Fridtjof Nansen

L'ARMÉNIE
pendant les temps modernes

AU XIXe SIÈCLE

Malgré tous ces malheurs et ces mauvais traitements, l'âme du peuple arménien ne pouvait être brisée et l'espoir de la délivrance s'éveillait à chaque rayon venu du dehors. Au cours des événements, il forma peu à peu le rêve de secouer le joug de l'Islam, grâce à l'aide de la Russie chrétienne, dont le pouvoir devenait plus menaçant au nord. Mais les premiers appels adressés au tzar de Moscou, n'apportèrent que des déceptions; même les guerres qu'entreprit Pierre-le-Grand contre les Persans n'entraînèrent que des déboires pour les Arméniens. Au XVIIIe siècle, l'Arménie persane se souleva plusieurs fois, comptant sur l'aide russe, mais celle-ci fit toujours défaut et ces insurrections furent réprimées dans le sang. La Russie n'intervint d'une façon sérieuse que dans la première partie du siècle dernier. L'archevêque arménien Nersès d'Aschtarak mobilisa le peuple dans la vallée de l'Araks; il arma lui-même un corps de volontaires arméniens, créa des magasins de blé et fit tous les préparatifs nécessaires pour la guerre. Une armée formée de Géorgiens et d'Arméniens, sous le commandement de l'Arménien Madatov, vainquit les Persans; Nersès lui-même était à la tête des troupes avec la croix et l'épée. La forteresse d'Erivan, réputée imprenable, tomba aux mains des Russes en 1827. Les Persans durent signer la paix, et le territoire au nord de l'Araks, fut réuni à la Russie.

Mais la joie des Arméniens d'être sous la domination des chrétiens ne dura pas longtemps. En effet, les Russes ne tinrent pas leur parole et ne donnèrent pas aux Arméniens l'autonomie promise. Les revendications nationales de ceux-ci et quelques soulèvements qui se produisirent près de la frontière, n'étaient pas faits pour leur gagner la faveur des gouvernants russes; en outre, l'église « entêtée et hérétique » arménienne était une épine dans la chair de l'église orthodoxe et de son Saint Synode. Il ne s'écoula pas beaucoup de temps avant que les dirigeants de Pétersbourg inaugurassent une politique d'oppression et ne cherchassent à russifier systématiquement l'Arménie. Ainsi les décrets de 1836 fermèrent les écoles élémentaires, interdirent l'emploi de la langue arménienne dans les écoles de l'Etat et imposèrent aux Arméniens le service dans l'armée russe. Les Russes intervinrent de même de plus en plus dans les affaires religieuses. Jusqu'à sa mort, le champion de la liberté, Nersès, protesta sans relâche (il fut Catholicos de 1843 à 1857) contre ces empiètements et cette indigne violation des promesses, mais en vain, la situation ne fit qu'empirer.

Certes les Russes avaient libéré l'Arménie de l'oppression des Mahométans et des dévastations des brigands tatares; la paix et l'ordre régnaient; le système judiciaire était relativement équitable; l'égalité devant la loi avait été introduite; le peuple pouvait exercer ses métiers en des conditions favorables et atteindre à un bien-être matériel plus grand. Mais les anciens maîtres ne s'étaient pas mêlés aux affaires de l'Eglise, ni à la vie religieuse et intellectuelle du peuple, qu'ils ne comprenaient du reste pas. C'est dans ces domaines particulièrement sensibles que les Arméniens se sentirent frappés dans leur indépendance, et malgré tous ses avantages, la domination russe fut haïe.

Cependant en Arménie turque, la situation était encore pire. La Grèce, le Monténégro, la Serbie et d'autres pays s'étaient libérés du joug odieux de la Turquie devenue de plus en plus faible. Ces événements ranimaient l'espoir des Arméniens, mais augmentaient encore la haine des Turcs contre les chrétiens; les exactions, les dévastations et les cruautés des fonctionnaires turcs, tyranniques et corrompus, ne connurent plus de limites et les chefs kurdes et les hordes de brigands, encouragés par eux, recommencèrent de plus belle leurs pillages.

