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Bibliothèque Livres et brochures d'époque
A. Krafft-Bonnard

L'Heure de l'Arménie

Annexe I

Voici quelques-unes des déclarations et des promesses officielles qui ont été faites aux Arméniens et à leurs amis.

Lettre de M. Briand, en novembre 1916, à M.Louis Martin, sénateur du Var :

Monsieur le sénateur,

Ainsi que vous le déclarez dans la lettre que vous avez bien voulu m'adresser au sujet de la situation des Arméniens, la France, oubliant ses propres épreuves, a partagé l'émotion douloureuse des nations civilisées devant, l'horreur des atrocités commises contre les Arméniens. Elle a détourné un moment ses pensées des crimes perpétrés sur son territoire contre la population civile pour adresser l'hommage de sa pitié à ces autres martyrs du droit et de la justice. Le gouvernement de la République a tenu dans les circonstances solennelles à flétrir les crimes des Jeunes-Turcs et à livrer au jugement de la conscience humaine leur monstrueux projet d'extermination de toute une race, coupable à leurs yeux d'avoir aimé le progrès et la civilisation. Les représentants de la France auprès des Puissances neutres ont été mis en possession de tous les documents qui devaient leur permettre de faire connaître autour d'eux les événements survenus. Pour l'honneur de l'humanité, nous devons conserver l'espoir que les protestations indignées que certaines de ces Puissances ont déjà fait entendre à Constantinople contribueront à soustraire la nation arménienne à de nouveaux attentats.

Pour la première fois, notre pays s'est trouvé impuissant à poursuivre en Turquie sa mission civilisatrice et à s'y dresser en face de la barbarie de ses gouvernants. Il n'a laissé passer cependant aucune occasion de donner au peuple arménien le témoignage de sa pitié et de sa profonde sympathie. Ses escadres ont pu arracher à la mort plus de 5 000 fugitifs qui ont été conduits en Egypte où ils ont reçu un accueil pouvant atténuer la rigueur de leur malheureux sort.

Le gouvernement de la République a déjà pris soin de faire notifier officiellement à la Sublime-Porte que les Puissances alliées tiendront personnellement responsables des crimes commis tousles membres du gouvernement ottoman, ainsi que ceux de ses agents qui se trouveraient impliqués dans les massacres. Quand l'heure aura sonné des réparations légitimes il ne mettra pas en oubli les douloureuses épreuves de la nation arménienne et, d'accord avec ses alliés, il prendra les mesures nécessaires pour lui assurer une vie de paix et de progrès.

M. Deschanel, président de la Chambre des députés, écrivait, le 19 décembre 1917, au président de l'Union Intellectuelle Arménienne de Paris :

Que les Arméniens gardent confiance ! Leur histoire glorieuse n'a été qu'un long martyre. Le supplice n'a pas encore pris fin. Mais déjà l'aube d'un jour nouveau paraît. Jérusalem est délivrée. Demain l'Arménie, victime sanglante de l'oppression turque, fêtera à son tour son affranchissement. Demain les héros de la Marne, de l'Yser et de Verdun embrasseront fraternellement ses fils délivrés.

M. Stéphen Pichon, ministre des Affaires étrangères, faisait, à la Chambre des députés, le 27 décembre 1917, les déclarations suivantes:

Jamais il n'a été question pour la France d'annexer ou d'incorporer sous une forme quelconque, en vertu de la loi de conquête, des populations auxquelles il appartient de fixer elles-mêmes leurs destinées.

Jamais — disaient les alliés dans leur réponse du 10 janvier 1917 au message du Président Wilson — il n'a été dans nos desseins de poursuivre l'extermination des peuples allemands et leur disparition politique.

Mais il n'est pas moins certain que nous avons des droits étroits à l'égard des nationalités opprimées non seulement de la Belgique, de la Serbie, de la Roumanie, dont le sort tragique commande plus que notre sollicitude, notre dévouement absolu, mais aussi de la Pologne. Nous ne séparons pas sa cause de la nôtre.

Cette politique des droits des nationalités est l'honneur de nos traditions et de notre histoire ; elle s'applique, dans notre pensée, aux populations arméniennes, syriennes, libanaises comme aux peuples qui subissent, contre leur volonté, le joug de l'oppresseur, quel qu'il soit; tous ces peuples ont droit à nos sympathies, à notre appui; tous doivent avoir la possibilité de fixer eux-mêmes leur sort.

