Source(s)
Archives américaines
Leslie A. Davis

Dépêches consulaires de 1915

Copie pour le Département d'Etat,
consulat des Etats-Unis Mamouret-ul-Aziz (Kharpout),
Turquie le 7 septembre 1915

A S. E. Monsieur Henry Morgenthau
Ambassadeur des Etats-Unis
Constantinople

Monsieur l'ambassadeur,

J'ai l'honneur de poursuivre comme suit mes rapports des 30 juin, 11 juillet, 24 juillet et 23 août (dossier n° 840.1) concernant l'expulsion et le massacre des Arméniens.

Le bref rapport du 23 août a été écrit à la requête du chef de la police sur les bases des données fournies par lui. Les circonstances qui m'ont conduit à le rédiger ont été pleinement expliquées dans mon rapport du 24 juillet, pages 9 à 13. Le chef de la police m'a adressé un mémorandum sur les incidents qui y sont mentionnés, sur quoi j'ai rédigé le rapport. Je l'ai montré au vali avant de l'envoyer et il s'est montré très satisfait que j'envoie un rapport sur ces questions. J'ai eu personnellement connaissance de certains de ces incidents et n'ai aucun doute sur l'entière exactitude des déclarations faites, en ayant reçu l'assurance par le chef de la police. Je ne vois aucun inconvénient à renseigner l'ambassade sur ces questions, et il me semble que le vali et le chef de la police attachent une trop grande importance à ce que je le fasse. Je n'ai aucunement le désir de me poser en champion de la race arménienne ou de défendre les révolutionnaires arméniens. Par conséquent, en décrivant les conditions générales qui règnent ici, je désire le faire avec impartialité et je serais heureux de mentionner tous les incidents qui pourraient tendre à justifier les mesures prises par le gouvernement. En même temps, la plupart des incidents mentionnés dans mon rapport du 23 août semblent si dérisoires et si insignifiants en comparaison de l'immense tragédie qui se déroule dans cette région qu'il est difficile de voir comment ces mesures pourraient trouver une justification quelconque.

A l'exception de ce bref rapport soumis le 23 août, je n'ai rien écrit à l'ambassade à propos de la question arménienne depuis mon rapport du 24 juillet. Une des raisons pour lesquelles je n'ai pas écrit pendant cet intervalle est l'incertitude apparente quant à la sécurité de mes lettres envoyées à l'ambassade ainsi que je l'indiquais dans ma dépêche d'hier concernant celle du 30 juin. Que ces craintes soient fondées ou non, il y a décidément un mystère autour de cette lettre.

Une autre raison est que la situation a été relativement tranquille ici au cours des six ou sept dernières semaines. Après l'expulsion de la majeure partie de la population arménienne au cours des deux ou trois premières semaines de juillet, les déportations qui ont suivi étaient naturellement à une moindre échelle et se sont produites à de plus longs intervalles. Ainsi que je l'ai dit dans mon rapport du 24 juillet, de 12 000 à 15 000 Arméniens ont été déportés des deux villes de Kharpout et Mamouret-ul-Aziz à ce moment là et des milliers d'autres ont dû quitter les villages voisins. Il n'en est demeuré qu'un petit nombre, presque tous des femmes et des enfants. Etant donné les déclarations faites par le vali, on pensait que ces femmes et ces enfants, peu nombreux, seraient épargnés. Les hommes ont quasiment tous été déportés et il fait peu de doute qu'ils ont été tués, à peu près sans exception.

Cependant, la déportation n'était pas terminée et il n'est absolument pas certain qu'elle soit terminée actuellement. Au cours de la dernière semaine de juillet et de la première partie du mois d'août, un grand nombre de femmes et d'enfants ont été ramassés, tant ici que dans les villages. Ils sont partis sous la surveillance de gardiens et, selon des bruits persistants, ils ont été tués comme les hommes l'avaient été. Cela n'est absolument pas improbable et j'incline à croire qu'une partie au moins d'entre eux ont été délibérément assassinés. Récemment, un grand nombre d'enfants arméniens qui étaient gardés dans un orphelinat turc sont partis : il est difficile d'imaginer que c'est pour une autre raison que de les tuer ou de les laisser mourir en route. Ainsi, l'expulsion et le massacre des Arméniens se sont poursuivis tout l'été et il est impossible d'en prévoir la fin.

