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Bibliothèque Articles et extraits (textes d'époque)
Emile Doumergue

La résistance des Arméniens de Moussa Dagh

2. Un épisode : quelques marins de France. - Le sauvetage des 4.000 Arméniens du Mont Moussa restera l'un des plus caractéristiques et l'un des plus émouvants. Il a été raconté par le pasteur même de cette étrange communauté, Dikran Andreasian (« Comment un drapeau sauva 4000 Arméniens »). Nous allons résumer ce récit.

Zeïtoun est une ville de 7.000 habitants, tous Arméniens, au coeur des montagnes du Taurus. Nous avons déjà parlé de ces héroïques populations.

A la fin du printemps, 6.000 soldats turcs arrivent et sont logés dans des barraques. Ils attaquent le monastère ; mais ils sont repoussés. A coups de canons, ils en deviennent maîtres.

Cinquante des principaux de la ville sont mandés aux barraques pour une conférence avec le commandant. On ne les revoit plus ! Ils ont été, dit-on, évacués pour une destination inconnue. Quelques jours après, le même sort frappe un grand nombre de familles. Et ainsi 3oo ou 4oo familles prennent le chemin, à pied, presque sans nourriture, des déserts d'Anatolie ou d'Arabie. Peu à peu tous les quartiers sont vidés, sauf un. Le commandant fait appeler le pasteur, et lui ordonne de vider à son tour la place, avec sa femme et les orphelins qu'il a recueillis. - Et quelques heures après, le dernier reste de la ville part pour l'exil... « Nous avions vu des massacres ; mais jamais rien de pareil. Un massacre finit vite ; mais cette angoisse prolongée est presque au-dessus de toute force ».

« Le premier jour de marche nous épuise. La nuit, les muletiers turcs nous volent les ânes et les mules que nous avions. Le lendemain, nous atteignons Marach. Les enfants ont les pieds enflés et pleins d'ampoules ». Alors, en réponse à des démarches de ses amis, le pasteur reçoit l'ordre du commandant de partir, avec sa femme, pour sa ville natale, Yoghonolook, non loin de la mer, à 12 miles d'Antioche. Il n'y a qu'à obéir.

La plaine d'Antioche est historiquement célèbre. Chrysostome prêcha à Antioche avant d'être appelé à Constantinople. Dans la montagne est une chapelle, où le grand évoque allait prier. C'est à Antioche que Paul et Barnabas exercèrent leur ministère si actif. C'est à Antioche que les chrétiens reçurent leur nom.

La ville de Yoghonolook est une petite Naples, une résidence, avec une nature délicieuse. - Douze jours après l'arrivée du pasteur, les habitants reçoivent l'ordre d'évacuer la ville dans 8 jours. Consternation, indignation inexprimables ! Que faire? Résister semblait une tentative sans espoir ; mais s'en aller au désert, sous la conduite des arabes fanatiques, est une perspective si terrifiante, que hommes et femmes décident de résister.- Un groupe, composé de 60 familles et d'un pasteur, estimant cependant que la folie est trop folle, obéissent. Ils sont expédiés au désert : on a perdu leurs traces, et on n'en a plus eu de nouvelles.

Les Arméniens décident de se retirer sur la montagne de Moussa Dagh, emportant comme nourriture et ressources tout ce qu'ils peuvent transporter, bétail, fusils : 120 fusils modernes, trois fois autant de vieux fusils, quelques pistolets. "Ce fut très dur de quitter nos foyers ; ma mère pleurait comme si son coeur voulait se briser". - A la nuit, on gagne le sommet de la montagne : la pluie tombe toute la nuit. Les 4.000 hommes, femmes, enfants, sont trempés jusqu'aux os. On protège surtout la poudre et les fusils.

Le lendemain, on se met à construire des tranchées aux endroits stratégiques. On élit un comité de défense, selon toutes les règles. Quelques-uns proposent une élection à mains levées : mais il est décidé - les choix sont si importants - qu'on votera avec des bulletins, conformément aux principes stricts de la constitution ecclésiastique. L'éducation des missionnaires a porté ses fruits constitutionnels et libéraux. On cherche tous les bouts de papier, et l'on vote. La défense militaire est organisée.

