, et comme elle nepouvait pas le faire, on la battait. Elle ne comprenait d'ailleurs pas leur langue, ne sachant pas le turc, et on la battait toujours. C'est ainsi qu'elle était malade et la femme la prenait à l'hôpital, parce que personne ne prenait soin d'elle. — « Je la prends à l'hôpital, peut-être elle sera guérie là... » J'ai quitté la femme là et je suis allé à la recherche de ma sœur qui était chez un Arménien qui était devenu musulman pour sauver la face, comme domestique. J'ai pris ma sœur et nous allâmes à l'hôpital, où nous vîmes notre sœur. Nous restâmes trois jours près de notre sœur et le quatrième jour elle rendit son âme. Nous fîmes tout pour qu'elle nous parle mais elle ne parla point, si ce n'est deux mots qu'elle répéta plusieurs fois : « Mon dos ! Mon dos ! » Nous examinâmes le dos et nous vîmes l'endroit des coups de bâton qui était devenu noir. Ma sœur se rendit chez l'Arménien comme domestique et moi je me promenais dans les rues. On m'arrêta de nouveau trois mois après et on m'envoya avec d'autres enfants à Mardin. Je suis resté là trois mois et de là nous avons été amené à Alep. D'Alep on envoya les orphelins à Constantinople dans deux groupes et j'étais dans le dernier groupe. Je suis resté une année dans l'orphelinat de Constantinople, mais après je devins malade et je fus envoyé à l'hôpital. Je fus malade neuf mois de suite et quand j'étais rétabli on m'envoya à Beykoz où j'apprenais un métier. A ce moment-là, l'un de mes camarades s'enfuya de l'orphelinat et alla à l'assistance nationale arménienne. Il parla de moi à M. Antranig Papertian, un homme chargé de sauver les enfants arméniens de la main des Turcs, et il me libéra aussi de cette situation insupportable. On m'amena à Chicheli, dans la maison neutre — où il y avait d'autres enfants arméniens sauvés. Comme j'avais des plaies sur ma tête on m'envoya à l'hôpital arménien de Yédi-Koulé. Quand ma tête fut guérie, on m'envoya à l'orphelinat de Koulléli. Ensuite je fus envoyé à l'école arméno-suisse de M. Tavitian.

G. M. D.

T... D...

Je suis né dans la ville de Dikranguerde (Diarbékir), eu 1910. J'étais très petite quand nous fûmes déportées et je ne sais pas à l'heure qu'il est les noms de mes parents. Nous fûmes déportées jusqu'à Mardine. A peine arrivées dans cette ville, les gendarmes vinrent et divisèrent la population en deux parties : les grands d'un côté et les petits de l'autre. Près de nous il y avait un puits. Ils commencèrent à massacrer les grands devant nos propres yeux et jeter le corps dans le puits. Nous étions trois sœurs avec beaucoup d'autres filles, nous criions alors et nous faisions beaucoup de bruit, mais les Turcs nous trompaient. Nous restâmes là une journée toute entière, et ensuite des hommes arrivèrent avec des ânes et un homme prit ma sœur cadette et un autre prit moi-même et me conduisit chez lui. Quand nous arrivâmes à la maison nous pleurions, parce que nous étions séparées de nos parents. Ils voulaient nous convaincre qu'ils étaient nos parents. Deux jours après un ordre arriva d'après lequel chaque famille ne pouvait garder qu'un seul enfant, et l'homme qui nous avait pris fut forcé de donner ma sœur à quelqu'un d'autre. Comme j'étais petite, ils me convainquirent enfin et changèrent mon nom et me donnèrent le nom de Médiha.

Un jour pendant notre promenade, nous rencontrâmes une femme qui me reconnut et pria le Turc de me remettre à mon frère, qui se trouvait à Constantinople ; il me prît avec lui, et une fois dans cette ville, il chercha et trouva mon frère. Après avoir fait payer mon frère, il me lui rendit. A Constantinople même, j'ai fréquenté une école avant d'entrer à l'école arméno-suisse. J'étais très contente d'être là, mais par suite de la question de Constantinople, elle fut fermée et je vins alors en Suisse où je compte continuer mes études.

T. D.

LA BIOGRAPHIE DE S... T...

