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E. Dourmoussis

La Catastrophe de Smyrne

Extrait du 4ème chapitre du livre de E. Dourmoussis, La vérité sur un drame historique,
la catastrophe de Smyrne
, Septembre 1922, Paris, Caffin, 1928
Quelles paroles pourraient dépeindre cette nuit de massacre et ces funérailles? Quelles larmes répondraient à nos malheurs : une ville antique s'écroule dont l'empire avait duré tant d'années, des milliers de cadavres jonchent ses rues, ses demeures, les saints parvis des Dieux. Partout la cruelle désolation, partout l'épouvante et toutes les faces de ta mort.
Aeneid II, 361-369.

Nous sommes au début du mois de septembre 1922 à Smyrne, capitale de l'Ionie grecque, dont l'éclat de culture et de civilisation rayonnait autrefois dans toute l'Asie Mineure occidentale à travers de toutes les côtes de l'Egée.

On ne voit plus les belles églises grecques dont les clochers annonçaient aux fidèles, sur un son plaintif, le commencement de la messe et les invitaient à un rassemblement pieux pour faire leur prière à Dieu.

On ne voit plus les belles écoles grecques comme l'Ecole évangélique et autres où depuis des siècles tant de générations sont passées pour recevoir une instruction solide, fondée sur les humanités, où l'étude du grand Homère se confondait avec celle du grand Virgile, où le caractère se formait sur les enseignements d'une culture classique sévère tempérée par la douceur du milieu ionien dont le beau soleil avait une influence si bienveillante sur la finesse du coeur de la race grecque le long des côtes de l'Egée1.

On ne voit plus les belles et douces femmes de Smyrne se promener fraîches et pimpantes sur le quai de cette ville où le soir de tous les jours du printemps éternel se donnaient rendez-vous dans les cafés et les clubs mondains en rivalisant en élégance, grâce et beauté avec celles du Cordelio de l'autre côté du port.

On n'entend plus l'animation du port où mille bateaux entraient et sortaient tous les jours, venant de tous les coins du monde, depuis le Japon jusqu'à New-York et la, Nouvelle-Zélande, pour apporter tous les produits de manufactures de grands pays industriels et emporter dans toutes les directions, à Londres, à Marseille, à Gênes, partout, les produits de la fertile agriculture d'Anatolie : raisins, figues, coton, opium, olives, sésame, etc., de ce port dont l'importance commerciale rivalisait autrefois avec celle de Gênes, Fiume, Naples, Trieste et Marseille.

Le Turc a passé par là.

Il a volé, pillé, violé, massacré. Il a semé la mort et la dévastation. N'est-il pas là du reste un travail où il a toujours excellé depuis son apparition au monde à travers toutes les phases de sa sanglante histoire, toutes les fois qu'il a trouvé sur son chemin les chrétiens désireux de conquérir l'indépendance et la liberté.

Dans quelques jours la ville antique de Smyrne s'est écroulée, dont la prospérité avait duré tant d'années et comme dit le poète, des milliers de cadavres jonchent les rues, ses demeures, et les saints parvis de Dieu. Partout la cruelle désolation, partout l'épouvante et toutes les faces de la mort.

Nous allons voir comment les Turcs s'y sont pris à ce travail abominable de la mort et à qui incombe la responsabilité de cette effroyable tuerie.

Leur premier moyen fut la ruse dont sont habitués les plus abjects criminels.

Moustafa Kemal a fait placarder, à l'arrivée des premiers détachements turcs, le samedi matin 9 septembre 1922, des affiches signées par lui proclamant que le meurtre des chrétiens serait puni de la peine capitale.

Quelle ironie!

Quelle ruse!

Quel mensonge! Le lundi, soit deux jours après, les chrétiens, que cette proclamation avait relativement rassurés, eurent la surprise de voir que les mots « peine capitale » avaient été remplacés par la simple formule « punition » (voir M. René Puaux. La Mort de Smyrne, page 9.)

Dès lors tous les actes criminels et horribles, si chers aux Turcs, soit pillage, massacre, incendie, étaient autorisés.

Ils ont commencé par le pillage et le massacre de rues, ils ont continué par l'incendie de la ville, et ils ont fini leur effroyable besogne par le massacre des prisonniers civils.

Il y a donc trois questions à examiner pour donner une idée précise sur le désastre accompli par les Turcs lors de leur entrée à Smyrne :

La question du massacre en général;

La question de l'incendie;

La question spéciale du massacre des prisonniers civils.

Nous allons établir les responsabilités primordiales et les responsabilités subsidiaires dans ces trois forfaitures.

Aucun doute que la responsabilité primordiale et originelle de tous les crimes accomplis par les Turcs à la suite de leur entrée à Smyrne revient à Moustafa Kemal et à la bande terrible de Moustafa Kemal, composée de Noureddine Pacha et autres.

Mais il y a aussi la responsabilité des gouvernements européens de l'époque qui ont toléré et facilité ces crimes par leur passivité et leur manque d'entente.

Il y a enfin la responsabilité écrasante de Venizelos et de la délégation grecque à la Conférence de Lausanne dans la question spéciale du massacre des prisonniers civils.