J'estime que les trois quarts au moins des Arméniens de la région sont maintenant partis. Beaucoup de ceux qui restent étaient cachés et le sont encore. Quelques-uns bénéficient actuellement de l'ordre exemptant catholiques et protestants de la déportation, mais la plupart de ceux-ci ont été déportés avant que l'ordre ne soit reçu, ou du moins avant qu'on ne le fasse connaître. Ceux qui ont eu la chance de rester cachés en attendant cet ordre se montrent maintenant ouvertement. Cependant, quelques jours seulement auparavant, un grand nombre de protestants avaient été évacués et on dit qu'ils sont maintenant dans les environs de Malatia. J'ai remis au vali une liste de quatre-vingt-quatre noms en lui demandant qu'on les fasse revenir si cela est possible, mais j'ignore s'il fera quelque chose à ce sujet. Outre les protestants et les catholiques, il y a quelques artisans et ouvriers indispensables, tels que les boulangers et les cordonniers, qu'on a laissés ici. Les citoyens américains constituent un autre groupe, très peu nombreux. Les employés, les pensionnaires et les malades des écoles et de l'hôpital américains sont partis eux aussi, bien que les autorités aient continué à nier avoir reçu des ordres de Constantinople à leur sujet. Tant qu'on laisse ces gens tranquilles, il ne semble pas indiqué d'insister trop à leur sujet, même s'ils se sentaient plus tranquilles en ayant de la part des autorités locales l'assurance qu'on les laissera sur place. Il semble probable que, en dépit de ces dénégations, des ordres aient été reçus, tout comme on en a en fin de compte reçu au sujet des citoyens américains par naturalisation, bien que les autorités ne l'aient jamais reconnu expressément.

Quoi qu'il en soit, le plus grand nombre des Arméniens qui demeurent ici est de loin représenté par ceux qui ont réussi à rester cachés. Il est encore impossible de dire combien ils sont, mais il y en a beaucoup. Certains se cachent à Kharpout et Mamouret-ul-Aziz, d'autres dans les villages et récemment, un grand nombre d'hommes qui s'étaient cachés en différents endroits sont passés au Dersim où ils ont trouvé refuge parmi les Kurdes. Leur nombre est naturellement limité, mais j'ai appris qu'il y a eu un mouvement considérable dans ce sens avec des prix fixés pour s'assurer une protection. Beaucoup de gens, pour la plupart des femmes, sont restés dans des familles turques, en particulier dans les villages qui sont en partie turcs et en partie arméniens. Les villages purement arméniens ont été assez efficacement liquidés, mais dans les villages mixtes, des centaines de femmes ont trouvé refuge chez leurs voisins turcs.

La corruption a bien entendu été pratiquée à une grande échelle chez les fonctionnaires, petits et grands. Parmi les principaux coupables dans ce domaine figure le kaïmakam de Kharpout, dont on dit qu'il a reçu des milliers et des milliers de livres pour protéger les gens. Voici un exemple de la façon dont il les a protégés. Une femme que je connais lui a donné cinquante livres pour qu'elle-même et ses enfants puissent rester. Après avoir pris l'argent, il lui a dit qu'elle ferait mieux de ne pas essayer de rester à Kharpout pendant qu'on déportait mais qu'elle aurait avantage à venir à Mamouret-ul-Aziz et à se cacher pendant un certain temps. Elle vint donc à l'hôpital américain et y resta quelques jours. Comme la police perquisitionna l'hôpital, elle vint au consulat avec ses six enfants. J'avais auparavant demandé au chef de la police, comme faveur, qu'elle et ses enfants soient autorisés à rester et il avait donné son consentement. Je la gardai donc au consulat pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'il fût possible de prendre d'autres dispositions. Elle n'a pas pu retourner à Kharpout et a obtenu bien peu de choses en échange des cinquante livres données au kaïmakam. Mes efforts en sa faveur ont servi beaucoup plus que ce qu'il a pu faire pour l'argent reçu. Le kaïmakam a continué à recevoir systématiquement des pots-de-vin, et si ouvertement que tout le monde a fini par le savoir. Il y a deux ou trois semaines, il a été démis de ses fonctions, puis arrêté et mis en prison où il se trouve toujours. J'ai appris que, depuis son emprisonnement, sa maison était également sous surveillance. J'ignore les circonstances qui ont conduit à son arrestation, s'il n'avait pas partagé le fruit de sa corruption avec d'autres fonctionnaires ou s'il y avait eu quelque autre raison, mais c'est une bonne chose qu'il ne soit plus en fonction. Outre la corruption des fonctionnaires, les Turcs qui ont abrité des Arméniens chez eux ont invariablement demandé des sommes exorbitantes pour le faire. Dans de très nombreux cas, ils les ont gardés pendant un temps puis, quand les réfugiés n'ont plus eu d'argent, ils les ont envoyés chercher un abri ailleurs. Comme cela a d'ordinaire été impossible, la plupart de ces gens ont fini par être déportés.