M. Clemenceau, président du Conseil des ministres, écrivait à M. Boghos Nubar, à l'occasion du 14 juillet 1918:

Cher monsieur,

Rappelant la conduite héroïque de vos compatriotes, vous me demandez de saisir une prochaine occasion pour encourager leurs efforts et pour leur dire que les conditions imposées par la Conférence de Constantinople ne seront pas reconnues par le Gouvernement de la République.

La France, victime de la plus injuste des agressions, a inscrit dans ses revendications la libération des nations opprimées.

Protectrice traditionnelle de ces peuples, elle a manifesté à maintes reprises sa profonde sympathie pour les Arméniens. Elle a tout tenté pour venir à leur aide.

L'esprit d'abnégation des Arméniens, leur loyalisme envers les alliés dans la Légion étrangère, sur le front du Caucase et à la Légion d'Orient, ont resserré les liens qui les attachent à la France.

Je suis heureux de vous confirmer que le Gouvernement de la République comme celui du Royaume-Uni, n'a pas cessé de compter la nation arménienne au nombre des peuples dont les alliés comptent régler le sort selon les règles supérieures de l'humanité et de la justice.

M. J. Gout, ministre plénipotentiaire, sous-directeur des affaires politiques au Ministère des Affaires étrangères, écrivait ceci au président de l'Union Intellectuelle Arménienne, au nom et par ordre de M. Georges Clemenceau :

Les populations arméniennes peuvent être assurées que le Gouvernement de la République sera heureux de leur conserver tout son appui en vue d'empêcher le renouvellement des massacres dont elles ont été victimes et de leur permettre de se libérer définitivement du joug ottoman.

Après l'armistice, le 21 novembre 1918, M. S. Pichon, ministre des Affaires étrangères, écrivait à M. Boghos Nubar, président de la Délégation nationale arménienne :

Comme vous le dites si justement, le triomphe de la France doit sonner l'heure de la libération de tous les opprimés. Vous pouvez être assuré que le Gouvernement de la République, profondément ému des souffrances endurées par le peuple arménien, ne négligera rien pour lui préparer un avenir digne de la civilisation.

Le 16 février 1919, M. Poincaré, président de la République, adressait à Sa Béatitude, Mgr Paul Pierre XIII Terzian, patriarche des Arméniens catholiques de Cilicie, une lettre dont voici le passage principal :

... L'Arménie n'a pas douté de la France comme la France n'a pas douté de l'Arménie, et, après avoir supporté ensemble les mêmes souffrances pour le triomphe du droit et de la justice dans le monde, les deux pays amis peuvent aujourd'hui communier dans la même allégresse et la même fierté. Le gouvernement de la République ne considère pas comme étant aujourd'hui accomplie la tâche qui lui incombe vis-à-vis des populations arméniennes. Il sait le concours que l'Arménie et plus particulièrement le noble pays de Cilicie attendent de lui pour jouir en toute sécurité des bienfaits de la paix et de la liberté, et je puis assurer Votre Béatitude que la France répondra à la confiance qu'elle lui a témoignée à cet égard.

En juillet 1919, M. Pichon, ministre des Affaires étrangères, adressait à M. Albert Thomas la lettre suivante :

La Délégation Nationale arménienne qui groupe tous les Arméniens de toute origine et de toute opinion dans une admirable union sacrée, a tenu un contact étroit avec mon Département et a pu assurer ses compatriotes des sentiments que la France nourrit en leur faveur et des efforts qu'elle fait pour leur assurer un avenir meilleur.

La création de la Légion d'Orient où ont afflué les volontaires arméniens, qui forment trois bataillons affectés au détachement français de Syrie-Palestine, a bien marqué aux yeux de tous que la France considère les Arméniens comme des alliés luttant pour secouer le joug du militarisme germano-turc.

Le 16 juillet 1920, à Spa, M. Millerand, président du Conseil, répondait à la Délégation turque au nom du Conseil suprême:

Les Alliés voient clairement que le temps est venu de mettre fin pour toujours à la domination des Turcs sur d'autres nations.....