 

Une scène de massacres à Smyrne en 1922

 

PREMIÈRE QUESTION

Le massacre et le pillage des rues en général.

Sur ce chapitre, je donnerai la parole aux témoignages de ceux qui ont assisté à tous les actes de pillage et de massacre des Turcs notamment à ceux des correspondants des grands journaux du monde.

Ces témoignages sont recueillis en français dans le livre précité de René Puaux, La Mort de Smyrne, quatrième édition, 19, place de la Madeleine, et en anglais dans le livre de Lysimachos Oeconomos : The Martyrdom of Smyrne and Eastern Christendom, London : George Allen et Unwin Ltd Ruskin House, 40, Museum Street, W. C. I.

Voici à titre d'exemple quelques extraits du livre de René Puaux.

Aux pages 10, 11 et 12 nous lisons :

« Le correspondant du Times télégraphiait de Constantinople, le 16 septembre, qu'avant l'incendie, un détachement naval anglais, qui gardait l'usine à gaz, assista au viol, en pleine rue, de plusieurs femmes grecques par des soldats turcs. Les marins anglais ne purent pas intervenir, ayant reçu l'ordre formel de s'abstenir de toute action en dehors de la surveillance des gazomètres. »

Le rapt des femmes et des jeunes filles est une vieille tradition chez les soldats turcs et les témoignages à ce sujet sont aussi nombreux que révoltants. Des femmes furent violées sous les yeux de leur mari ou de leur père, assassinés s'ils tentaient d'intervenir Un Grec, employé dans une maison anglaise, et qui avait réussi à se cacher, assista au meurtre de son père et au viol de sa femme et de sa fille. Un Levantin naturalisé Américain, se suicida après avoir subi le même spectacle. Quant à l'arrestation et au dépouillement des passants, même européens, ils étaient d'un usage courant.

Le Capitaine J. B. Rhodes, du destroyer américain Litchfield, accompagné de cinq matelots, sauva six civils britanniques de la mort, après le retrait des détachements anglais.

Il y eut cependant, à Smyrne même, des victimes européennes. Les Turcs, le 13, assassinèrent dans le consulat d'Angleterre qu'ils envahirent, un employé occupé à faire des ballots de dossiers. Ils mirent également à mort deux employés anglais de la poste et placèrent par ironie un petit drapeau anglais dans la main raidie de l'un des cadavres.

Un vieil évangéliste, M. Maltas, fut également assassiné ainsi qu'un Italien infirme et sa sœur.

Un témoin américain raconte qu'à un moment donné il vit un irrégulier turc s'attaquer à une infirmière française de la Croix-Rouge. La scène avait également pour spectateur un marin français à bord d'un destroyer amarré à proximité. Le matelot indigné prit sa carabine et tira sur le brigand. Au cinquième coup, d'une balle dans la tête, il réussit à l'abattre.

La chasse aux Arméniens, les attentats, le pillage continuèrent pendant la journée du 12. M. T. Roy Treloar rapporte que le 11 les Arméniens étaient réunis par groupe de cent, conduits au Konak (palais du gouverneur) et mis à mort. Le 12, M. T. Roy Treloar assista aux recherches des Arméniens. L'un d'entre eux ayant trouvé un refuge dans le jardin du Consulat britannique, les Turcs exigèrent qu'il leur fût livré.

« Je me trouvai, ajoute le témoin sur le quai, avec plusieurs officiers de marine américains. Un peu plus loin se trouvait une escouade de nos marins. Soudain apparurent trois Turcs poussant devant eux deux prisonniers arméniens. L'un d'eux se jeta dans l'eau et nagea pour se cacher derrière une barque américaine. Les turcs tirèrent sur lui immédiatement sans se préoccuper des marins, aux oreilles desquels les balles sifflaient. L'autre Arménien ayant également été tué, les Turcs poursuivirent tranquillement leur route. »

Les massacres d'Arméniens continuèrent mardi soir et des milliers furent égorgés. Le lendemain, l'odeur pestilentielle était telle que l'on ne pouvait réellement approcher de certains quartiers.

Et M. T. Roy Treloar ajoute :

« M. Dobson, un pasteur anglais, qui courut les plus grands dangers en s'employant à enterrer les morts et à soulager les souffrances, a vu personnellement les plus abominables atrocités, et lui, moi et plusieurs autres, sommes prêts à comparaître devant n'importe quelle commission et à dire ce que nous avons vu. »

Pages 17 et 18, nous lisons :

« Le matin du 9, alors que la cavalerie turque entrait dans Smyrne, les tchetés étaient à Bournabat, dans la banlieue de Smyrne. Le correspondant spécial du Daily Mail M. Wara Price, télégraphiait le 9 que les tchetés tuaient, brûlaient, pillaient. La veille, 8 septembre, au moment où la cavalerie turque avait traversé Bournabat (qui est à une dizaine de kilomètres de Smyrne), deux coups de feu avaient été tirés sur elle du jardin de la maison de M. Lafontaine, une des plus vieilles et importantes familles anglo-françaises de Smyrne. Les agresseurs n'avaient pas été retrouvés, mais, en représailles, la maison avait été saccagée.

