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Archives italiennes
G. Sbordonne

Les événements de Van
d'après l'agent consulaire italien

L'AGENT CONSULAIRE D'ITALIE à VAN,
à S. E. MONSIEUR L'AMBASSADEUR D'ITALIE,
à PETROGRAD

Van 31 mai 1915.

 

Monsieur l'Ambassadeur,

J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les événements qui se sont passés à Van et dans le vilayet depuis deux mois. Il me fut impossible de les faire connaître plus tôt, soit à M. le consul de Trébizonde, soit à M. l'ambassadeur d'Italie à Constantinople.

Pour me faire mieux comprendre, je diviserai ce rapport en trois parties :

La situation du vilayet de Van avant le siège.

Le siège de Van.

L'occupation russe.

 

Situation de Van et de son vilayet avant le siège

Tandis que Djevdet bey, Vali de Van, et exerçant les fonctions de défenseur des frontières turco-persanes, pillait, saccageait les villes de Salmas, Khosrova, Bachkalé, et massacrait les chrétiens qui s'y trouvaient, le vali intérimaire de Van réclamait la réintégration dans l'armée, des soldats arméniens qui l'avaient quittée parce qu'on les avait désarmés ou renvoyés. On les réclamait sous prétexte d'en faire des ouvriers terrassiers, mais en réalité c'était pour les massacrer, de même que Djevdet bey avait déjà fait traîtreusement fusiller de nombreux soldats arméniens qui marchaient sous ses ordres. Une preuve évidente de la perfide intention du gouvernement ottoman dans son obstination à réclamer les soldats arméniens déserteurs ou autres, se trouve dans ses refus successifs d'accepter les conditions, même les plus légitimes et les plus équitables, prop-posées tant par moi que parles chefs de la nation arménienne pour éviter un conflit et les massacres que l'on prévoyait, car les Turcs étaient furieux en apprenant que des milliers d'Arméniens s'étaient engagés comme volontaires dans l'armée russe et combattaient avec acharnement contre les troupes turques.

Un mois entier se passa en négociations inutiles. Les Turcs rejetaient, le lendemain, les conditions qu'ils avaient acceptées la veille.

Trois événements importants sont à noter. Premièrement le massacre des villages bien avant les événements de Van. On estime à 16.000 (seize mille), le nombre des victimes.

Les paysans arméniens étaient armés, mais au lieu de se défendre, ils livrèrent leurs armes et se laissèrent égorger. Ces massacres se firent avec des cruautés inouïes. On ouvrait le ventre des enfants mâles, on dépouillait les femmes et les filles de leur vêtements, et on les chassait nues comme les bêtes fauvres, dans les montagnes. On estime à quinze mille le nombre des villageois, hommes, femmes et enfants qui vinrent se réfugier à Van, et qu'il fallut nourrir au grand danger d'une famine en ville.

Secondement, pour mieux perdre les Arméniens en masse, Djevdet bey voulut se défaire d'abord de leurs trois chefs principaux : MM. Vramian, Aram et Ichkhan, hommes capables et dévoués. Il commença par Ichkhan, c'était pendant la période des négociations entre le gouvernement, les comités arméniens et moi. On espérait encore arriver à un arrangement. Des troubles graves éclatèrent dans la localité de Chatak. Le vali y envoya une commission sous prétexte d'y rétablir la paix. Et, comme pour plaire au comité arménien, et faire honneur à son dévouement et à l'influence d'Ichkhan, il pria ce dernier de se joindre à la commission. Celle-ci se mit en route avec trois compagnons, et fut bientôt suivie d'un groupe de Circassiens expédiés par le Vali, qui fusillèrent Ichkhan et ses compagnons à bout portant pendant qu'ils prenaient leur repas du soir.Le même jour, MM. Vramian et Aram furent mandés chez le gouverneur qui avait besoin, dit-il, de leurs conseils.

Vramian, en qualité de député de Van, trop confiant, se rendit chez le gouverneur, et fut immédiatement arrêté. Heureusement pour Van, Aram put être averti à temps de ce qui se passait, et rentra chez lui. Quant à Vramian, il fut embarqué sur un voilier, et l'on ignore son sort.

Troisièmement, la veille du bombardement de Van par le gouvernement, tous les fonctionnaires et notables arméniens qui se trouvaient dans les différents cazas ou arrondissements du vilayet, furent égorgés ou fusillés. Il en est qu'on fit marcher pendant une heure sous le canon des fusils, avant de les massacrer.

Siège de Van

Samedi 1er avril, les quartiers arméniens sont subitement entourés de canons et de troupes. Le dimanche et le lundi se passent en négociations infructueuses entre le vali et moi. Le mardi, à propos du meurtre de quelques Arméniens qui voulaient arracher des villageoises chrétiennes des mains des soldats turcs, l'effervescence devient générale. De toutes les casernes sortent des soldats qui font feu sur la population, et le bombardement commence.