Durant les vingt dernières années, les Arméniens ont été massacrés dans des conditions de barbarie inouïe... Pendant la guerre, les exploits du gouvernement ottoman en massacres, déportations et mauvais traitements des prisonniers de guerre ont dépassé encore immensément ses exploits antérieurs dans ce genre de méfaits... Le gouvernement turc n'a pas seulement failli au devoir de protéger ses sujets de race ou non turque contre le pillage, la violence et le meurtre; de nombreuses preuves indiquent qu'il a lui-même pris la responsabilité de diriger et organiser les attaques les plus sauvages contre des populations auxquelles il devait sa protection. Pour ces raisons, les Puissances alliées se sont résolues à émanciper du joug turc tous les territoires habités par des majorités de race non-turque. Il ne serait ni juste ni de nature à amener une paix équitable dans le proche Orient que de contraindre de nombreuses populations non-turques à rester sous la loi ottomane.

Parlante la Chambre des Communes, le 21 décembre 1917, M. Lloyd George disait :

«J'ai déclaré que la question de Mésopotamie devrait être laissée pour être résolue au Congres de la Paix, tout en spécifiant cependant que cette région, ainsi que l'Arménie, ne devraient jamais être replacées sous la domination néfaste des Turcs. »

Dans un discours qu'il prononçait, le 5 janvier 1918, devant les délégués des Trade-Unions, le Premier britannique disait encore:

Sans doute nous ne contestons pas le maintien de l'Empire ottoman dans les pays habités par la race turque, ni le maintien de sa capitale Constantinople, les détroits unissant la Méditérannée à la Mer Noire étant internationalisés.

L'Arabie, l'Arménie, la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine, suivant nous, ont le droit de voir leur existence nationale séparée. Nous n'allons pas discuter ici la forme exacte que pourra prendre dans chaqu e cas particulier la reconnaissance de cette existence. Bornons-nous à dire qu'il serait impossible de rendre ces pays à leurs anciens maîtres.

En réponse à une question de M. Ramsay Mac Donald (député de Leicester, travailliste), M. Balfour a fait, le11 juillet 1918, à la Chambre des Communes, la déclaration suivante :

Le gouvernement de Sa Majesté britannique suit avec la sympathie et l'admiration les plus profondes la vaillante résistance des Arméniens dans la défense de leurs libertés et de leur bonheur. Il fait tout son possible pour leur venir en aide.

En ce qui concerne l'avenir de l'Arménie, je rappellerai simplement les déclarations publiques faites par les principaux hommes d'Etat des Puissances alliées. Cet avenir sera décidé suivant le principe indiqué par l'honorable membre : droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Lord Robert Cecil, secrétaire d'Etat adjoint aux Affaires étrangères, disait, le 18 novembre 1918 à la Chambre des Communes :

En ce qui me concerne, et je crois que dans cette question je puis parler au nom du gouvernement, je serai profondément déçu si une ombre ou un atome du gouvernement turc était laissé en Arménie.

Le 26 novembre 1918, M. Luzzati disait à la Chambre des Députés:

Dans la graduation du martyre, les Arméniens tiennent la première place; on pourrait les appeler des «protomartyrs». Inénarrables sont les malheurs de ce peuple supérieur en civilisation dominé par des semi-barbares. Mais le jour de la libération est imminent; le prochain congrès de la paix effacera les dernières traces de la Sainte Alliance des Princes de 1815 contre les peuples opprimés. L'initiative de cette rédemption doit revenir à l'Italie qui, suivant les enseignements de Mazzini, des rois libérateurs de la Maison de Savoie, de Cavour, de Garibaldi, ne s'est jamais enfermée, comme firent les Allemands dans un égoïsme national, mais, ayant elle-même l'expérience des longues douleurs, a désiré et poursuivi sa propre indépendance en même temps que celle de toutes les nations subjuguées.

Et mon âme d'Italien s'est réjouie quand, il y a quelques jours, le Président du Conseil à qui j'apportais les vœux de la société italienne «Pro Arménia» me lança cette réponse: «Dites aux Arméniens que je fais mienne leur cause»... L'Italie libératrice de l'Arménie, c'est cette insigne honneur que je souhaite à ma patrie.

M. Orlando, président du Conseil répondit à M. Luzzati :

Je dois une parole à l'illustre orateur qui a ému la Chambre avec la description du martyre subi par les Arméniens. Il a voulu que mon affirmation qu'il lui a plu de répéter ne reste pas un engagement personnel ; il a voulu que cet engagement soit pris aussi devant le parlement. Eh bien, je lui en sais gré, et je dis que cet engagement je le maintiendrai.

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L'Heure de l'Arménie
par A. KRAFFT-BONNARD

Société générale d'imprimerie. 18, Pélisserie Genève.

Mars 1922