Dans une lettre d'un jeune Anglais de Smyrne, écrite le 10 septembre à son père demeurant à Kensington, et communiquée par ce dernier au Daily Telegraph, on lit :

« Quelques-unes des personnes de Bournabat, appuyées des Grecs locaux, ont essayé l'autre nuit d'arrêter l'avance turque. Le village a, en conséquence, beaucoup souffert. Hier matin il a été bombardé et beaucoup de gens ont été tués à coup de fusil et de mitrailleuses. J'ai vu X... (un vieux Grec de 65 ans) qui est arrivé à mon bureau vingt minutes avant l'arrivée des Turcs. Il avait aidé pendant toute la nuit à combattre les Turcs. Il est très bas et craint pour sa famille qu'il a dû laisser là-bas.

Il n'avait pas tort. Non seulement Bournabat fut mis à sac, mais les Turcs égorgèrent sans pitié jusqu'aux malheureuses servantes grecques et arméniennes des familles anglaises de la localité. M. Sykes, l'un des principaux résidents britanniques, vit égorger vingt-six de ces malheureuses. Un autre lot de vingt à vingt-cinq servantes qui avaient cherché refuge dans une propriété anglaise, en furent arrachées et tuées après avoir été odieusement outragées.

Un vieux résident anglais de Bournabat, le docteur Murphy, se trouvait dans son salon avec sa femme et ses deux filles quand un officier turc, suivi de quelques soldats, pénétra de vive force dans la pièce. Les brutes brisèrent des vases sur la tête du vieillard qui mourut le lendemain. Mme Murphy fut dangereusement blessée, leurs filles n'échappèrent aux outrages des soldats que par l'arrivée des servantes, sur lesquelles les soldats turcs se ruèrent immédiatement.

L'assassinat du docteur Murphy est confirmé par le correspondant du Times, qui raconte que l'officier turc, saccageant le piano, les meubles, les objets d'art, déclarait que la civilisation et l'humanité ne comptaient pas. Deux demoiselles anglaises, les misses Steven, furent, à Bournabat, battues à coups de barres de fer. Pages 20 à 25 nous lisons : « L'esprit sauvage des dirigeants turcs, au-dessus de tous les prétendus irréguliers qu'en désespoir de cause on charge de tous les méfaits, se révèle entièrement dans l'assassinat de Mgr Chrysostome, l'éminent et vénérable archevêque de Smyrne. Le général Nourreddine pacha le fit chercher à la métropole. Dès son arrivée, il le couvrit d'injures, lui reprocha son attitude philhellénique pendant l'occupation grecque et lui signifia enfin que le tribunal révolutionnaire d'Angora l'avait depuis longtemps condamné à mort. Nourreddine ajouta qu'il ne lui restait plus qu'à le livrer au jugement de la populace.

« Monseigneur fut alors jeté au milieu d'une foule musulmane en délire qui lui attacha la barbe, le poignarda et traîna le cadavre écartelé jusque dans le quartier turc où il fut livré aux chiens.

« La presse française s'est abstenue de mentionner ces horribles détails. Bien mieux, profitant de l'équivoque de l'arrivée à Athènes de l'archevêque arménien qui avait réussi à échapper aux bourreaux, certains journaux ont affirmé triomphalement que Mgr Chrysostome était sain et sauf et qu'il ne fal lait attacher aucun crédit aux nouvelles tendancieuses, de source grecque, sur les atrocités commises à Smyrne. Ces mêmes journaux n'ont pas daigné insérer la rectification qui leur fut officiellement adressée.

Portrait de Monseigneur Chrysostome, Evêque de Smyrne

Portrait de Monseigneur Chrysostome, Evêque de Smyrne qui,
fidèle à son devoir, n'a pas déserté son poste où il a trouvé
une mort glorieuse mais tragique.

« C'est ainsi que l'on prétend écrire l'histoire et renseigner le public français. Mais il est des esprits sincères et justes qui ne craignent pas de proclamer la vérité. Ainsi sommes-nous en mesure de reproduire le témoignage qu'un protégé français, M. M..., n'a pas craint de verser dans le dossier de cette douloureuse tragédie de Smyrne et, plus particulièrement, de l'odieux assassinat de Mgr Chrysostome. Voici le document décisif de cet impartial témoin oculaire :

« Le jeudi 7 septembre, les autorités grecques quittèrent Smyrne.

« D'ordre du consul général de France à Smyrne, M. Graillet, une milice composée de citoyens et protégés français fut chargée de maintenir l'ordre et de veiller à la sécurité des habitants. Jusqu'à samedi matin, l'ordre régnait malgré l'absence d'autorités. Samedi 9 septembre, à neuf heures du matin, l'armée régulière turque faisait son entrée dans la ville. A dix heures, au moment où les troupes turques défilaient par la rue Franque, l'officier se trouvant à leur tête s'arrêta pour demander la direction à prendre pour atteindre le quartier arménien. A ce moment même, M. Saman, habitant de Smyrne, qui se dirigeait vers l'église du Sacré-Cœur pour s'y réfugier, fut interpellé par un soldat (le troisième derrière l'officier) qui lui demanda l'heure. M. Saman ayant tiré sa montre, le soldat la lui arracha, le menaçant de sa baïonnette. Je protestais auprès de l'officier, mais celui-ci se borna à donner aux troupes l'ordre d'avancer.

