Les « dix commandements »,
version ittihadiste

Extrait du livre de A. Beylerian, Les grandes puissances, l’Empire ottoman et les Arméniens dans les archives françaises (1914-1918), Paris 1983, pp. XXIX-XXX. Les Britanniques obtinrent une copie de ce texte à Constantinople, après l’armistice de Moudros ( Foreign Office 371/4172/31307, édité par Vahakn Dadrian, «The Secret Young-Turk Ittihadist Conference and the Decision for the World War I Genocide of the Armenians», Holocaust and Genocide Studies 7/2 (1993), pp. 173-201).

Comme un document conservé dans les archives britanniques nous l’indique, c’est en effet après les combats de Sarikamich que s’est joué le sort des Arméniens de Turquie, au sein d’un réunion strictement secrète entre Jeunes Turcs, vers le début de janvier 1915. Seuls présents, Talaat, le Dr Bahaeddin Chakir, Ismaïl Djambolat, préfet de Constantinople, le Dr Nazim et le colonel Seyfi, sous-directeur de la section politique au ministère de la guerre, adoptent, après en avoir longuement délibéré, les « dix commandements » dont nous donnons ci-dessous le texte in extenso, traduit de l’anglais* :

  1. En s’autorisant des articles 3 et 4 du CUP, interdire toutes les associations arméniennes, arrêter ceux des Arméniens qui ont, a quelque moment que ce soit, travaillé contre le gouvernement, les reléguer dans les provinces, comme Bagdad ou Mossoul, et les éliminer en route ou à destination.
  2. Confisquer les armes.
  3. Exciter l’opinion musulmane par des moyens appropriés et adaptés dans des districts comme Van, Erzeroum ou Adana où il est de fait que les Arméniens se sont déjà acquis la haine des musulmans, et provoquer des massacres organisés, comme firent les Russes à Bakou.
  4. S’en remettre pour ce faire à la population dans les province comme Erzeroum, Van, Mamouret-ul Aziz et Bitlis et n’y utiliser les forces militaires de l’ordre (comme la gendarmerie) qu’ostensiblement pour arrêter les massacres ; faire au contraire intervenir ces mêmes forces pour aider activement les musulmans dans des conscriptions comme Adana, Sivas, Brousse, Ismid et Smyrne.
  5. Prendre des mesures pour exterminer tous les mâles au-dessous de 50 ans, les prêtres et les maîtres d’école ; permettre la conversion à l’Islam des jeunes filles et des enfants.
  6. Déporter les familles de ceux qui auraient réussi à s’échapper et faire en sorte de les couper de tout lien avec leur pays natal.
  7. En alléguant que les fonctionnaires arméniens peuvent être des espions, les révoquer et les exclure absolument de tout poste ou service relevant de l’administration de l’Etat.
  8. Faire exterminer tous les Arméniens qui se trouvent dans l’armée de la façon qui conviendra, ceci devant être confié aux militaires.
  9. Démarrer l’opération partout au même instant afin de ne pas laisser le temps de prendre des mesures défensives.
  10. Veiller à la nature strictement confidentielle des ces instructions qui ne doivent pas être connues par plus de deux ou trois personnes.

 

* PRO. ; Foreign Office 371/4172/31307. Ce texte dit des « dix commandements » a été publié par Léo dans Terkahaï Héghapoghoutian kaghaparabanoutiuni, Paris, 1935, vol. II, pp. 153-154 ; il cite comme origine le quotidien arménien Vértchine Lour paraissant à Constantinople. Sa version, bien que provenant sans doute de la même source anglaise, est légèrement différent de la nôtre.

Extrait du livre de A. Beylerian, Les grandes puissances, l’Empire ottoman et les Arméniens dans les archives françaises (1914-1918), Paris 1983, pp. XXIX-XXX.