Quand, au cours du siècle, des relations plus suivies furent établies avec l'Europe, en particulier quand des consuls et des missionnaires eurent été envoyés en Arménie, il ne fut plus possible de cacher au monde civilisé ce qui s'y passait. Des voix de plus en plus fortes s'élevèrent pour demander que l'on vint en aide à ces frères chrétiens. En Angleterre en particulier, Gladstone (1876) lança une protestation indignée contre les crimes turcs. La Russie ne demandait qu'à venir au secours de ce pays chrétien et à l'arracher des mains des Turcs; elle aurait facilement pu le faire, mais les autres puissances n'avaient pas intérêt à rendre trop puissant l'empire des tzars, en particulier l'empire britannique qui voyait dans la Russie une rivale dangereuse en Extrême-Orient. Depuis longtemps la Turquie aurait pu être démembrée; mais les grandes puissances ne purent s'entendre sur le partage du butin. Elles maintenaient l' « homme malade » à la vie, car chacune d'elles attendait le moment favorable pour s'assurer de la part du lion. Les protestations indignées de l'opinion publique européenne, émue des horreurs qui se passaient en Arménie, servirent aux hommes d'Etat de moyens de pression sur la Turquie pour lui arracher de nouveaux avantages pour leur propre pays, mais sans avoir le réel désir d'aider au peuple martyr, dont les souffrances continuaient à être un beau thème oratoire.Malgré leur faiblesse, les hommes d'état turcs étaient assez fins pour apprécier la situation et en tirer parti. Tandis qu'ils promettaient au monde civilisé de donner la liberté et l'égalité aux peuples opprimés, promesses qu'ils ne songeaient nullement à tenir, ils excitaient les grandes puissances les unes contre les autres. Ils niaient les crimes dont on les accusaient, en simulant une grande indignation contre les impudents, qui avaient lancé de telles calomnies. Ils étaient passés maîtres dans cette diplomatie spécifiquement turque et ils n'ont pas été surpassés depuis.

Nous ne voulons pas examiner ici de plus près les édits des Sultans promulgués en 1839, après la guerre de Crimée, en 1856, en 1876 etc., par lesquels tous les sujets, sans distinction de race ou de religion, recevaient l'égalité des droits civils, l'égalité devant la loi, le libre exercice du culte «sans souffrir la moindre contrainte» etc. Nous ne parlerons pas non plus de la guerre turco-russe en 1877-78 et des espoirs que la victoire des puissances chrétiennes réveilla chez les Arméniens turcs, ni des longues négociations diplomatiques qui précédèrent la paix de Berlin en 1878, ni des nouvelles promesses qui fit le Sultan, d'améliorer le sort des Arméniens. Toutes ces déclarations, toutes ces signatures passèrent pour des victoires de la diplomatie et de la philanthropie européenne, bien que les hommes d'état qui les obtinrent savaient pertinemment que les Turcs ne tiendraient jamais leur parole.

Et pour les Arméniens, sous la domination des Turcs, ce fut pire que rien ; on éveilla en eux de fausses espérances, tandis que leur situation ne faisait que s'aggraver. La réalité tragique est, qu'il aurait beaucoup mieux valu pour eux, que les puissances européennes, leurs gouvernements et leurs diplomates ne se soient jamais occupés de leurs affaires. Leur prétendue sympathie pour les Arméniens, leurs prétentions et les notes qu'ils faisaient parvenir aux Turcs pour obtenir un meilleur traitement, ne servirent en effet qu'à irriter Constantinople. Les puissances ne recoururent pas une seule fois à la force pour faire respecter leur volonté et leurs menaces ne parurent jamais bien sérieuses. Aussi les Turcs purent-ils impunément se venger d'une façon sanglante sur leurs sujets arméniens des critiques dont ils étaient l'objet et des promesses humiliantes qui leur avaient été arrachées. Voilà en somme tout ce que les hommes d'état et les diplomates européens ont fait pour le peuple arménien.