« Une demi-heure après, un prêtre catholique italien, le père Scaliarino, vint m'avertir qu'il fallait se porter d'urgence au secours du métropolite grec, Mgr Chrysostome, pour le mettre à l'abri du danger.

« Une patrouille française, composée d'une vingtaine d'hommes que j'accompagnais avec un autre milicien, se rendit aussitôt à la métropole, pour prier Mgr Chrysostome de venir s'installer au Sacré-Cœur ou au Consulat général de France. Mais Mgr Chrysostome refusa, disant que, pasteur, il devait rester auprès de son troupeau. La patrouille sortait à peine de chez le métropolite lorsqu'une voiture, avec un officier et deux soldats turcs, baïonnette au canon, s'arrêta devant la métropole. L'officier monta chez le métropolite. Je conseillai à la patrouille de suivre la voiture. Nous arrivâmes devant la grande caserne où se trouvait le commandant d'armée, général Nourreddine. Le métropolite fut conduit par l'officier qui l'accompagnait devant celui-ci. Dix minutes après, il redescendait. Nourraddin Pacha parut au même moment sur le balcon de l'édifice et, s'adressant aux quelque mille ou quinze cents musulmans, hommes et femmes, qui se trouvaient sur la place, leur déclara qu'il leur livrait le métropolite, ajoutant : « S'il vous a fait du bien, faites-lui du bien, s'il vous a fait du mal, faites-lui du mal. » La populace s'empara aussitôt de Mgr Chrysostome et l'emmena un peu plus loin, devant la boutique du coiffeur Ismail, protégé italien. On l'arrêta et on lui passa une blouse blanche de coiffeur. La foule commença aussitôt à le frapper à coups de bâton et de poing, à lui cracher à la figure. On le cribla de coups de couteau, on 1ui coupa le nez et les oreilles.

« A noter que la patrouille française assista jusqu'ici à cette scène. Les hommes (des marins) étaient hors d'eux-mêmes et tremblaient littéralement d'indignation et voulaient intervenir; mais, conformément aux ordres reçus, l'officier qui les conduisait le leur défendait, revolver au poing. Nous perdîmes ensuite de vue le métropolite qui fut achevé un peu plus loin.

« Comme je redescendais avec la patrouille vers le quartier européen, nous rencontrâmes une auto derrière laquelle était attaché par les pieds, sa tête traînant sur les pavés, M. N. Tjurukjoglou, directeur du journal La Réforme, véritable loque humaine.

« Dans l'après-midi, les Turcs ayant prétendu que des grenades avaient été lancées contre les troupes par les Arméniens, je me rendis avec la même patrouille au quartier arménien.

« Près de l'église arménienne Saint-Stephano. dans une ruelle, nous trouvâmes trois cadavres d'enfants de cinq à huit ans, la tête sectionnée. Quelques maisons plus loin toute une famille de sept personnes avait été égorgée. Les femmes avaient les seins coupés.

« En passant la rue Kenourio-Machala, je vis de nombreux soldats et civils turcs en train de saccager et de piller des bijouteries. La bijouterie de M. Tius, sujet italien, celle de M. John Righo, sujet grec, et celle de M. Louis Armao, sujet grec, ainsi que sa maison, furent complètement dévalisées. Rue Madamachan et rue Franque, les magasins, y compris ceux appartenant à des citoyens français, tels que M. M. Tassi, et au citoyen italien Joseph Manoisso, furent complètement pillés.

« Dimanche, lundi et mardi, les massacres et le pillage continuèrent. Les magasins français de la rue Saint-Georges furent notamment dévalisés et saccagés.

« Toutes ces violences étaient commises par des soldats réguliers et des civils turcs. Mercredi, à onze heures du matin, le feu éclata au club arménien, près de la gare de Basma Hané. Deux officiers turcs, des bidons de pétrole à la main, entrèrent au club arménien. Cinq minutes après la maison était en flammes. C'est à cette scène qu'assista miss Mills, directrice du collège américain. Le feu fut mis également à l'hôpital arménien, qui se trouve dans le même quartier, par le nommé Kemal bey, ancien sergent. Les voitures d'arrosage de la municipalité de Smyrne furent utilisées pour incendier rapidement le quartier arménien. En effet, ces voitures, remplies d'essence et de pétrole au lieu d'eau, parcouraient toutes les rues en les arrosant tandis que des hommes qui les suivaient avec des torches mettaient le feu. En quelques heures, la ville était en flammes.

« A quatre heures de l'après-midi, l'officier commandant le contre-torpilleur français Tonkinois me pria de l'accompagner au commissariat de police pour les passeports, afin d'obtenir l'envoi d'un agent de police pour la vérification des passeports des personnes qui attendaient pour s'embarquer sur la Phrygie.

« Le commissaire de police répondit que c'était une grande faveur qu'il daignait nous faire, étant donné qu'il était en droit d'exiger que les passeports des Français fussent visés au commissariat.