Les Turcs attaquent, insolemment, avec cent soldats, le 21 juillet : ils sont repoussés. Ils reviennent plus nombreux avec un canon, dont le tir ravage le campement arménien. Un jeune tireur rampe à travers les buissons, se couche sous des branches. Il s'approche si près qu'il entend les artilleurs turcs causer entre eux. Un d'eux est abattu ; avec cinq balles, il en tue quatre. Le capitaine turc ne pouvant découvrir le tireur, furieux, fait mettre le canon à l'abri. «Ainsi nousétions sauvés de ce feu désastreux, pour la journée, et pour quelques jours suivants ».

Les Turcs préparent une attaque en force : ils avaient sous la main 3.000 hommes de troupes régulières. Un matin les Scouts arméniens annoncent l'approche de l'ennemi : vite on envoie de petits groupes garder les endroits menacés. Les Turcs tuent les Scouts, et, se concentrant, forcent un passage; ils occupent le haut de la montagne et menacent le campement. L'après-midi, les Arméniens constatent que les forces ennemies leur sont bien supérieures en nombre. Elles avancent rapidement. Elles n'ont plus qu'un profond ravin à franchir : mais la nuit est venue, et les Turcs attendent le lendemain.

Les chefs arméniens font éteindre toutes les lumières, et tiennent conseil. Profiter de la nuit, entourer les Turcs, les attaquer par une vive fusillade, et puis se précipiter dans un corps à corps suprême, tel est le plan auquel on s'arrête. Il était téméraire. « S'il échouait, nous savions que tout était perdu ».

Les Arméniens connaissaient la montagne, ses rochers, ses pierres. Ils rampent : ils enveloppent les Turcs sans défiance. A un signal, les fusils partent, et avec une énergie désespérée, les hommes s'élancent. En quelques minutes les Turcs, étonnés, sont remplis de confusion. Ils reculent, trébuchant au milieu des rochers; les officiers s'efforcent en vain de rallier leurs hommes. Au bout d'une demi-heure, le colonel donne le signal de la retraite, et avant l'aube, les bois sont vides. 200 Turcs gisaient sur le terrain, et les Arméniens recueillaient sept fusils Mauser, 2.5oo cartouches, une mule.

Les Turcs rassemblent alors une quinzaine de mille hommes, et entourent le pied de la montagne du côté des terres ; de l'autre côté, la montagne plonge dans la mer. Les Arméniens étaient condamnés à être pris par la famine.

Les premiers jours, ils s'occupent de leurs blessés. Ils tiennent des réunions pour rendre grâce à Dieu. La femme du pasteur donne naissance à un enfant.

Puis on compte les provisions. Pendant un mois, on vit en tuant du bétail, en réservant le lait pour les enfants et les malades. Il y a encore pour 15 jours de vivres. « Dans notre anxiété, nous commençâmes à chercher s'il serait possible d'échapper par la mer ».

Avant que le blocus fut complet, on avait envoyé un coureur, à travers les villages turcs, jusqu'à Alep, pour prévenir le consul américain. Mais sans doute le coureur n'arriva pas à destination. - Peut-être, pensa-t-on, y aurait-il quelque vaisseau de guerre allié à Alexandrette, dans le port. Un habile nageur s'offrit à tenter l'aventure, et à passer à travers les lignes turques. Il réussit, mais ayant vu du haut de la montagne qu'il n'y avait pas de vaisseau à Alexandrette, il revint.

On prépara alors, en trois exemplaires, un appel que l'on confia à trois nageurs, avec charge d'être toujours à surveiller la mer, et, si un navire venait à passer, de traverser les brisants, et de tâcher de rejoindre le navire : « A tout anglais, américain, français,  italien   ou  russe,   amiral,   capitaine : au nom de Dieu et de la fraternité humaine, nous vous appelons. Nous, peuple de six villages arméniens, environ 5.000... nous avons fui la barbarie turque et les tortures, et par dessus tout les outrages à l'honneur de nos femmes. . . Celui qui a écrit cet appel, a été pasteur protestant à Zeïtoun, et a vu de ses yeux les indicibles cruautés. . . Nous vous adressons notre appel au nom du Christ ! Transportez-nous, nous vous en prions, à Chypre ou ailleurs. Notre peuple n'est pas paresseux ; il gagnera son pain, si on lui donne du travail. Si c'est trop demander, transportez au moins nos femmes, les vieillards, et les enfants; fournissez-nous des armes, des munitions, de la nourriture, et nous vous aiderons de toutes nos forces contre les troupes turques. Nous vous en supplions, n'attendez pas que ce soit trop tard ». L'appel était signé : 2 décembre, Dikran Andreasian.