Au cours des pourparlers des grands puissances à Berlin, le gouvernement britannique avait signé une convention secrète avec le gouvernement ottoman par laquelle il lui promettait son concours armé dans le cas où la Russie aurait essayé de s'approprier une part plus grande de territoire arménien que la conférence de paix ne l'avait convenu. La Turquie de son coté promit d'introduire des réformes, favorables aux Arméniens, et en garantie la Grande Bretagne reçut l'île de Chypre. Le duc d'Argyle déclarait à la chambre des Lords. « Dans aucune partie du monde, notre politique n'a été dictée par des principes aussi immoraux et aussi absurdes». Ces mots là sont valables pour toute la politique de l'Europe occidentale envers le peuple arménien.

En 1875 Abdul-Hamid était monté sur le trône de Turquie, grâce aux avances qu'il avait faites au parti réformiste des Jeunes Turcs. Avec leur aide, son oncle Abdul-Aziz avait été tué en mai 1877, puis son frère Mourad, qui avait été nommé sultan, détrôné et enfermé comme aliéné, Abdul-Hamid prit sa place, et se montra bientôt le souverain le plus avisé, le plus intelligent et le plus cruel que la Turquie ait eu depuis des siècles. Cet habile politicien fit tour à tour des avances aux différents pays et assura son pouvoir en jouant d'une puissance contre une autre. Bien que sa mère fut une Arménienne, il haïssait de tout cœur les Arméniens, qu'il regardait comme la cause — ou le prétexte — des interventions continuelles des Puissances dans les affaires de la Turquie.

Les consuls militaires britanniques délégués en Anatolie après la paix de Berlin envoyèrent des rapports sur le régime révoltant que les Turcs appliquaient à l'Arménie. Quand Gladstone revint au pouvoir en 1880, il voulut intervenir, mais lui non plus n'arriva pas à d'autre résultat que l'envoi à la Porte de quelques notes sévères des grandes puissances exigeant la « réalisation immédiate » des réformes promises au traité de Berlin. En réponse, la Turquie présenta des nouvelles dénégations et fit valoir de nouveaux prétextes. Et ce fut tout. Abdul-Hamid savait trop bien que nulle puissance ne voudrait employer d'autre arme que les notes diplomatiques et qu'il pouvait, en toute sécurité continuer ses crimes en Arménie.

Quand la Grande-Bretagne, sous Gladstone, en 1882, occupa l'Egypte, ses rapports changèrent avec la Turquie, en même temps que ceux qu'elle entretenait avec la France et la Russie, fort irritées de cet empiétement. La cause des Arméniens passa à l'arrière plan, et bien que des messages révoltants relevants les cruautés turques continuassent à être envoyés en Angleterre, ils ne furent plus publiés et il ne fut plus guère question de ce peuple trahi par l'Europe. Il ne paraissait en effet pas opportun au gouvernement britannique de chercher à remplir les promesses faites à un petit peuple souffrant, et de risquer inutilement d'irriter la Porte en lui rappelant ses obligations envers les Arméniens. En Russie, après le meurtre d'Alexandre II en 1881, le gouvernement libéral était tombé, entraînant dans sa chute son chef, l'homme d'état arménien Loris-Mélikoff. Le gouvernement réactionnaire qui prit le pouvoir, considéra tout essai de libération nationale en Arménie comme une abomination et chercha à le réprimer. Ainsi même l'Arménie russe fut de nouveau tyrannisée et forcée d'accepter la langue russe et l'église orthodoxe. La voix navrante de ceux qui étaient opprimés par les Turcs ne trouva pas non plus d'écho chez ces réactionnaires.

Cependant l'attitude des grandes puissances à la conférence de Berlin, leurs discours éloquents et leurs notes de l'année suivante, les promesses solennelles extorquées aux Turcs, avaient tout naturellement ravivé l'espoir du peuple arménien et lui avait fait croire que le salut n'était pas loin. Ces gens simples et naïfs, qui ne connaissaient rien aux détours de la grande politique, croyaient qu'une parole était une parole, surtout quand c'étaient les grandes puissances qui l'avaient donnée.