« L'embarquement commença aussitôt. La foule était énorme. Les deux officiers du Tonkinois, avec une patrouille de marins et un officier turc avec une patrouille turque, faisaient le service d'ordre et vérifiaient l'embarquement des réfugiés sur le quai.

« Un Arménien protégé français fut tué d'un coup de baïonnette devant nous.

« Une foule immense de chrétiens amassée devant le consulat de France, réclamait la protection de la France. L'officier turc en question voulait faire chasser tout ce monde vers les quartiers en flammes. Les officiers français du Tonkinois s'y opposèrent. Une vive altercation s'ensuivit avec l'officier turc. Celui-ci, stimulé par les hordes turques qui cherchaient un prétexte pour massacrer les chrétiens amassés, tira son revolver et fit tomber les deux officiers français. Une bagarre terrible et une vive fusillade eurent lieu.

« Les civils turcs et la patrouille turque tirèrent sur la foule des réfugiés et des marins français. Des troupes américaines qui se trouvaient à proximité, intervinrent, chassèrent les Turcs et rétablirent l'ordre. »

 

DEUXIÈME QUESTION

La question de l'incendie

Sur cette question, je laisserai encore parler les témoins qui sont unanimes pour reconnaître que les Turcs, après avoir pillé le quartier grec et arménien de Smyrne et massacré une grande partie de ses habitants, ont eu recours au feu pour faire disparaître les traces de leurs crimes.

C'est l'opinion très nette de nombreux témoins, nous dit M. René Puaux. Nous lisons entre autres dans les pages 13, 14, 15 et 16 de son livre précité la mort de Smyrne :

« L'incendie éclata le mercredi 13 tout au début de l'après-midi. Quand on a lu ce qui précède, quand on sait que les pillages et les meurtres avaient commencé dès le samedi 9 et quand on se souvient du passage de la déposition de M. Treloar, où il dit que, le mercredi matin, l'infection des cadavres, laissés sans sépulture depuis le 9 au soir, était devenue intolérable, on comprend clairement ce qui s'était passé. Les Turcs, après avoir pillé le quartier arménien et massacré une grande partie de ses habitants, ont eu recours au feu pour faire disparaître la trace de leurs forfaits.

« C'est là l'opinion très nette de nombreux témoins. Le premier télégramme qui soit parvenu en Europe est celui de l'envoyé spécial de la Chicago Tribune, M. John Clayton, qui reproduisit le témoignage de Miss Minnie Mills, directrice de l'école américaine, au centre du quartier arménien. Celle-ci avait vu un gradé turc, de l'armée régulière, entrant dans une maison arménienne, proche de son école. Il tenait en main des bidons. Peu après sa sortie, la maison flambait.

« Le major général sir F. Maurice, envoyé spécial du Daily News à Constantinople, télégraphiant, le 18 septembre, les résultats de son enquête écrivait :

« Le feu prit le 13, dans l'après-midi, dans le quartier arménien, mais les autorités turques ne firent aucun effort sérieux pour l'arrêter. Le lendemain on vit un grand nombre de soldats turcs jetant du pétrole et mettant le feu aux maisons. Les autorités turques auraient pu empêcher le feu de gagner les quartiers européens. Les soldats turcs, agissant délibérément, sont la cause première de la terrible extension du désastre. »

Le correspondant particulier du Times à Malte, après interrogatoire des réfugiés, télégraphiait, le 18, que le feu avait pris simultanément dans trois quartiers.

« M. T. Roy Treloar, que nous avons déjà cité, déclare que le premier incendie commença à deux heures de l'après-midi, le 13. A cinq heures, quatre autres foyers d'incendie étaient visibles. Dans l'opinion de nombreux Anglais éminents de Smyrne, on eut recours à l'incendie, écrit-il, pour effacer les traces des immenses boucheries commises dans le quartier arménien.

« Il ajoute que l'on a la preuve que les Turcs barricadaient les maisons avant d'y mettre le feu et qu'il jetèrent du pétrole dans le quartier arménien.

« Le correspondant de l'Echo de Paris à Marseille (20 septembre) a recueilli de la bouche des passagers du Phrygie des indications portant à vingt le nombre des foyers d'incendie. L'un de ces rescapés a dit que les « kémalistes cernèrent le quartier arménien et commencèrent à incendier les maisons à l'aide de bombes et de pétrole. »

« Le correspondant du Morning Post à Constantinople télégraphiait le 19 :

« Ayant pu confronter les déclarations d'un grand nombre de fugitifs anglais, serbes et autres, tous de classe cultivée, je crois nécessaire de déclarer que tous concordent pour dire que le feu fut mis par des irréguliers turcs, avec la connivence des troupes régulières et l'apparente connivence des autorités militaires. »

« Lorsque les premières troupes régulières eurent fait leur entrée, les représentants de Kemal ne firent aucun effort pour prendre en mains l'administration de la ville qui fut bientôt remplie d'irréguliers dans un but assez facile à comprendre. Le pillage commença dans le quartier arménien, pillage qui fut bientôt suivi par des incendies; des témoins anglais et serbes m'ont affirmé de la façon la plus catégorique avoir vu des soldats turcs entretenant l'incendie.

