Source(s)
Archives allemandes

Le génocide arménien dans les Archives allemandes

Consulat impérial d'Allemagne

Erzeroum, le 28 juillet 1915

 

Comme j'ai déjà eu l'honneur d'en faire part à Votre Excellence dans mon rapport du 9 courant, nous avons malheureusement ressenti, ces derniers temps, l'influence d'un gouvernement parallèle.

Indépendamment de cela, le commandant en chef de la IIIe armée, Mahmoud Kamil Pacha, qui a transféré ici son quartier général, s'est immiscé très brutalement dans le gouvernement du vilayet.

Jusqu'à présent, les Arméniens d'Erzeroum, contrairement à ceux des autres villes, ont été traités avec une certaine bienveillance. Par exemple, le gouvernement a mis à la disposition d'un grand nombre de familles sans ressources des charrettes à boeufs pour aller jusqu'à Erzindjan et Sivas. De plus, le vali a autorisé les malades, les familles sans soutien masculin et les femmes seules à rester à Erzeroum.

Ces mesures humaines, que j'ai moi-même encouragées, ont brusquement cessé sous quelque influence du Comité. Toujours est-il qu'à présent, Mahmoud Kamil Pacha a ordonné l'expulsion immédiate de tous les Arméniens, sans aucune exception.

On a repris aux femmes et aux malades qui étaient restés dans la ville les permis de séjour qui leur avaient déjà été distribués, et on les a envoyés sur les routes — au-devant d'une mort certaine.

Tout cela s'est passé pendant que le vali et moi-même étions à Erzindjan.

J'ai l'impression que le vali d'Erzeroum, Tahsin Bey, qui semble avoir une attitude un peu plus humaine que les autres vis-à-vis de la question arménienne, est impuissant à lutter contre la fraction dure du Comité.

Les partisans de celle-ci avouent d'ailleurs sans ambages que le but de leur action contre les Arméniens est d'en débarrasser la Turquie jusqu'au dernier. Après la guerre, nous n'aurons « plus un Arménien en Turquie », a dit textuellement une personnalité autorisée.

Si toutefois les différents massacres ne suffisent pas à atteindre ce but, on espère que les privations dont souffriront les déportés pendant leur longue marche vers la Mésopotamie, et le climat de cette région auquel ils ne sont pas habitués, seront plus qu'il n'en faut pour en venir à bout. Cette « solution » de la question arménienne semble idéale aux partisans de la tendance dure, à laquelle appartiennent presque tous les fonctionnaires de l'armée et du gouvernement. Quant au peuple turc lui-même, il n'est absolument pas d'accord avec cette solution et se ressent déjà de la décadence économique qui gagne le pays depuis que les Arméniens en ont été chassés.

v. Scheubner-Richter

à Son Excellence l'Ambassadeur M. le Baron von Wangenheim, Constantinople

Source : J. Lepsius, Archives du génocide des Arméniens, Fayard, 1986.

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