Bientôt les milieux arméniens européens s'agitèrent, et les différentes associations commencèrent à déployer une grande activité pour aider le peuple à secouer son esclavage. Le mouvement de libération fut encouragé par un premier succès remporté sur les Turcs par une petite troupe d'Arméniens à Zeïtoun, dans les montagnes du Taurus, en Cilicie. Cette insurrection ne tendait pas à la séparation de la patrie arménienne d'avec la Turquie, car la population était trop mélangée et les Arméniens pas assez nombreux pour cela. Mais elle visait à l'obtention de conditions humaines de vie et d'une certaine autonomie dans l'administration des affaires intérieures.

Mais les Sultan était décidé à écraser le peuple arménien, et le retentissement que ce mouvement insurrectionnel aurait pu avoir en Anatolie, lui donna le prétexte attendu pour de nouvelles persécutions et de nouvelles violences : arrestations, tortures dans les prisons, dévastations, pillages, exactions. Aux protestations de l'Europe, le gouvernement turc répondit avec dédain et cynisme, que cette répression sévère était indispensable à la légitime défense de la pauvre population mahométane terrorisée !

Pour se procurer un instrument docile, nécessaire à l'exécution de ses plans, Abdul-Hamid créa dans l'été de 1891 une cavalerie de frontière, les Hamidiés, réunie en Anatolie, recrutée principalement dans les tribus nomades kurdes et placée sous le commandement de chefs kurdes. Ce corps reçut un équipement moderne, fut mis en dehors de la règle générale et ne dut obéissance qu'à un général en chef siégeant à Erzindjan. Quand on pense que les Kurdes et leurs chefs ne vivaient que du brigandage pratiqué sur une grande échelle, on juge de la valeur de l'arme que s'était ainsi procurée le sultan. Il avait ainsi graduellement tout préparé pour le coup final.

Les faits suivants caractérisent de la façon dont étaient traités les Arméniens. Dans les vallées sauvages du Taurus, au sud de la plaine fertile de Mousch et la séparant de la grande plaine de Mésopotamie, habitaient des Arméniens, mais aussi des Kurdes, auxquels les premiers payaient un tribu pour restreindre leurs brigandages. Au cours de l'été de 1893, un agitateur arménien avait été fait prisonnier près du village de Talori, dans la région de Sassoun. Quelques temps après, les Turcs poussèrent les brigands kurdes à attaquer les villages arméniens de cette région. Les Kurdes furent repoussés, mais ils allèrent se plaindre des «rebelles» aux autorités. Les troupes turques entrèrent alors en campagne et aidèrent les Kurdes à encaisser leur tribu illégal ; les villages furent dévastés et les habitants durent s'enfuir dans les montagnes voisines. A la suite de ces événements, les paysans arméniens furent frappés de lourdes amendes et de nouvelles contributions pour avoir porté les armes contre les Mahométans. Les Arméniens refusèrent de payer cette double contribution et de rien donner aux Turcs avant que ceux-ci ne les aient libérés des chantages illégaux des Kurdes. Plusieurs régiments avec de l'artillerie de montagne furent envoyés contre eux ; les villages tombèrent les uns après les autres et des massacres furent ordonnés par le Sultan. Pendant trois semaines les fugitifs furent poursuivis et tués ; 900 à 1000 hommes périrent et un grand nombre de jeunes filles chrétiennes furent enlevées.

Ces horreurs avaient ému l'Europe, en particulier l'Angleterre ; le gouvernement britannique entreprit des démarches, mais la France et la Russie, qui étaient devenues les alliés de la Turquie, ne voulurent rien faire. Cependant, sur l'insistance des puissances, il fut envoyé en Janvier 1895 une commission turque ! pour faire une enquête sur « les actes criminels des brigands arméniens». Enfin des représentants consulaires partirent pour Sassoun et constatèrent que les Arméniens n'avaient aucune responsabilité dans les événements.

Quand la Grande-Bretagne et les autres puissances, le 11 mai 1895, exigèrent des garanties contre la répétition de telles horreurs, et des réformes assurant la sécurité des chrétiens, le Sultan ne fit que traîner les délibérations en longueur, niant les crimes dont on l'accusait. Il remit des contre-popositions en 16 points et consentit à accorder l'amnistie à tous les Arméniens suspects (sic) mais en sous-main il récompensait et donnait de l'avancement aux Kurdes et aux Turcs instigateurs et exécuteurs des massacres.