« La raison de cette attitude serait double. La première serait que les kémalistes ayant décidé que Smyrne devait redevenir une ville purement turque, le meilleur moyen était de détruire le quartier commerçant européen et les résidences européennes, et, d'autre part, que Kemal n'avait pas d'autres moyens de récompenser les irréguliers, des services qu'ils avaient rendus. Je ne donne ces conclusions, dit en terminant le correspondant du Morning Post, qu'après examen des témoignages recueillis.

« M. John Clayton, envoyé spécial du Chicago Tribune, télégraphiait le 15 septembre, de Smyrne même : « Aucun doute ne subsiste sur l'origine du feu. Au témoignage fait sous serment des directeurs américains, au Collegial Institute, la torche fut tenue par des soldats turcs de l'armée régulière. »

 

TROISIÈME QUESTION

La question du massacre des prisonniers civils

 Nous arrivons a présent à la partie la plus terrifiante et la plus abominable des massacres turcs. De mémoire d'homme jamais l'histoire n'a connu une forfaiture aussi horrible que celle dont nous allons dépeindre le tableau sanglant.

Les massacres des rues, l'incendie et tous les autres crimes, pourtant épouvantables, que nous venons d'exposer pâlissent devant l'horreur de l'opération criminelle qui fait l'objet de cette section, conçue et exécutée par les bandits du gouvernement d'Angora avec un cynisme révoltant et un sang-froid inimaginable.

Si ceux qui ont lu L'Enfer de Dante ont éprouvé un frémissement à la contemplation des images macabres qui défilent dans les ténèbres de son œuvre, triste mais remarquable, ceux qui vont lire ces lignes éprouveront un frémissement dix fois plus fort, non pas à la lecture de notre littérature impuissante, mais à la vision des réalités terribles dont nous ferons ici un exposé sincère et fidèle.

Dès que les troupes kémalistes ont pris possession de Smyrne après la retraite incroyable et pitoyable de l'armée grecque, deux mots d'ordre ont été donnés par les chefs du gouvernement d'Angora aux meneurs de la populace turque :

1° Supprimer tous les Grecs et Arméniens de l'intérieur et des côtes de l'Asie Mineure occidentale sans distinction de sexe ni d'âge. Cet ordre visait surtout les localités comme Vourla, Aivali, Axar, etc.

2° Ramasser tous les hommes valides, entre 17 et 47 ans pour les faire prisonniers civils; nous allons voir dans quel but.

Il a paru aux chefs du gouvernement d'Angora qu'il serait trop choquant envers les Européens de Smyrne de massacrer devant leurs yeux la population masculine grecque et arménienne avec la même ardeur qu'ils l'auraient fait dans les plaines de l'Anatolie où aucun regard ne pouvait les inquiéter.

Dès lors ils ont inventé le système infernal de la captivité civile. Ils ont dit : Nous allons arrêter tous les hommes valides, fussent-ils même civils, entre 17 et 47 ans pour les concentrer dans l'intérieur de l'Asie Mineure et les y tenir en état de captivité jusqu'à la fin des hostilités, c'est-à-dire jusqu'à la signature de la paix.

Avant de démontrer à nos lecteurs dans quelles conditions dramatiques a eu lieu l'extermination de la totalité presque de ces prisonniers civils dont le nombre s'élevait à environ 250.000 pour Smyrne et ses environs, revenons aux conséquences du premier ordre des bandits du gouvernement d'Angora, en vertu duquel tous les Grecs et Arméniens de l'intérieur et des côtes de l'Asie Mineure occidentale devaient être supprimés. C'est à la suite de cet ordre que toute la population des deux sexes de Vourla, d'Aivali et d'Axar a été supprimée par des violences inouïes.

Des prisonniers civils qui ont pu échapper par miracle aux massacreurs turcs nous ont raconté qu'ils ont vu dans plusieurs points de l'intérieur, près de Magnésie et ailleurs, des femmes toutes nues par lots de trois violées et pendues aux arbres des routes et des plaines en y étant attachées par leurs cheveux entrelacés.

Des survivants au massacre général d'Axar, localité à trois heures de distance à l'intérieur de Smyrne, nous ont aussi raconté qu'ils ont vu les bandes kémalistes, après avoir massacré le père ou la mère, ou même le père et la mère d'une famille quand les deux y étaient vivants, ramasser les* enfants de trois à sept ans de toutes les familles exterminées pour fusiller les pauvres enfants en route, sous prétexte qu'ils allaient les mener à l'école2.

Y a-t-il un autre peuple au monde aussi féroce, aussi sanguinaire pour englober dans le massacre général même les bons et innocents enfants de trois à sept ans?

Je ne le pense pas!

Pourtant, les amis de Pierre Loti, de Franklin-Bouillon, de Pittard, de Claude Farrère l'ont fait! Ces malheureux savants et hommes politiques ont été naturellement victimes de leur bonne foi ou d'une grave erreur qu'ils ont dû regretter amèrement depuis; je l'espère tout au moins pour l'honneur et la conscience de ceux d'entre eux qui vivent encore. Mais le mal est fait!