A propos de l'arrivée au consulat de la femme dont je viens de parler, qui venait de l'hôpital américain et pour laquelle j'avais demandé une exemption de déportation, la façon dont elle et quelques autres sont arrivés ici un soir était fort imprudente. La police avait appris qu'il y avait à l'hôpital américain beaucoup d'Arméniens qui n'étaient pas malades et elle y fit une perquisition un après-midi. Par rapport au grand nombre de personnes qui s'y étaient réfugiées, le résultat de cette mesure ne fut pas considérable : on n'emmena qu'une dizaine d'hommes, et les femmes et les enfants furent laissés sur place. Parmi ceux-ci se trouvaient cette femme et ses enfants, ainsi que l'un des professeurs du collège américain. J'avais obtenu la permission qu'elles et leurs familles puissent rester et j'avais demandé au Dr Atkinson, pour le cas où il y aurait quelque ennui à l'hôpital, qu'il dise à la police que ces personnes étaient sous la protection du consulat. C'est ce qui fut déclaré aux policiers, qui les laissèrent tranquilles. Le soir-même, après la tombée de la nuit, on conduisit mes protégés au consulat, en même temps que plusieurs autres. Il m'arrivait ainsi une vingtaine de personnes, avec leurs couvertures, leurs ballots et tout ce qu'ils possédaient. En chemin, ils avaient été arrêtés par un policier qui leur demanda où ils allaient, et ils avaient tous dit qu'ils venaient au consulat américain. Ils avaient dû aussi passer devant un rassemblement de musulmans qui tenaient une réunion en plein air. Je renvoyai aussitôt ceux qui n'étaient pas autorisés à rester, mais l'arrivée de tant de gens en groupe attira l'attention, et le résultat fut qu'on raconta bientôt dans toute la ville qu'il y avait « mille » Arméniens réfugiés au consulat américain. Cela se produisit à l'un des moments de tension les plus critiques de cet été, alors qu'il était important de rester au-dessus de tout soupçon. L'incident n'eut heureusement pas de suite, mais il avait été imprudent et très inconsidéré de la part des Américains de l'hôpital d'envoyer les gens ici de cette façon.

En fait, j'abrite au consulat de trente à quarante personnes, mais qui sont toutes autorisées à rester et pour qui je peux fournir des explications si nécessaire ; c'est le cas des épouses et des enfants des citoyens américains naturalisés, et des familles des employés du consulat. Les arrestations et la déportation ont été si énergiquement conduites que même ceux qui étaient censés en être exemptés ont été saisis et évacués si rapidement que personne n'était à l'abri. Il semblait par conséquent plus prudent, pour certains de ceux que j'essayais de protéger, de rester au consulat. Le jardin du consulat étant fort spacieux, il n'a pas été difficile de garder ces gens ici en été. D'autre part, j'ai récemment trouvé deux ou trois maisons dans le voisinage, où j'ai pu en placer un certain nombre.

Il a été bien entendu très difficile d'empêcher les gens d'accourir de l'hôpital américain au consulat, et il n'a pas été facile de les repousser, sachant qu'ils allaient probablement à la mort. Compte tenu du grand nombre de ceux qui se présentaient à l'hôpital sous un prétexte ou un autre, le Dr Atkinson a finalement eu peu d'ennuis à cet égard. Les missionnaires américains de Kharpout ne se sont chargés que d'une cinquantaine d'enseignants et d'orphelins, qu'ils abritaient dans l'école des filles, outre une dizaine de domestiques. Comme je l'ai dit ci-dessus, les autorités ont constamment nié avoir reçu des ordres les exemptant de la déportation, mais il semble probable qu'ils en aient reçu, étant donné que rien n'a été fait pour déporter aucune de ces personnes.

