Le génocide arménien dans les Archives allemandes

Consulat impérial d'Alep

Alep, le 27 juillet 1915

[extrait]

La Norddeutsche Allgemeine Zeitung a publié le 13 juillet dans son numéro 192, première édition, une déclaration de l'agence télégraphique (officieuse) ottomane «Agence Milli», protestant contre les affirmations de La Gazette de Lausanne selon lesquelles le gouvernement ottoman couvrirait de sa protection les excès commis contre les Arméniens qui vivent en Turquie, et que, bien souvent, ces « excès » ne seraient ni plus ni moins que des massacres.

Il y a, hélas, beaucoup à dire à l'appui de ces affirmations de La Gazette de Lausanne.

Au moment où le démenti a été publié, j'avais déjà rédigé mon rapport télégraphique sur les massacres de Tell Ermen, pour lesquels il existe des témoignages exceptionnellement solides. Il est prouvé que cette tuerie, si elle est le fait d'éléments kurdes, n'en a pas moins eu lieu en présence des forces armées du gouvernement turc et, probablement, avec leur participation active.

Le gouvernement turc a chassé dans le désert des milliers et des milliers* de ses sujets arméniens — innocents, bien entendu — sous prétexte qu'il fallait les éloigner de la zone de combat, sans faire d'exception ni pour les malades ni pour les femmes enceintes ni pour les familles des soldats servant sous les armes ; il les a laissés manquer d'eau et de nourriture en ne les ravitaillant qu'insuffisamment et irrégulièrement, il n'a rien fait pour lutter contre les épidémies dont ils étaient victimes, il a poussé les femmes à un tel point de détresse et de désespoir qu'elles ont abandonné leurs nourrissons et leurs nouveau-nés en chemin, vendu leurs filles approchant l'âge nubile, qu'elles se sont jetées dans le fleuve avec leurs petits enfants ; il les a laissées à la merci de l'escorte, livrées à ses outrages — une escorte qui s'est appropriée les filles et les a vendues, les a jetées entre les mains des Bédouins qui les ont dévalisées et enlevées ; il a fait fusiller les hommes dans des endroits reculés, dans l'illégalité la plus complète, et laissé les cadavres de ses victimes en pâture aux oiseaux de proie et aux chiens, il a fait assassiner des députés prétendument envoyés en déportation ; il a relâché des détenus, leur a fait endosser des uniformes de soldats et les a envoyés dans les régions que devaient traverser les déportés, il a recruté des volontaires tcherkesses et les a lâchés sur les Arméniens. Et que vient-il affirmer dans sa déclaration semi-officielle ? « Le gouvernement ottoman... étend sa bienveillante protection à tous les chrétiens loyaux et pacifiques qui vivent en Turquie... »

En vérité, je n'en croyais pas mes yeux lorsque j'ai lu cette déclaration et je ne trouve pas de mots pour qualifier cet abîme de mensonges. Car le gouvernement turc ne pourra pas esquiver la responsabilité de ce qui est arrivé : même si, dans une certaine mesure, tout cela résulte d'un manque de prévoyance et d'organisation, de la corruption des exécutants et de la situation quasi anarchique dans les territoires de l'Est, il n'en demeure pas moins que c'est lui qui, de propos délibéré, a envoyé les proscrits dans ce chaos. Même s'il devait perdre le contrôle des éléments qu'il a appelés, comme cela pourrait bien arriver dans le vilayet de Diyarbakir en particulier, c'est lui qui restera le grand responsable. Comme on tend, dans la région, à considérer l'Allemagne comme l'instigatrice de l'extermination des Arméniens, le gouvernement turc essaie de se couvrir de notre autorité aux yeux de l'opinion européenne.

Je me permets de demander très respectueusement à Votre Excellence d'examiner le problème et de juger s'il est opportun de laisser paraître dans la presse allemande d'autres déclarations de la Turquie sur la question arménienne, et si nous ne nous exposons pas à nous laisser compromettre par nos propres alliés.

Rössler

à Son Excellence le Chancelier Dr. von Bethmann Hollweg

* A mi-juillet, plus de 30 000 avaient été chassés du vilayet d'Adana et du mutessarifat de Marache. La zone touchée par les expulsions s'étend de plus en plus.


 

Consulat impérial d'Alep
à l'Ambassade d'Allemagne, Constantinople

 

TÉLéGRAMME

Départ d'Alep le 27 juillet 1915
Arrivée à Péra le 27 juillet 1915

 

Les nouvelles qui nous arrivent ici, de source autorisée, sur l'extermination des Arméniens dans l'Est sont terrifiantes, L'Euphrate recommence à charrier des cadavres de plus en plus nombreux ; cette fois, ce sont principalement des femmes et des enfant.;. N'y a-t-il rien à faire pour mettre un terme à cette horreur ? Vous prie très respectueusement d'informer le ministère des Affaires étrangères afin que les démentis turcs ne soient pas publiés dans la presse allemande, ce qui pourrait faire croire à l'approbation de l'Allemagne.

Rössler


 

Consulat impérial de Mossoul

TÉLéGRAMME

Départ de Mossoul le 14 août 1915

Arrivée à Péra le 15 août 1915

à l'Ambassade d'Allemagne, Constantinople

 

J'ai lu dans différents journaux allemands des communiqués par lesquels la Turquie dément officiellement les massacres des chrétiens et je m'étonne de la naïveté de la Porte qui croit pouvoir effacer par de grossiers mensonges la réalité des crimes commis par les fonctionnaires turcs.

Holstein

Source : J. Lepsius, Archives du génocide des Arméniens, Fayard, 1986.

Archives allemandes sur Internet : http://armenocide.net

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