J'étais mariée et notre famille comptait plus de 30 membres. Nous étions une des plus riches familles de notre village Mandjuluk. J'avais trois enfants, une fille de 12 ans et deux garçons, dont l'un de 9 et l'autre de 4 ans. Mon mari était agriculteur et ses quatre frères pratiquaient chacun un métier. L'un était cordonnier, un autre travaillait les châles de Gürüne, et les deux autres travaillaient au gouvernement. Un jour on afficha dans notre village l'ordre du gouvernement, d'après lequel nous devions partir dans quatre jours, sans exception, mais à condition d'y rentrer de nouveau. Nous devions confier les clefs des maisons au Gouvernement, mais nous pouvions prendre avec nous de l'argent et de la nourriture pour la route. Nous partîmes donc avec les vieillards, les malades petites et grandes, mais à peine que nous étions dehors et quitté le village, que les jeunes gens turcs attaquèrent et emportèrent les jeunes filles les plus belles de notre caravane. Les mères pleuraient, les jeunes mariées et les jeunes filles criaient, mais tout fut inutile. Après 5 jours de marche on nous conduisit dans une vallée et on nous força de marcher par les routes les plus impraticables. Quand nous traversions cette vallée, nous vîmes quelques hommes enterrés jusqu'aux reins vivants. Nous fûmes tout naturellement effrayés. Les gendarmes qui nous accompagnaient nous dirent que ce sont les Kurdes qui avaient commis ces crimes et qu'ils nous défendraient jusqu'aux dernières gouttes de leur sang.

Pillés jusqu'au dernier denier, nous arrivâmes à Malatia, juste un mois après notre départ. C'était 5 jours en voiture dans les temps ordinaires. On n'avait encore rien fait aux hommes, on avait seulement enlevé les jeunes filles. Arrivés à Milatia, on nous conduisit dans un grand Han et on sépara les hommes et les conduisit dans un autre sous le prétexte qu'ils devaient être mobilisés. Nous comprîmes alors que c'était notre dernier entretien avec eux et qu'on les emmenait pour les tuer. Nous étions encore au nombre de 400 et il y avait encore quelques hommes parmi nous. Nous passâmes toute la journée et la nuit, sans rien manger, et la nuit suivante nous devions partir pour Alep, sous le prétexte qu'il y avait des épidémies dans la ville. A minuit la porte de notre Han s'ouvrit et 10 à 15 policiers entrèrent et commencèrent à fouiller et voulaient séparer ceux qui savaient lire. Ils trouvèrent une jeune fille, une Bible à la main. On lui demanda de la lire, mais la jeune fille ne voulait pas la lire de peur qu'ils lui couperaient la langue. Les gendarmes la battirent et la maltraitèrent, de sorte que la jeune fille s'évanouit. Ils trouvèrent encore une dizaine d'autres jeunes sachant lire et ils les gardèrent là, tandis que nous quittâmes la ville.

Nous devions traverser l'Euphrate. Un grand nombre de femmes et de jeunes filles se jetèrent dans la rivière désespérées de vivre et de tomber entre les mains des gendarmes. C'est là qu'un homme s'approcha de moi et prit ma fille de 12 ans, malgré toutes mes instances. Je suis resté donc avec mes deux garçons, mais je souffrais horriblement, physiquement aussi. Nous passâmes la rivière sur des barques. Nous étions encore dans la barque, et ma belle-mère me donna une livre turque, me disant que je pouvais acheter avec cet argent un peu de pain pour mes enfants, dans le cas ou on allait nous séparer. Le Turc, qui avait déjà enlevé ma fille, vit l'argent et devint tellement furieux qu'il me jeta dans la rivière et j'aurais été certainement noyée, si ma belle-mère n'était pas arrivée à mon secours. Elle offrit donc tout ce qu'elle possédait, et me sauva la vie. Après la traversée nous avions soif. Il faisait très chaud, nous étions fatigués, de sorte que celui qui trouvait un verre d'eau croyait avoir trouvé un vrai trésor. On permit pourtant aux villageois tout près de nous apporter du pain et de l'eau, mais ces gens-là nous les vendaient extrêmement cher. Je n'avais plus rien et mon petit but son urine ! Quand nous approchâmes d'Alep, les Kurdes et les Arabes de l'endroit nous attaquèrent et ils commencèrent un terrible carnage avec des bâtons de fer, les haches, etc. Ils n'épargnaient personne et chacun criait sauve qui peut ! Les cadavres s'entassaient. J'avais perdu mon garçon aîné, mais j'ai pu me sauver avec mon petit sur mon dos. Je ne sais rien de mon fils aîné. Tous les membres de la famille furent massacrés, et quand je cherchai mon fils, on me donna un coup de hache sur mon bras. Je tombai par terre et je me cachai sous les cadavres. Mais, comme mon petit Simpad pleurait, je lui ai dit : « Si tu te tais, je ramasserai de l'herbe pour toi ». Le lendemain le pauvre petit n'ouvrit pas la bouche. « Maman, j'entends des pas d'hommes. Regarde, il vient ici. » Je ne pouvais pas bouger mon bras, mais je faisais un grand effort. J'ai regardé une fois autour de moi et j'ai vu qu'au loin des Arabes fouillaient les cadavres et déchiraient les ventres et cherchaient de l'or dans les intestins et remplissaient leurs poches tout en s'enfuyant. Comme ils étaient très occupés dans cette besogne, je me décidai de me sauver et j'ai commencé à ramper mon fils sur mon dos, sous les arbres et les plantes et j'ai réussi à descendre dans la vallée. Arrivée là, je me suis arrêtée un instant et j'ai bandé mon bras... Il n'y avait personne d'autre dans cette vallée que nous et je désirais ardemment de trouver quelques amis ou connaissances... Je ne savais plus quoi faire. Avancer, cela aurait été dangereux, plus dangereux encore que de retourner ?... J'ai fait un trou là pour nous et j'ai fermé l'entrée de ce trou avec des pierres, de sorte qu'on ne pouvait rien voir de loin. (Le massacre que je venais de voir était le plus terrible que j'ai jamais vu). Je ramassais de bonne heure du matin de l'herbe pour toute la journée et nous mangions toute la journée.