Dans l'ensemble, les Américains d'ici ont eu relativement peu d'ennuis au cours des deux derniers mois et ont été en mesure de rendre quelques services. J'ai néanmoins appris qu'il se tramait, avec la participation d'un haut fonctionnaire, une agression nocturne contre les Américains de Kharpout en vue de leur voler l'argent que leur avaient confié les Arméniens déportés. Il était bien connu qu'ils avaient reçu ainsi des sommes considérables, et il est fort probable que certains les convoitaient. Il n'est pas impossible non plus que l'on ait comploté quelque chose de ce genre, mais je ne le sais pas de façon certaine. Mon informateur m'a dit que le fonctionnaire impliqué dans cette affaire avait finalement conclu qu'il ne serait pas sage de l'entreprendre et qu'il avait convaincu les autres de renoncer à leur idée.

Qu'il y ait eu ou non un tel complot, la mort de Mr. Knapp à Diarbékir (que j'ai signalée à l'ambassade par télégramme le 19 août et par une dépêche datée du 31 août) s'est produite dans des circonstances fort suspectes. De plus, il fait peu de doute que la vie du Dr Smith ait été réellement en danger à Diarbékir et même son expulsion de cette ville n'a rien de rassurant. Il y a là suffisamment d'indications pour convaincre la plupart des gens que la vie des Américains n'est pas assurée ici et, s'ils sont obligés de rester, il est hautement probable qu'il y aura d'autres victimes.

On vient de me remettre la lettre circulaire de Mr. Peet datée du 19 août et adressée aux Missions du Conseil américain en Turquie. Il est bien évident que son point de vue sur la situation est différent du mien. Je n'ai aucunement le désir d'insister excessivement sur mes propres idées ou de m'opposer à ses projets mais, après tout ce qui s'est passé ici au cours des six derniers mois, je ne vois pas comment il peut espérer voir les écoles américaines rouvrir à l'automne, ni comment il peut dire que l'on parviendra vraisemblablement à obtenir le retour des enseignants déportés, ni comment il peut avoir l'impression qu'une protection efficace est garantie à tous les Américains. Mr. Riggs lui a décrit les conditions régnant ici fort soigneusement dans de nombreuses lettres et j'ai moi-même adressé de nombreuses dépêches substantielles à l'ambassade au sujet de la situation mais, étant donné le peu d'attention qui a été portée à nos communications, pour autant que nous puissions nous en rendre compte ici, et étant donné les résultats qu'indique la lettre sus-mentionnée de Mr. Peet, il semble bien qu'on leur ait attaché peu d'importance.

La situation concernant les écoles américaines a été bien résumée dans la lettre adressée le 19 juillet par Mr. Riggs à Mr. Peet, lettre dont copie a été envoyée à l'ambassade. Il attire l'attention sur le fait que les deux tiers des élèves filles et les six septièmes des garçons ont été envoyés à la mort, exilés ou placés dans des familles musulmanes ; que quatre des sept professeurs ont été assassinés sur la route dans des massacres de masse ; que deux autres se cachent et qu'un seulement (le professeur de musique) est disponible ; que sept des douze autres enseignants hommes ont probablement été tués sur la route, que deux sont malades et hospitalisés, qu'un se cache et que deux seulement sont disponibles ; pour le reste, qu'une femme a été envoyée dans un harem turc, qu'on est sans nouvelles de trois autres, que quatre ont été expulsées et qu'il n'en reste que dix ; que sept des huit bâtiments appartenant aux écoles américaines sont aux mains du gouvernement et qu'un seul est libre, dont une partie cependant sert d'hôpital. Ainsi donc, les trois quarts des élèves et la moitié des enseignants, dont tous les professeurs principaux, et tous les bâtiments sauf un n'existent plus. En dehors de toute autre considération, il est difficile de considérer qu'une activité d'enseignement peut être poursuivie dans ces conditions et comment on peut concevoir d'essayer d'ouvrir les écoles dans la situation actuelle. Le seul travail que l'on puisse envisager est le secours aux orphelins, et cette activité a été interdite aux missionnaires américains. La politique ouvertement poursuivie ici en ce qui concerne les femmes et les enfants est de les contraindre à se faire musulmans. Quelles que soient les assurances données à Constantinople au sujet de l'activité des institutions américaines en général, il semble clair que l'activité scolaire chrétienne ou bien ne sera pas autorisée dans cette région, ou bien sera contrariée à tel point qu'il sera inutile d'essayer de la poursuivre, à moins qu'il ne se produise un changement radical dans la situation politique.