Mais c'en était trop pour le vieux champion de la liberté qu'était Gladstone. Quoique courbé et âgé de 86 ans, il prit la parole dans une grande réunion à Chester et fit un discours enflammé contre le « grand criminel dans le palais », le meurtrier sur le trône ; il déclara entr'autre que, si la Grande-Bretagne, la Russie et la France, qui avaient une influence et une puissance cinquante fois supérieure à celle de la Turquie, et qui avaient pris des engagements solennels, cédaient devant la résistance du Sultan, elles seraient couvertes de honte aux yeux du monde entier. Mais cette assemblée finit comme beaucoup d'autres: par le vote d'une résolution !

Abdul-Hamid comprit que l'affaire n'irait pas plus loin, et il continua, sans se laisser troubler, la réalisation de ses plans. Jouant à l'innocent persécuté, il se plaignit au Pape des accusations anglaises et tandis que le Pape cherchait à calmer l'Angleterre, toutes les autorités en Anatolie étaient prévenues d'avoir à se tenir prêtes à défendre la population mahométane contre une révolte des chrétiens. Ordre était donné de passer en revue toute la population chrétienne et de lui enlever toutes ses armes, jusqu'aux couteaux.

Les Arméniens comprirent la situation et ce fut avec crainte qu'ils durent remettre les armes qui leur restaient, armes qui furent d'ailleurs distribuées ensuite aux Mahométans pour exterminer les Chrétiens. Beaucoup de ceux-ci furent soumis aux tortures les plus barbares pour leur faire avouer où ils avaient caché des armes et à quelle association révolutionnaire ils appartenaient, afin de donner ainsi au gouvernement la preuve si désirée de la prétendue révolte.

Alors éclata l'étincelle qui mit le feu aux poudres et donna le prétexte de la répression. Le 30 septembre 1895, un cortège d'Arméniens, au nombre d'environ 2.000, parcourut les rues de Constantinople, se dirigeant vers la « Sublime Porte » à Stamboul, pour remettre au Grand Vizir une pétition relatant les doléances et les revendications des Arméniens. Une rixe se produisit avec quelques étudiants turcs en théologie (Softas), quelques coups de fusil furent échangés ; la police s'en mêla, beaucoup d'Arméniens furent tués et ceux qui avaient été arrêtés furent massacrés à coups de baïonnettes au poste de police. Les hôtelleries arméniennes furent attaquées pendant la nuit et seuls les Arméniens qui réussirent à se réfugier dans leurs églises furent sauvés grâce à l'intervention des représentants des puissances étrangères.

Cette échauffourée fut nommée « révolte » par le sultan qui donna aussitôt le signal de la répression. Alors dans chaque ville et village arméniens une populace armée et commandée par la police, des Kurdes, la nouvelle cavalerie du sultan, les Hamidiés et des Turcs, se ruèrent sur la malheureuse population arménienne désarmée et la massacrèrent sans pitié. Les troupes régulières turques maintinrent l'ordre, c'est-à-dire qu'elles veillèrent à ce que le « travail » ne fut pas interrompu ; elles n'intervinrent que lorsque les Arméniens résistaient dans leurs quartiers. Ces quartiers étaient alors détruits à coups de canons. Les bandits organisés du Sultan travaillèrent d'une façon satisfaisante et le sang arménien coula à flots partout : à Akhissar, Trébizonde, Erzindjan, Baibourt, Bitlis, Erzeroum, Arabkir, Diarbekir, Malatia, Kkarpout, Sivas, Amassia, Aïntab, Marsivan, Marach, Césarée, etc. L'acte final fut la destruction de 1.200 Arméniens brûlés vifs dans la cathédrale d'Ourfa, le jour de la Noël 1895. Quelques massacres retardés eurent lieu encore en 1896, à Van, à Constantinople et dans d'autres villes où des circonstances locales les avaient empêchés jusqu'alors.

Une proclamation des autorités à Arabkir a été conservée; elle dit: « Tous les enfants de Mahomet devront faire leur devoir et tuer tous les Arméniens, piller et brûler leurs maisons. Personne ne doit être épargné, c'est l'ordre du Sultan. Tous ceux qui n'obéiront pas à ce manifeste seront regardés comme Arméniens et tués. Chaque musulman prouvera donc son obéissance aux ordres du Gouvernement en tuant d'abord les chrétiens avec lesquels il a vécu en amitié ».