Voilà ce que le monde civilisé doit apprendre une fois pour toutes pour juger l'histoire contemporaine et prévenir les massacres éventuels de Constantinople, aucune autre ville n'étant plus habitée en Turquie par les chrétiens pour servir de champs dans l'avenir, aux atrocités turques qui ont ensanglanté depuis plus de trois quarts de siècle l'histoire des malheureuses populations chrétiennes de l'Orient et ayant même coûté la vie à mes innocents et inoubliables frères à la mémoire desquels ce travail de vérité et de justice douloureuse est consacré.

Nous touchons ici du doigt la grande forfaiture kémaliste du massacre des prisonniers civils.

Nous avons dit dans quelles conditions le plan de l'extermination des prisonniers civils a été conçu, mais il faut aussi démontrer dans quelles conditions il a été exécuté.

Quand nous aurons apporté à notre exposé ce complément de lumière notre démonstration sera totale. Tout homme de bonne foi, tout homme dont la conscience n'est pas infectée par le venin de la pourriture morale, ou de la vénalité mercantile, ou de l'aberration mentale, ne pourra pas rester indifférent vis-à-vis d'un spectacle aussi terrifiant, et il sera forcé de s'associer à notre cri d'indignation accusatrice.

Je m'adresse à vous, mes nobles lectrices et lecteurs, de quelque nationalité que vous soyez, dont le cœur est sensible aux souffrances humaines, et je vous dis : Voyez comment les bandits du gouvernement d'Angora ont opéré pour exterminer mes deux frères et les autres milliers de mes frères de race en Asie Mineure et jugez!

La méthode de l'extermination des prisonniers civils en Asie Mineure telle qu'elle fut pratiquée par les bandits du gouvernement d'Angora était simple mais terrible dans sa simplicité.

Après avoir ramassé à Smyrne, à Aivali et ailleurs, sur toute la côte de l'Asie Mineure occidentale, les hommes valides entre 17 et 47 ans, les bandits du gouvernement d'Angora les expédiaient par lots de 3 à 4.000 à Magnésie, à Nazli et dans toutes les directions de l'intérieur.

Quand les prisonniers arrivaient à destination à Magnésie, par exemple, il n'en restait, sur 3.000, que 300 à peine, le reste étant exterminé en route au milieu de souffrances indicibles. Mais là encore, pour les survivants, la sécurité était problématique. Tous les jours ils recevaient des coups de la part des soldats turcs qui, parfois, lorsqu'ils avaient besoin d'argent, les vendaient pour une ou deux livres turques à la population ivre du sang chrétien et désireuse de mettre en morceaux un kiafir, c'est-à-dire un infidèle.

C'est ainsi qu'en fin de compte, pour revenir libre de la captivité, il ne restait que 30 survivants sur un nombre de 3.000 primitivement arrêtés. Quand on demandait aux bandits du gouvernement d'Angora des renseignements sur le sort des prisonniers massacrés, ils nous répondaient qu'ils étaient morts malades ou qu'ils avaient perdu leurs traces, naturellement!

Quelle canaillerie!

Quel cynisme!

C'est dans ces conditions qu'ont péri mes deux inoubliables frères, Simon et Kharalambos, garçons pleins de jeunesse et d'intelligence, qui ne se sont jamais occupés de politique et qui, bien mieux, de leur vivant, pendant l'occupation grecque de l'Asie Mineure, ont rendu de nombreux et signalés services de protection à des amis turcs dont la conduite envers eux s'est révélée ignoble à leur retour de Moustafa Kemal à Smyrne.

Tel fut le cas de ce bandit de Mousta bey, marchand de fromages à Smyrne, ami de mes frères en affaires, bénéficiaire de multiples gentillesses de leur part, qui n'a pas hésité à les voler et à les dépouiller avant de les faire assassiner. Le Turc excelle dans cette matière de ruse sanguinaire.

C'est dans ces conditions qu'ont péri aussi des milliers et des centaines de milliers d'innocents civils dont il serait impossible de dresser ici une liste complète.

Je vous donnerai seulement comme exemple la traduction d'une lettre qui m'a été confiée par un ami et dans laquelle on voit en traits de feu le martyre des prisonniers et l'indignation justifiée de celui qui en fait le récit, sauvé par miracle de cette captivité exterminatrice.

AMERICAN Y. M. C. A.

ON ACTIVE SERVICE

WITH THE AMERICAN EXPEDITIONARY FORCE

Salonique, 26-6-23.

Mon cher Tasso,

Dès que je suis arrivé à Salonique, de passage à Athènes, où j'ai vu tes deux oncles qui m'ont donné ton adresse, je m'empresse de t'adresser quelques lignes pour te faire savoir que je me suis sauvé de la terrible captivité de ce pays de douleur dont nul ne saurait décrire l'horrible tragédie.