En ce qui concerne les demandes contenues dans la lettre de Mr. Peet tendant à réclamer le retour de ces enseignants déportés dans les écoles américaines, je n'entreprendrai bien entendu aucune démarche à ce sujet à moins que l'ambassade ne m'envoie des instructions dans ce sens. Cherchant dans nos archives des instructions concernant des questions de ce genre, j'ai trouvé qu'en 1903, il avait été prescrit au consulat par la légation de Constantinople, à propos du cas d'un des professeurs du collège américain qui était alors arrêté et qui depuis a été de nouveau arrêté puis assassiné, de limiter nos efforts aux bons offices et de ne pas intervenir officiellement. N'ayant reçu aucune instruction allant dans un sens opposé et les enseignants des écoles américaines ayant été arrêtés, torturés, déportés et assassinés avant que l'ordre n'arrive de les laisser en place, tout ce que je pouvais faire était d'en informer l'ambassade, ce que je fis aussitôt. Demander leur retour serait inutile, à moins que l'on ne désire exiger des autorités locales qu'elles expliquent ce qu'ils sont devenus. Je ne crois pas qu'elles puissent prouver qu'aucune de ces personnes était coupable d'un crime quelconque. Elles ont été déportées parmi les premières en raison de la position qu'elles occupaient.

En ce qui concerne l'assurance qu'une protection générale serait assurée à tous les Américains en Turquie, elle ne semble pas confirmée par les faits. La déportation du Dr Smith et la menace probable pour sa vie, les circonstances suspectes de la mort de Mr. Knapp, les rumeurs de complot contre les Américains de Kharpout, le fait que la mort de Mr. Barnum a été incontestablement hâtée par la situation actuelle, ainsi que peut-être la mort d'autres personnes sur lesquelles je n'ai pas pu obtenir de détails, tout cela semble indiquer que la vie et la santé ne sont pas garanties à l'intérieur de la Turquie actuellement. Etant donné les limites de l'activité que les missionnaires peuvent avoir en ce moment, et probablement encore pendant longtemps, étant donné aussi les dangers qui peuvent éventuellement surgir à tout moment, il me semble plus prudent que ceux qui le peuvent s'en aillent.

Parlant en général des assurances dont on est si prodigue à Constantinople et ayant présentes à l'esprit les expériences que nous avons eues ici au cours des six derniers mois, le passage suivant d'une dépêche écrite par l'un de mes prédécesseurs semble présenter un intérêt suffisant pour qu'on le cite :

« J'ai aussitôt soumis l'affaire à S. E. le vali, lequel m'a assuré qu'il n'avait reçu absolument aucun ordre à ce sujet. Il a télégraphié tout de suite à Constantinople, demandant qu'on lui transmette l'autorisation annoncée à Votre Excellence.

« Au cours de notre entretien, il a déclaré que les ministres à Constantinople avaient malheureusement la très déplorable habitude d'assurer aux ambassades étrangères que certains ordres avaient été envoyés aux autorités provinciales bien que l'on n'eût ni envoyé les instructions voulues, ni fait aucun effort pour les envoyer sans tarder après avoir fait ce genre de déclaration.

« Le vali a fréquemment souffert de cette habitude exaspérante et a conseillé que l'on insiste dans tous les cas pour que soient indiqués la date et le numéro de la dépêche accompagnant l'autorisation, ainsi que sur la façon, télégramme ou lettre, dont elle avait été envoyée. »

II serait bon que les dates et les numéros de cette catégorie de dépêches puissent être obtenus et qu'ils me soient dans tous les cas fournis par l'ambassade.