Tout se passa avec une précision remarquable. L'ordre initial fut donné par le commandement militaire d'Anatolie installé à Erzindjan. Le massacre commença sur un coup de trompette et finit au même signal. La discipline fut si parfaite, que même pendant les pires folies des massacres, les étrangers furent soigneusement respectés ; le Sultan savait que si les étrangers étaient attaqués, cela entraînerait des complications sérieuses et provoquerait l'intervention effective des Puissances.

D'après les informations recueillies dans les ambassades de Constantinople et qui furent envoyées au Sultan le 4 février 1896, 70 à 90.000 hommes et femmes auraient été massacrés d'août 1895 à février 1896, et unplus grand nombre encore aurait péri de faim et de misère. Après les massacres, beaucoup de chrétiens furent forcés de se convertir à la religion de l'Islam et il y a eu des circoncisions publiques, bien que nombreux furent ceux qui préférèrent mourir plutôt que de trahir leur foi. Des villages entiers, à qui on avait laissé le temps de la réflexion, allèrent ainsi à la mort conduits par leurs prêtres.

Des milliers de réfugiés gagnèrent les villes de Perse et du Caucase; beaucoup vinrent camper autour d'Etchmiadzine, où le généreux Catholikos Mkrditch Khrimian s'occupa d'eux, aidé par les habitants de la ville et de la campagne. C'était lui qui, au Congrès de Berlin en 1878, avait de la part du patriarche Nersès représenté la cause des Arméniens et lutté pour faire adopter le fameux article 61. Et maintenant il voyait son peuple décimé et dispersé, abandonné par les puissances chrétiennes d'Europe dans lesquelles lui et son peuple avaient placé leur confiance !

Tous les amis que l'Arménie avait en Europe, aidèrent à soulager leur misère, mais les gouvernements ne firent cette fois encore rien d'important. La Grande-Bretagne montrait de la bonne volonté, mais elle était isolée, ayant en ce moment des difficultés en Afrique avec la France ; quant à cette puissance, elle ne pouvait se séparer de la Russie, son alliée. Et tandis que le sang arménien coulait à flots, le ministre des affaires étrangères Russe, le comte Lobanoff Rostowski déclarait que la Russie ne voulait à aucun prix employer la force contre la Turquie, et que le Tzar ne permettrait pas qu'une autre puissance prît contre elle des mesures de contrainte. Après trois mois de massacres et d'horreurs, le même homme d'état inébranlable déclara le 16 janvier 1898, que rien ne s'était produit qui puisse diminuer sa confiance en la bonne volonté du Sultan, ajoutant qu'il serait désirable de faciliter la tâche si malaisée de celui-ci pour réaliser les réformes promises en lui laissant les délais nécessaires. L'Autriche acquiesça à ces vues par crainte de complications en Orient et par souci de ses propres intérêts. Telle est l'Europe ! Cette vierge qui d'après le mythe grec, se laissa séduire par un taureau ! D'être Européen n'a pas de quoi rendre toujours bien fier!

Le sultan put tranquillement ordonner la continuation des massacres et répondre à toutes les représentations que celles-ci ne reposaient que sur de honteux mensonges. Il n'y avait eu, disait-il, de luttes sanglantes, que lorsque les musulmans avaient eu à se défendre contre les attaques des Arméniens (ceux-ci n'avaient point d'armes!). Dans l'intérêt de ses sujets arméniens, il demandait à l'Angleterre de l'aider à calmer leur esprit de révolte et à rétablir l'ordre et le calme. Il se sentit profondément blessé et protesta, par son ambassadeur à Londres, contre Gladstone qui l'avait appelé «Le Sultan rouge».