Nous y avons laissé de nombreux chers amis de Smyrne jusqu'à Eski Chehir et de l'autre côté de la ligne, jusqu'à Denizli, où tous les puits, les ravins et les routes sont couverts de têtes et d'os. Nous avons lutté avec la mort pendant neuf mois et c'est par miracle que j'ai pu y échapper grâce à Dieu, mais en laissant là-bas un frère et des amis, et des cousins, entre les mains des barbares que l'Europe se permet encore d'accueillir dans les Conférences, alors que ces misérables ont exterminé 150.000 prisonniers, dont à peine 5 à 6.000, à l'état de cadavres vivants, ont pu échapper à la captivité.

Voilà les faits, mon cher Tasso, en plein vingtième siècle, au moment où nous croyions que la civilisation avait atteint son point culminant.

J'ai vu hier, justement, Abraham. Il est bien et aujourd'hui je pense aller chez toi pour voir ta mère, que je désire tant de revoir. Si tu as une photographie de toi sous la main, adresse-la-moi, je verrai comme tu es.

En attendant impatiemment ta lettre, je t'embrasse.

DIMITRI.

Mon adresse : Constantin Christides, Douane de Salonique, pour D. Christides, Salonique.

P.-S. — Ecris-moi si tu as reçu la lettre que je t'ai expédiée avant ma captivité.

1)
 

A ceux qui connaissent le grec moderne, je recommande vivement les Inénarrables, du grand poète Argyropoulo Michel, ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats à Smyrne dont je faisais partie, qui ont paru à Athènes après la catastrophe de Smyrne et où on voit les ruines grandioses de la civilisation incomparable que cachait, dans son histoire, la belle Ionie, à travers sa mer, son horizon bleu, son beau soleil et les coutumes séculaires de son peuple hospitalier et si sympathique dans l'intimité de sa vie familiale et le cadre de sa vie sociale.

A titre d'exemple, je donne ici une traduction libre d'un très joli poème des Inénarrables de M. Argyropoulo.

LE PAYS OU JE SUIS Né

Tant que tu es dans ma pensée, comment pourrais-je t'oublier ?

Oh ! mon Orient langoureux !

Mes yeux, mes mains et mes baisers

Sont à toi pour te sentir, te regarder, et t'embrasser

Tout est debout, tout est intact devant moi :

La plage et les villages,

Avec la façade blanche de leurs maisons,

Et les clochers qui s'élèvent à leurs côtés.

J'y vois l'ardeur et le désir,

De la vie éternelle,

Le marteau, la bible, les lettres et la guitare,

Fruits de la joie et de la douleur.

Et tout l'amour dans l'embrasseraient de la mère

Dans le corps de la femme

Dans le chant de Pâques du clocher

Et dans ses lamentations qui sèment la mort...

Et encore toute la pensée, toute la douceur, toutes les tendresses

Dans les réunions de famille.

Les fleurs et les icônes, les couronnes et les bibelots

Et la caissette de la grand'mère remplie d'images.

Et à l'extrême limite de la vie là ou le jour s'éteint,

Ma pensée s'incline en voyant devant moi

De mon bon père, le tombeau blanc

Et l'ombre de ma mère à ses côtés,

Tant que tu es dans ma pensée, comment pourrais-je t'oublier

Oh! mon Orient langoureux!

Je te regarde, je te sens, je te touche,

Et c'est pour toi mon dernier baiser.

2)

Cette scène horrible dont l'insigne déshonneur revient à Moustafa Kemal, ne diffère point de celle qui s'est déroulée à Sivas il y a plus de cinq cents ans à l'époque de Tamerlan et dont M. Paul Painlevé nous a fait un récit émouvant lorsqu'il a flétri les massacres des Arméniens par les jeunes Turcs en ces termes :

« Lorsque, voici plus de cinq cents ans, Tamerlan, le plus sanguinaire des conquérants asiatiques, arriva devant la ville aux cent mille rosiers, Sivas, la perle de l'Arménie, l'histoire raconte que les habitants épouvantés envoyèrent au devant du dévastateur, pour l'attendrir, des milliers d'enfants vêtus de blanc et portant des fleurs. Timour le boiteux, contempla longuement de ses yeux cruels des milliers de têtes frêles qui ondulaient craintives, devant lui, comme un champ de blé mûr. Puis il fit charger ses cavaliers mongols et broya sous le sabot des chevaux, les enfantines cohortes aux bras chargés de rosés. Ce récit, les vieux chroniqueurs qui nous l'ont laissé, le signalent comme un des attentats les plus monstrueux qui aient été commis contre l'humanité, aux âges les plus barbares. Nous ne pouvions le lire jadis sans qu'il nous apparut comme le rêve démoniaque d'un fumeur d'opium, comme un cauchemar sanglant que dissipe la lumière du jour.

Le cauchemar est aujourd'hui devenu une réalité. Les massacres qui depuis un an ensanglantent l'Arménie égalent, — que dis-je — dépassent par leur ampleur et par leur cruauté, les plus atroces légendes de tous les siècles et de tous les pays ».

Voir Michel Paillarès. Le Kémalisme devant les Alliés p. 333.

Extrait du 4ème chapitre du livre de E. Dourmoussis, La vérité sur un drame historique,
la catastrophe de Smyrne
, Septembre 1922, Paris, Caffin, 1928