Les conditions générales régnant dans cette région sont épouvantables. Outre le manque de sécurité, il semble qu'une épidémie soit inévitable. Le grand nombre de cadavres qui gisent partout, même aux abords de la ville, la saleté des convois de déportés qui sont passés par ici à divers moments et l'absence à peu près totale de mesures sanitaires, tout cela y conduit. Des employés de l'administration vont maintenant sur les principales routes enterrer les cadavres qu'ils trouvent, mais les tombes qu'ils creusent sont si peu profondes que les corps restent souvent en partie découverts.

Dans mes dépêches précédentes, j'ai parlé du camp qui se trouve aux portes de la ville et où les déportés d'Erzeroum et d'Erzindjan ont séjourné pendant un temps. On a trouvé un endroit mieux indiqué pour ceux qui sont arrivés par la suite : un grand cimetière qui se trouve presque dans la ville et qui est clos d'un haut mur. Là, les convois de déportés qui sont passés ont été gardés à plusieurs reprises, ceux qui étaient trop faibles ou malades étant laissés pour y mourir et être enterrés sur place. La scène décrite aux pages 7 et 8 de ma dépêche du 24 juillet s'est renouvelée à maintes reprises. Les derniers arrivés ont été parqués dans un village arménien à environ huit kilomètres de distance, après quoi ils durent tous poursuivre leur route.

Un aspect remarquable de ce mouvement est le fait que, récemment, des hommes sont arrivés avec des groupes de déportés alors que, lors des convois précédents, tous les hommes avaient été tués après être arrivés dans ce vilayet qui peut être fort justement qualifié de « vilayet-abattoir » de la Turquie, car il est évident que les déportés venant de toutes les directions ne sont arrivés dans la région que pour y être massacrés. Bien entendu, je n'ai pas assisté moi-même à la tuerie, mais il ne peut y avoir aucun doute quant au sort de ceux qui ont été tués dans ce vilayet avant d'arriver ici, et il n'y a pratiquement aucun doute quant à l'assassinat des hommes et de beaucoup des femmes et des enfants qui sont partis d'ici. Cela a été corroboré trop souvent par des survivants qui avaient pu s'échapper et revenir et par les gendarmes eux-mêmes qui avaient procédé à l'opération. Parmi les convois arrivés récemment ici figurent des gens de Zara, dans le vilayet de Sivas, ainsi que de Trébizonde, d'Ordou, de Kherassoun, outre un très grand convoi venu d'Erzeroum et comptant plusieurs milliers de personnes. Tous ceux avec qui j'ai parlé affirment avoir été mieux traités dans les autres vilayets qu'ici. J'ai été informé de ce que les hommes partant d'ici ont toujours été séparés des femmes et des enfants, mesure dont la signification est évidente.

Bien entendu, avec un tel massacre général perpétré presque sous nos yeux, le pays ne peut pas être considéré comme sûr. Des fonctionnaires et des policiers qui se sont montrés aimables m'ont à maintes reprises mis en garde contre les excursions que je pourrais faire à pied ou à cheval et m'ont conseillé d'avoir toujours quelqu'un avec moi. Tous parlent des Kurdes qui errent sur les routes et qui sont très sauvages. Il est vrai qu'il y a quantité de Kurdes qui sont prêts à piller. Un personnage intéressant appartenant à cette race est venu me voir il y a quelque temps au consulat, porteur de ce qu'il prenait pour un billet de cent dollars, et m'a demandé ce que je pouvais lui donner en échange. Il s'avéra qu'il s'agissait d'un prospectus publicitaire représentant un billet. Lorsque je lui demandai d'où il tenait ce papier, il me répondit que quelqu'un le lui avait donné en disant qu'il s'agissait de cent dollars américains et qu'il avait pris cela pour du bon argent. Mais lorsque j'eus poursuivi un peu la conversation, il m'avoua l'avoir trouvé dans la poche d'un giaour qu'il avait tué. Tels sont les gens que l'on peut rencontrer ici par les temps qui courent.

