Source(s)
Bibliothèque Livres et brochures d'époque
Emilie Carlier

Au milieu des massacres
Journal de la femme d'un Consul de France en Arménie

Annexes

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Sivas | Diarbékir | Trébizonde | Erzeroum | événements d'Orfa | Les consuls de France

 

AVANT LES MASSACRES

extrait du Livre jaune :  Pièce n°6

Rapport de M. Paul Cambon, ambassadeur.

Pera, 20 février 1894.... Les Turcs sont en train de rouvrir la question d'Orient du côté de l'Asie.L'article 61 du traité de Berlin intéressait l'Europe au sort des Chrétiens d'Arménie et le traité de Chypre, en 1878, reconnaissait la nécessité de «l'amélioration du sort des Arméniens»...      .L'inaction de la Porte a découragé les bonnes volontés des Arméniens.Vers 1885, les Arméniens dispersés en France, en Angleterre, en Autriche, en Amérique, s'unirent pour une action commune : des comités nationaux se formèrent, des journaux... Partout on signalait à l'Europe la violation par les Turcs du traité de Berlin.La propagande arménienne tenta d'abord de gagner la France à sa cause. La France, il faut le reconnaître, ne s'intéressa point à des gens qui lui parlaient de Noé, du Mont-Ararat et des Croisades.Dès lors, etc...Mes dépêches de l'année dernière vous ont tenu au courant des événements de Césarée et de Marsivan (janvier 1893).A Sivas, notre consul semble craindre une explosion prochaine. Et ainsi, quand les autorités auront achevé d'exaspérer par leurs exactions une population inoffensive, tout d'un coup pourront se produire des événements qui amèneront probablement l'intervention de l'Europe.Pour introduire une réforme, il faudrait d'abord tout réformer, et les Turcs ne feront qu'envenimer la question.

 

PENDANT LES MASSACRES

extrait du Livre jaune.M. Carlier  à M. Cambon.

Sivas, 12 novembre 1895,Une vive fusillade a commencé à midi auprès de chez moi. J'ai fait immédiatement prendre les armes à ma maison, empêchant tous les musulmans armés de pénétrer dans ma rue et préservant ainsi l'église arménienne remplie de monde; les évêques se sont réfugiés chez moi. Le feu a continué jusqu'à 3 heures, jusqu'à présent, les religieux et les jésuites, sont en sûreté.

M. Cambon à M, Carlier

Pera, 13novembre.Télégraphiez-moi souvent. j'ai la plus grande confiance dans votre énergie et votre sang-froid.

M. Carlier à M. Cambon.

... Vous pouvez être assuré que je ferai l'impossible pour faire respecter le pavillon dont j'ai l'honneur d'avoir la garde.

(Le Livre jaune ne contient aucune autre dépêche de M. Carlier, ce qui indique que le consul sut faire face a la situation sans recourir à l'aide de l'ambassadeur.)

Extrait du Livre jaune supplémentaire.

 

Récit des événements de Diarbekir d'après le rapport de M. Meyrier.