Les jours passaient : aucun navire n'était en vue. Les femmes, sur le conseil du pasteur, firent deux immenses drapeaux. Sur l'un, blanc, il peignit en grosses lettres noires, anglaises : « Chrétiens en détresse; secours ! » Sur l'autre drapeau, blanc aussi, il peignit une grande croix rouge.

Les munitions et les provisions diminuaient. Les Turcs donnaient le conseil de se rendre. « C'étaient des jours d'anxiété, des nuits longues ».

Un dimanche matin, le 53e jour du siège, le pasteur préparait son bref sermon, pour encourager et fortifier son peuple. Il entend un homme qui, placé au sommet de la montagne, crie. Il descend et court vers le pasteur : « Pasteur, pasteur, un navire de guerre vient; et il a répondu à notre signal du drapeau. Dieu soit remercié ! Nos prières sont entendues ! Quand   nous agitons le drapeau de la croix rouge, le navire répond en agitant le drapeau signal. Ils nous voient, ils s'approchent du rivage ! »

C'était le navire français le Guichen. Déjà un jeune arménien courait au rivage et nageait. « Le navire semblait nous avoir été envoyé par Dieu. » Le capitaine demanda qu'on lui envoyât une délégation. Il lança une dépêche par télégraphie sans fil à l'amiral de la flotte, et bientôt le vaisseau « Sainte-Jeanne-d'Arc apparut à l'horizon suivi par d'autres navires français »,

Restait le sauvetage : pas la partie la moins dramatique de cette dramatique histoire. Un officier de la marine française, qui a été témoin et acteur, en a  fait le récit à un  journal égyptien. Je   résume.

Le 53e jour de la résistance, la Providence se révéla sous la forme d'un croiseur français. Il a aperçu, il a compris les signaux de détresse. Il approche ; quelques Arméniens le gagnent à la nage et implorent l'aide de la France : « Donnez-nous des armes et des munitions, supplient-ils, et nous tiendrons la montagne jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul des nôtres ou un seul Turc, nous ayons juré de n'être plus esclaves. » La France allait faire mieux. Les autres navires de guerre étant arrivés, les Turcs sont bombardés : éperdus, ils se retirent fort en arrière. Alors, le lendemain, des radeaux sont construits, car les navires ne peuvent accoster la petite plage caillouteuse, et, groupés par village, les Arméniens s'alignent sur la rive. Malheureusement, la mer est si houleuse qu'il faut trois heures d'habiles manoeuvres, rien que pour mettre les radeaux en communication avec la terre. Mais nos marins font des prodiges d'énergie. Ils relient les radeaux à la rive  et aux embarcations  par de fortes amarres.

Alors une première manoeuvre tire les radeaux sur le rivage, et les réfugiés s'entassent ; une seconde manoeuvre ramène les radeaux vers les embarcations éloignées de 3o mètres; les embarcations portent leurs précieux fardeaux aux navires; et les manouvres se continuent jusqu'à la nuit. Alors, ô merveille, vieillards, femmes et enfants sont tous embarqués, tous : pas un seul accident.

Et cependant, parfois l'anxiété avait été grande. Les malheureux se cramponnaient en grappes les uns aux autres d'abord, et puis tous aux braves marins de France, qui les encadraient et les tenaient, et luttaient contre les lames furieuses, hurlant et menaçant de tout emporter. Parfois les cris de terreur des femmes et des enfants couvraient le fracas même de la tempête. Deux femmes venaient d'accoucher, il y avait des vieillards presque centenaires, - et qui, n'ayant jamais vu que leurs montagnes, tremblaient comme des feuilles, au milieu de cette nature terrible et inconnue.

Enfin, la plage est vide. Mais les combattants ? Ils sont restés en haut et luttent pour tenir l'ennemi éloigné. Comment faire pour les recueillir, sans que cet ennemi s'en doute? Le lendemain, les canons de l'escadre fouillent toutes les hauteurs ; et, divisés en 20 groupes, les derniers Arméniens se replient, successivement embarqués, dès qu'ils arrivent. Ils avaient préparé un immense bûcher, où ils avaient entassé tout ce qu'ils ne pouvaient pas emporter ; les derniers mirent le feu, et l'holocauste énorme flambe et fume pendant que les navires français emportent au large les Arméniens... tous sauvés. (D'après la Gazette de Lausanne, 8 novembre 1915).

Extrait de L'Arménie, les massacres et la question d'Orient, 1916, d'Emile Doumergue, Doyen de la faculté Protestante libre de Montauban.