Peu de temps après, un événement donna fort à propos une confirmation à ses allégations. Le 26 août 1896, vingt-six jeunes Arméniens attaquèrent et occupèrent, sans coup férir, la Banque Ottomane à Constantinople. Ils menaçaient de la faire sauter si le Sultan n'acceptait pas leurs réclamations. Ils croyaient de cette façon faire sortir l'Europe de son apathie et la forcer à s'intéresser activement à la malheureuse Arménie. Grâce à l'entremise du drogman russe, ils consentirent à abandonner la place, contre la promesse d'un sauf-conduit. Certains indices prouvent que cette attaque fut faite à l'instigation secrète du Palais. Celui-ci put ainsi faire passer aux yeux des diplomates ces puérils révolutionnaires pour des rebelles qu'il fallait punir. Le lendemain les maisons et les magasins arméniens furent assaillis simultanément dans les différents quartiers de la ville par des bandes bien organisées et dirigées par des Kurdes et des Lazes. Des charrettes attendaient dans les rues pour emporter les cadavres. Les soldats ne prirent qu'à un ou deux endroits part au pillage et aux massacres, mais partout il y avait des troupes pour défendre les quartiers grecs et européens. Au bout de deux jours, les massacres finirent aussi soudainement qu'ils avaient commencé, mais environ 7.000 Arméniens avaient été tués.

Le 31 Août, une note commune des envoyés des puissances fit ressortir que ces massacres n'étaient pas le fait d'une foule fanatique et irresponsable, mais celui d'une organisation spéciale, certainement connue des agents du gouvernement, si même elle n'était pas dirigée par eux. C'est tout ce que firent les puissances; leur action se réduisit à l'échange de notes et à des pourparlers pour l'obtention de réformes. Les massacres étant terminés et le Sultan pensant que les Arméniens étaient complètement anéantis, la diplomatie obtint une belle victoire : le Sultan adopta les réformes demandées par la note du 17 octobre 1896, cependant il refusa de publier ses concessions. Les grandes puissances se contentèrent de ce résultat. Elles avaient vraiment fait tout ce qu'elles avaient pu pour le peuple arménien, tout en suivant «une politique compatible avec les vraies considérations de nos propres intérêts», comme l'écrivait un ambassadeur britannique dans une occasion semblable.

Après toutes ces horreurs, les terribles événements qui s'étaient produits en Arménie et dans les colonies arméniennes en Turquie, on pouvait s'attendre à ce que la population fut complètement détruite et décimée, d'autant plus que personne ne pouvait recevoir ses plaintes et qu'elle n'avait ni tribunaux ni protecteurs auxquels elle put s'adresser. Mais l'histoire montre combien de fois au cours des siècles, ce peuple endurant subit de semblables désastres et que toujours il se releva avec patience et reconstruisit son pays dévasté. La même chose se passa cette fois encore; de tous les points où ils s'étaient réfugiés dans les montagnes ou dans les contrées avoisinantes, des monastères qui avaient été épargnés et où ils avaient été recueillis, ils retournèrent peu à peu à leurs foyers détruits et reprirent le travail. Leur détresse était cependant grande, les hommes les plus robustes avaient été tués, les bêtes de trait enlevées, les outils dérobés ou détruits; en outre, la sécheresse détruisit les récoltes et provoqua la famine. Partout, en Europe et en Amérique, on ouvrit des souscriptions, et de nombreuses associations « des amis de l'Arménie » furent créées. Ce mouvement fut très désagréable au sultan, qui déclara qu'il voulait aider lui-même ses sujets nécessiteux. Il s'octroya de cette façon une sorte de « droit moral » pour priver le pays de l'aide étrangère et écarter les curieux. Son aide fut, la plupart du temps, ridicule et donna à ses agents l'occasion de nouvelles extorsions et de nouveaux outrages : les gendarmes ne distribuèrent le blé que contre l'échange de jeunes filles chrétiennes.

Les réfugiés auraient dû rentrer en possession de leurs biens, mais tel ne fut pas le cas. On refusa à des milliers d'Arméniens, qui s'étaient réfugiés en territoire russe ou ailleurs, l'autorisation de rentrer dans leurs foyers. Ils « n'avaient pas obtenu la permission de sortir de Turquie, et s'ils l'avaient fait, c'était sans passeport ». En conséquence, leurs biens furent, selon la loi, confisqués par les autorités locales, au profit du sultan, et remis à des Mahométans. Cette méthode paraît être très en faveur auprès des autorités turques, qui l'appliquèrent à nouveau aux réfugiés ces dernières années.