Pour faire mieux comprendre ce qui suit, je dois faire remarquer que Van se divise en deux parties, dont une est appelée «ville» ou «la ville», et l'autre «jardin» ou «les jardins». La «ville» est à proximité du lac et contient les bureaux du gouvernement, les tribunaux, les casernes, les locaux des différentes administrations civiles comme la banque, la régie, la poste, le télégraphe et les bazars. On y compte aussi un noyau des maisons arméniennes.

Les «jardins» sont occupés par les quartiers arméniens et quelques quartiers turcs. Le gros de la population musulmane se trouve sur l'espace qui sépare la ville des jardins. Lorsque le bombardement commença, le gouvernement avait à sa disposition douze canons et d'immenses quantités de munitions, il comptait six mille soldats (turcs, kurdes, circassiens), il comptait cinq casernes et disposait du port de Van, d'un petit vapeur et de tous les voiliers.

Les habitants du village de Iskélé-Keui ou village du «port» avaient tous trahi la cause arménienne sous des menaces, et servaient les Turcs.

Les Arméniens n'avaient pas de canons, ils comptaient de cent à cent vingt combattants en «ville», et mille cinq cents dans «les jardins». Ils s'organisèrent avec une promptitude et une sagacité remarquables ; ils constituèrent un état-major, organisèrent un corps de génie, un bataillon de tirailleurs, une croix-rouge, une ambulance, une police, creusèrent des tranchées, élevèrent des barricades, et ils eurent l'extrême prudence de se tenir sur la défensive, pour ne pas perdre inutilement leurs hommes, et de défendre à ceux-ci de tirer un seul coup de feu inutile.

Les opérations du siège se résumèrent pour les Turcs à bombarder, de jour et de nuit, la «ville» et les «jardins», à brûler les maisons arméniennes, à s'efforcer, mais inutilement, de s'emparer des positions arméniennes, et à terroriser la population par des fusillades sans fin. Les canons firent relativement peu de dégâts (on jeta près de dix mille boulets sur la «ville» et six mille sur les «jardins»), ils tuèrent une centaine de femmes et enfants qui traversaient les jardins et quelques hommes ; quant aux dégâts faits aux positions arméniennes, ils étaient immédiatement réparés. Les Arméniens furent plus heureux, ils repoussèrent toutes les attaques, et s'emparèrent, en les incendiant, des positions ennemies.

Le consulat d'Angleterre où le vali, malgré mon opposition, et sous prétexte de le protéger, avait placé un corps de trente gendarmes, qui ne cessèrent pas de tirer sur la population, fut attaqué par les Arméniens, et incendié après un siège de quelques heures. En ville, ils incendièrent la Banque Ottomane, la régie, la poste, le télégraphe, le local de la Dette Publique que les Turcs avaient transformés enpositions solides.

Une attaque de nuit, dirigée par un officier allemand venu d'Erzeroum, fut si victorieusement repoussée, que cet officier quitta Van dès le lendemain de sa défaite. Il avait fait perdre soixante à soixante-dix hommes aux Turcs. Le siège dura vingt-sept jours.

Cependant malgré leur succès presque quotidiens, les Arméniens se rendaient compte qu'ils avaient besoin pour résister plus longtemps d'un secours étranger. Les Russes étaient impatiemment attendus. Ils arrivèrent enfin, et à leur approche, tous les musulmans prirent la fuite, comme un seul homme. Cette fuite fut si précipitée qu'ils n'emportèrent même pas un seul effet avec eux. Djevdet bey était parti la veille.

à peine les musulmans eurent-ils quitté la ville que l'incendie de leurs maisons commença, les Arméniens, craignant une contre-attaque, n'épargnèrent aucune de leurs demeures. à l'incendie succéda le pillage général.

L'occupation russe

Les volontaires arméniens arrivèrent les premiers. On leur fit une ovation triomphale. Les troupes russes régulières suivirent et se succédèrent sans interruptions. Le gouvernement civil provisoire a été établi ; il a été confié aux Arméniens. Aram a été nommé gouverneur général. Nous devons dire à sa louange qu'il fut l'âme de la défense arménienne.

Veuillez, etc..

Signé : G. SBORDONE.

 

NOTA. - La nouvelle de la déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche, communiquée par S. E. le général Nico-laïeff, a causé un vif enthousiasme. La population arménienne de Van ayant à sa tête le gouverneur général Aram, est venue au Consulat, avec notre drapeau, faire une démonstration publique de sympathie.

 


Reproduit d'après le livre d'Henry Barby, Au pays de l'épouvante, l'Arménie martyre