 ... Le vendredi 1er novembre, jour de la Toussaint, j'étais allé à la messe avec ma famille : en dehors de quelques Kurdes armés, rien de particulier ne nous avait frappés. En rentrant chez moi, on me dit qu'un musulman avait, dans la matinée, parcouru les rues en excitant ses coreligionnaires au massacre.Vers les 11 heures, mon drogman vint me dire que la panique s'emparait des Chrétiens; que tout le monde courait dans la rue et que déjà on avait tué plusieurs personnes. Je descendis dans la cour où je vis deux blessés qui s'étaient échappés du marché; j'étais devant la porte, la rue était déserte ; mais, des terrasses, on me criait qu'ils arrivaient et de rentrer tout de suite, j'avisai trois zaptiés qui se trouvaient là et leur donnai l'ordre de défendre le Consulat. Au même instant, du côté opposé de la rue, à vingt pas de moi, je vis déboucher une bande d'individus armés jusqu'aux dents et poussant des cris féroces. Neuf zaptiés et un officier subalterne arrivèrent en même temps pour garder le Consulat. Il était midi 8 minutes. Dès ce moment le massacre était commencé...Mon premier soin fut d'envoyer par un zaptié une réquisition au vali pour obtenir une garde plus importante pour le couvent (je croyais qu'il en avait une). Le zaptié ne réussit pas et je n'obtins pas de réponse à ma demande.Le vendredi... on a d'abord massacré les Chrétiens qui n'avaient pu se sauver et ensuite on s'est livré au pillage.J'ai vu les Kurdes passer devant le Consulat avec de lourdes charges d'objets volés; plusieurs ont été arrêtés et dépouillés par mes zaptiés, qui ont mis les marchandises en sûreté dans les maisons voisines et les ont emportées ensuite chez eux...Ce n'est en réalité que le samedi matin que le massacre en règle a eu lieu. Jusqu'alors on égorgeait les Chrétiens dans les rues, on les tuait sur les terrasses en tirant des minarets, mais on n'avait pas encore attaqué les maisons. Ce jour-là au lever du soleil le carnage a commencé et a duré jusqu'au dimanche soir. Les Turcs s'étaient divisés par bandes et procédaient systématiquement, maison par maison... Une femme est tombée sous nos yeux au moment où elle allait entrer au Consulat. Combien d'autres ont été tués dans ces lugubres trajets (vers le Consulat et le couvent).Le dimanche, à une faible distance du Consulat, j'ai vu de ma fenêtre les soldats, les zaptiés, les Kurdes, tirer ensemble des terrasses et des minarets sur l'église arménienne. Je fis constater le fait par l'officier de garde, et je priai un religieux musulman, Abas Hodja, de s'interposer pour mettre fin à ce carnage. Jusqu'alors nous avions pu croire que la force armée essayait de réprimer le soulèvement et nous pouvions espérer qu'elle en viendrait à bout; mais à ce moment il n'y eut plus de doute. L'épouvante fut alors si vive parmi les réfugiés que j'adressai à Votre Excellence cet appel qui nous a tous sauvés. (M. Cambon télégraphia alors que la tête du vali lui répondrait de celle du consul.)Le lendemain matin, le feu ne recommença pas. Vers les huit heures, Abas Hodja venait au consulat me faire une visite ; il était bientôt suivi des principaux musulmans du quartier, qui, tous, m'assurèrent que c'était fini... Que s'était-il passé pour calmer ces forcenés, au paroxysme de la fureur, et mettre presque subitement fin à ce carnage ? Je suppose que la « tête du vali » n'est pas étrangère à ce revirement. Malheureusement il n'en était pas de même dans les villages, où il n'y avait pas de consul de France en péril...... Chrétiens morts ou disparus, plus de 3.000Musulmans, 195, dont la moitié se sont tués entre eux pour le partage du butin...Le vali a envoyé au consulat 9 zaptiés et un officier, et personne au couvent. Je lui ai adressé réquisitions sur réquisitions, il ne m'a jamais répondu, et ce n'est qu'après, avoir vu notre pavillon monter et descendre pendant toute une journée qu'il s'est enfin décidé à me faire demander par un tchaouch ce que je désirais. J'ai dit à ce sous-officier que je voulais une garde suffisante pour le couvent et des renforts pour moi. Il me fit observer que les soldats ne pouvaient aller au couvent, parce que sur le parcours les Chrétiens tireraient sur eux. A quoi je lui répondis que, puisque les soldats turcs n'étaient pas faits pour aller au feu, moi-même je monterais sur la terrasse pour inviter les chrétiens à ne pas tirer. C'est ce que j'ai fait devant lui. Peu après, dix soldats et un officier sont arrivés au Consulat, mais aucun n'est allé chez les Pères. Nos protégés sont donc restés sans garde après les trois jours de massacre, et bien souvent ils ont été en danger.Après ces trois jours de massacre, après avoir tué plus de 3.000 Chrétiens, leur avoir pris tout ce qu'ils possédaient, on pouvait espérer que le Gouvernement leur accorderait un semblant de protection. Hélas, il n'en a rien été ; ils ont été traqués après comme avant... Pendant quarante-six jours la terreur a régné dans la ville... C'est grâce à vous que le désastre n'a pas été complet. Tous les Chrétiens qui restent savent, monsieur l'Ambassadeur, qu'ils vous doivent la vie, et les malheureux voudraient pouvoir vous la consacrer pour vous prouver leur reconnaissance.18 décembre 1895.                                   meyrier.