Je n'ai cependant pas complètement renoncé à mes excursions à cheval, mais je me suis d'ordinaire fait accompagner. Je me suis rendu l'autre jour dans deux villages arméniens, d'où presque tous les habitants ont été déportés. A quelque distance de la ville, deux hommes creusaient un trou à quelques dizaines de mètres de la route. Je m'approchai pour voir de quoi il s'agissait. Ils étaient en train de creuser une tombe pour une femme qui gisait à terre. A côté se trouvaient deux autres femmes, mourantes. Il y avait également deux autres femmes et un enfant ; celles-ci dirent qu'elles voulaient qu'on les laisse mourir sur place, mais qu'on ne leur fasse pas poursuivre la route. Nous leur donnâmes du pain que nous avions emporté pour le cas où nous aurions rencontré des gens affamés. Les hommes qui creusaient étaient évidemment des employés de l'administration. Il faut s'attendre à voir ce genre de scène probablement presque partout à l'intérieur de la Turquie actuelle. Là un cadavre de femme, là le cadavre d'un bébé, à l'occasion la carcasse d'un animal. Mis à part les morts et les mourants, les gendarmes et les Kurdes, les routes sont désertes. La région est complètement isolée.

Les deux villages que je visitai étaient presque entièrement déserts. Chacun avait compté deux ou trois mille habitants. Mon palefrenier était originaire de l'un de ces villages ; il n'y restait plus que deux familles. Lui se trouve au consulat avec les siens, ayant été épargné parce que c'est l'un de mes domestiques. Dans son village, sa maison est occupée par les gendarmes. Comme il n'y a aucun habitant turc dans cette agglomération, ces gendarmes et les deux familles arméniennes que j'ai mentionnées sont les seuls êtres vivants qu'on y trouve. Il est probable que certains Arméniens vivent cachés dans d'autres villages et pourront rentrer chez eux si les conditions s'améliorent, mais cela ne semble pas s'annoncer. Le village est aussi mort et déserté que Pompéi. L'autre agglomération où nous sommes allés n'est guère en meilleur état. Il y reste peut-être une demi-douzaine de familles. Nous y avons trouvé trois vieillards aveugles et très faibles dont toute la famille a été déportée et qui eux sont restés sur place. L'un d'eux était âgé de quatre-vingt-cinq ans. Il avait trente enfants et petits-enfants, dont deux se trouvent en Amérique ; les vingt-huit autres ont tous été déportés et sont morts. Tous ces vieillards et leurs familles sont protestants et sont bien connus des missionnaires américains. Ceux-ci ont maintenant recueilli ces hommes trouvés dans le village et s'occupent d'eux. Comme l'autre agglomération, celle-ci n'était plus que ruines et désolation.

Il y a cependant des villages où sont restées de nombreuses Arméniennes, en particulier ceux où vivaient à la fois des Turcs et des Arméniens. Beaucoup de femmes se trouvent dans des foyers turcs, ce qui leur a permis d'échapper à la déportation. Au cours des derniers jours, nombreuses sont celles qui sont venues au consulat me demander d'écrire à des parents en Amérique en les priant d'envoyer de l'argent, et presque toutes ont demandé qu'on leur en envoie suffisamment pour avoir de quoi se rendre en Amérique dès qu'il sera possible de voyager. J'essaie de les aider en écrivant comme elles me le demandent, mais il en vient tant maintenant que c'est un travail considérable. Beaucoup s'adressent aux missionnaires pour obtenir la même chose. Tout cela indique l'état de dénuement dans lequel se trouvent ces gens et le fait que tous ont l'impression qu'il leur sera impossible de continuer à vivre ici. On a reçu récemment signe de vie de quelques personnes qui ont réussi à arriver à Alep. Il faut noter qu'il s'agit toujours de femmes. Apparemment, aucun homme n'est arrivé là-bas.

Les quelques femmes et enfants qui demeurent ici auront beaucoup de mal à trouver de quoi manger et s'habiller cet hiver. C'est quelque chose dont les missionnaires vont probablement s'occuper, et il est hors de doute qu'ils aideront beaucoup ces gens.

 

J'ai l'honneur d'être, Monsieur l'ambassadeur,
votre très obéissant serviteur,
/signé/
/Leslie A. Davis/
consul

Leslie A. Davis à Kharpout à Henry Morgenthau, ambassade des Etats-Unis, Constantinople, 7 sept. 1915, N.A., D.S., R.G. 59, Dec. File No. 867.4016/210b

Extraits de: Leslie Davis. La province de la mort : archives américaines concernant
le génocide des Arméniens, 1915.
Complexe, 1996.

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