Après que leur cause eut été ainsi trahie par les puissances européennes, il n'est pas étonnant que les Arméniens, dans leur désespoir, essayèrent de prendre eux-mêmes, leur cause en mains. Des jeunes gens créèrent des corps de franc-tireurs, qui se cachaient dans les montagnes inaccessibles. Ils cherchaient par tous les moyens à venger les crimes des Kurdes et des Turcs et à apporter à leurs compatriotes, toute l'aide possible.Quelques-uns de leurs chefs s'unirent même avec des khans kurdes mécontents de la tyrannie turque. Il est bien probable que ces franc-tireurs n'usèrent pas de douceur envers les Turcs, mais leurs actes n'étaient cependant pas à comparer avec les traitements que les Turcs sanguinaires avaient fait subir à leurs compatriotes. Leur intervention fut d'ailleurs, pour ceux-là, l'occasion de nouvelles répressions.

Comme nous l'avons déjà dit, les particuliers, en Europe et en Amérique, firent beaucoup pour envoyer des secours et ouvrirent, pour les orphelins, des asiles sur lesquels le sultan n'avait aucun contrôle. Quant aux grandes puissances, elles n'intervinrent pas officiellement. Les hommes d'Etat étaient las de cette éternelle et délicate question. La Grande-Bretagne n'en avait retiré que des désappointements; la Russie craignait un mouvement national arménien qui pourrait gagner la Transcaucasie ; la France imita la Russie et ignora le problème arménien. Les massacres cependant avaient refroidi quelque peu les rapports de la Turquie avec ces gouvernements, ce qui poussa l'Allemagne à profiter de la situation : remplacer la Grande-Bretagne comme puissant conseiller de la Turquie, mettre peu à peu celle-ci sous le protectorat allemand, en profiter pour construire une ligne de chemin de fer qui relierait Berlin à Bagdad, c'étaient là de belles perspectives d'avenir. Evidemment, Abdul-Hamid avait les mains teintes de sang, mais on ne pouvait nier qu'il ne fût un diplomate habile et rusé, qui s'était joué des diplomates européens; il était aussi un maître qui savait user de la force; il avait su briser toute résistance en Macédoine et en Arménie et avec un Allemand, comme chef d'état-major, il avait vaincu les Grecs en 1897. En outre, il avait des rapports étroits avec tout le monde mahométan et pouvait, en déclanchant une agitation pan-islamique, jeter l'inquiétude chez les Anglais, les Russes et les Français. Sans doute les massacres avaient été graves, mais l'Allemagne était prête à déployer une activité dévouée pour soulager la misère du peuple arménien.

Il n'y avait donc aucun doute qu'Abdul-Hamid serait un allié utile. L'empereur Guillaume II lui rendit visite à Constantinople en 1898; il serra ses mains sanglantes, l'embrassa sur la joue et se déclara un vrai ami de l'Islam. Un voyageur de la suite impériale écrivit que le souvenir des massacres n'était pas oublié, mais « qu'avait donc obtenu une politique d'opposition, sinon d'irriter le fanatisme musulman? Quel bien Gladstone a-t-il fait en insultant le sultan? Notre empereur a choisi un chemin plus chrétien : Rendre le bien pour le mal ». L'effet de cette visite fut ensuite un peu atténué par un pèlerinage de l'empereur à Jérusalem.

Cependant, la conscience européenne n'était pas calmée, et à plusieurs conférences, ainsi à celle de Paris en 1900, et, au congrès international socialiste de 1902 etc., des résolutions furent adoptées flétrissant l'abandon du malheureux peuple arménien par l'Europe et exprimant l'indignation du monde civilisé! Ce fut tout. Pendant ce temps, le gouvernement russe continuait la russification du peuple arménien d'une façon plus oppressive et plus brutale que jamais.

sommaire suite

L'Arménie et le proche orient, chapitre XI, « L'Arménie pendant les temps modernes »
Par Fridtjof Nansen

1928, librairie Paul Geuthner