Dans son beau livre, la Politique du Sultan (pages 61 et suivantes), M. V. Bérard donna (1897) sur les mêmes faits les détails suivants qu'il venait de recueillir à Andrinople, de la bouche même de M. Meyrier. C'est donc le complément authentique du rapport officiel.

 ... A peine arrivés dans le Consulat l'officier et ses hommes se mettent à couper les cheveux des réfugiés et à leur voler leur coiffure de sequins. Chaque nuit le tumulte s'apaise, chaque matin les muezzins redonnent le signal... On mène les femmes à l'abattoir et on les saigne comme des veaux. On fait asseoir les hommes ligotés et, sur leurs genoux, on coupe leurs enfants en tranches ; le Consul de France assure qu'un chrétien eut trois enfants ainsi taillés sur ses genoux, puis on lui dit en riant :« Va-t'en pleurer chez le Consul ! »Le soir du troisième jour, le Consul fait parvenir un télégramme à l'Ambassade... M. Cambon parle haut et menace d'envoyer l'escadre à Alexandrette. Aussitôt arrive à Diarbékir une dépêche du Palais. A six heures, des coureurs partis du gouvernement se précipitent dans les rues en criant : « lassak ! c'est défendu ! » A sept heures tout était fini.

Mais pendant neuf jours encore les réfugiés refusent de quitter le Consulat et le Consul hésite à les renvoyer... Le sixième jour, des notables Musulmans demandent à voir le Consul qui ne veut pas les recevoir. Mais le lendemain ils pénètrent jusqu'à la Chancellerie. A leur vue le Consul, qui était en relations d'amitié avec eux et qui sait leur rôle pendant les massacres, tombe sur son fauteuil, la tête dans ses mains, et éclate en sanglots. Alors, ces hommes s'assoient à ses pieds et se mettent à pleurer aussi...

Le douzième jour le Consul renvoie lés réfugiés... Ils rentrèrent dans leurs maisons saccagées ; il ne leur restait au monde que les habits qu'ils avaient sur le dos.

Bien que ce qui suit concerne un fait postérieur de six mois aux massacres, il est si admirable, il est si éloquemment conté par M. Bérard, que nous ne pouvons hésiter à le reproduire ; ce passage d'ailleurs est à lire, puisque le rapport de M. Liard, qui attribua le grand prix Audiffred (dévouements exceptionnels) de 15.000 fr. à Mme Meyrier, n'a fait que le reproduire textuellement :

« Enfin, quand le printemps est venu et que les routes sont ouvertes, trois cents chrétiens viennent demander au Consul de les emmener à la côte. Le Consul ne veut pas quitter son poste, craignant que son absence ne soit mise à profit. Mais sa femme s'offre pour conduire la caravane. Il faut quinze jours  de cheval jusqu'à Alexandrette. Les villages ont été pillés. Les Kurdes coupent la route.  La femme du Consul a quatre petits, enfants  dont un à la mamelle. Elle part avec ces trois  cents, personnes et plusieurs centaines de  chevaux. Le gouverneur lui offre une escorte  mais pour elle seule. Elle déclare que l'escorte protégera tout le monde ou qu'elle ne  l'acceptera pas ; puis, pour forcer les gendarmes à rester sur toute la colonne, elle  envoie ses enfants en tête et reste en queue.  Elle voyage à cheval et ses enfants en litière et allaite son nourrisson. Il faut à chaque étape assurer les vivres et le coucher de tous ; souvent, la nuit il faut se relever, faire le tour du camp et calmer les paniques. Au  passage de l'Euphrate des ordres sont. venus  de Constantinople de  laisser passer la « femme du Consul » ; les autorités en concluent qu'il faut arrêter les autres. Mais elle envoie ses enfants sur l'autre rive et annonce qu'elle passera la dernière, après toute la colonne, et que si le préfet la fait attendre, si son nourrisson vient à mourir de faim, on verra une bonne fois où sont les responsabilités. Le préfet cède et la caravane repart. A travers un pays en révolution, au « milieu des bandes de Kurdes et de Circassiens, après deux semaines on arrive à la  mer (Alexandrette). La femme du Consul embarque tout son monde et monte à bord « la dernière. »  

Trébizonde.