C'est aussi sur ce champ de carnage que le fait suivant s'est passé : Une mère et son fils furent sauvés du massacre, mais le fils avait tellement faim que ses yeux se fermaient. Tout à coup il voit que des femmes se disputent entre elles pour un cadavre. Le petit désire en manger, mais les femmes ne lui en donnent pas. Alors tournant vers sa mère il lui dit : « Mère, quand je mourrai, tu ne leur donnera pas de mon cadavre ». La mère, à peu près folle, prend le cadavre de son fils et se jette dans la rivière.

Dans quelques semaines je suis arrivée à un village, près d'Alep, et de là je me suis rendue à Alep, où il y avait des milliers d'orphelins soit dans les rues, soit dans les orphelinats, mais on ne prenait que des protestants, de sorte que j'ai dû me rendre dans un endroit souterrain où mon petit devint très malade. J'étais aussi presque mourante. Je ne pouvais faire un seul pas. Mon petit me dit : « Mère, je meurs, donne-moi de l'herbe. Je ne suis pas malade, j'ai faim. »

J'ai plusieurs fois essayé de sortir, mais je ne pouvais pas. Je lui disais : « Attends encore un instant, mon petit, peut-être quelqu'un nous apportera du pain. » Mais le petit pleurait : « Mère, si tu n'as pas du pain, donne-moi de l'herbe. » Il semblait qu'il dormait et j'attendais l'aube pour sortir et ramasser de l'herbe. A peine qu'il faisait jour, je faisais un dernier effort pour me lever, malgré mes douleurs dans mon bras. J'ai dit à mon fils : « Lève-toi, j'irai ramasser de l'herbe pour aujourd'hui. Je viendrai tout de suite. » Mais il ne répondit plus. Je me suis dit qu'il dormait de fatigue. Je m'approche de lui et je le trouve mort sur le sol qui nous servait de lit... Je n'ai pas pu pleurer... Je l'ai enterré... Tout à coup j'ai vu les gendarmes de loin. J'ai essayé de m'enfuir, mais il n'était guère possible. Ils vinrent et ils m'arrêtèrent en m'emmenant auprès des exilés. Mais de nouveau, sous prétexte qu'il y avait une épidémie dans la ville d'Alep, on nous exila à Der-El-Zor. Il ne restait que des femmes et des enfants rassemblés de toutes les directions d'Anatolie. Nous marchions plusieurs semaines et sur la route quelques femmes mirent au monde des enfants, mais les gendarmes les forcèrent de marcher quand même. Vers le soir on permit de nous asseoir dans un champ et nous étions très contents de nous reposer un peu. Mais voici que dans la nuit nous entendîmes un grand bruit et nous apprîmes que les Arabes avaient commencé un massacre et nous commençâmes à nous enfuir. Dans ma fuite j'ai rencontré un homme barbu. Nous fûmes effrayés, mais il nous fit signe et nous demanda s'il n'y avait personne de Mandjuluk, et nous répondîmes sans peur, que nous étions de ce village là. C'était un homme qui connaissait mon père. Il m'a reconnue aussi, et nous prit chez lui et nous donna à manger. Il nous fournit également l'autorisation de nous promener dans le village et travailler même.

Après quatre ans d'exil et de terribles souffrances, comme celles racontées, je suis arrivée à Adana et de là, à Constantinople, et enfin en Suisse, où je suis hospitalisée, et j'en suis bien reconnaissante.

Récits publiés dans la revue Foi et Vie, mai 1923, précédés de l'article d'A. Krafft Bonnard, « L'Arménie à la Conférence de Lausanne »