Récit des événements de Trébizonde selon le rapport de M. Cillière à M.Cambon.... Un zaptié fut placé à la porte de chacune des maisons religieuses. Encore, dès le lendemain, le vali me faisait-il demander, comme chose sans importance, de relever la police de cette faction. C'est à l'exigence formulée par moi d'une lettre officielle me déchargeant de toute responsabilité à ce sujet qu'est dû le maintien de cette garde dont l'utilité devait être si grande.... Je comptais ce jour-même présenter au gouverneur, M. Roqueferrier,. gérant du Consulat d'Erzeroum. Nous nous rendîmes au konak.II faut pour regagner les quartiers chrétiens où se trouve le Consulat, suivre une rue qui traverse la ville dans sa plus grande longueur... Nous n'étions pas à mi-chemin quand une panique subite se produisait ; tous les commerçants fermaient leurs boutiques. En même temps des détonations d'armes à feu se faisaient entendre.L'établissement des Frères où s'engouffraient une foule toujours grossissante de gens affolés se trouvait tout près de nous ; il nous parut nécessaire d'y faire une courte station pour dire quelques mots d'encouragement aux religieux et rassurer les malheureux qui étaient venus chercher un asile sous notre drapeau.... Notre voiture nous avait abandonnés ; nous dûmes reprendre à pied le chemin du Consulat. Nous nous engageâmes dans la direction d'un jardin public, qui couvre la place centrale. Les coups de feu partaient dans tous les sens; le chemin était impraticable. A cet. endroit d'ailleurs, malgré la présence de notre cawas, un individu venait de braquer son revolver sur M. Roqueferrier, qui ne dût qu'à son sang-froid l'instant d'hésitation dont nous profitâmes pour gagner la compagnie Paquel où un certain nombre de personnes se trouvaient réunies.Nous pensâmes bientôt, que notre présence chez les Pères Capucins ne pouvait avoir pour effet que de rassurer nos protégés et nous nous rendîmes aussitôt à cette mission que nous ne quittâmes qu'à une heure et demie, après avoir réconforté les religieux, pour reprendre le chemin du Consulat. Sur notre passage des détonations d'armes à feu retentissaient encore.C'est au zaptié et à notre cawas qui nous faisaient littéralement un rempart de leur corps que nous dûmes d'avoir pu effectuer sains et saufs ce parcours incessamment traversé par des bandes d'assassins... Les vitres brisées, l'amas d'objets inutiles jetés par les voleurs, les cadavres dont les blessures signalaient l'atroce acharnement des massacreurs, tout donnait, avec l'aspect effrayant des individus rencontrés, une impression de violence et de sauvagerie inouïes.A un moment, sur l'ordre du zaptié, nous dûmes redoubler de vitesse ; nous passions devant le magasin dévasté d'un commissionnaire arménien. On entendait les coups au moyen desquels on s'efforçait de défoncer le coffre-fort. C'est d'ailleurs le doigt sur la détente de son fusil que le gendarme nous guidait. Vers deux heures nous atteignîmes le Consulat.En l'absence du consul, le drogman, un Français, M. Jousselin, avait pris d'énergiques mesures tandis que ses cawas, au péril de leur vie, gardaient la rue afin que l'accès du Consulat pût rester libre.M. Cillière terminait son rapport par de sévères appréciations sur les révolutionnaires arméniens qu'il considérait comme ayant en grande partie provoqué le mouvement.Empruntons à l'ouvrage déjà cité « les Massacres » ce passage saisissant : « Après avoir déchargé leurs pistolets sur le boucher Adam et son fils Karchim, les assassins entrèrent dans la boutique, tombèrent sur les blessés et se mirent à les dépecer. Ils arrachèrent les bras, les jambes, la tête,. mirent-en pièces les deux troncs, en suspendirent les morceaux aux crocs, et les montrant aux passants, ils criaient : « Que demandez-vous? Des bras, des jambes, des pieds? Des têtes? achetez c'est à bon marché !»

 

Erzeroum.

 

On trouve dans le Bulletin des OEuvres d'Orient, un intéressant récit des événements d'Erzeroum. A défaut d'aucun rapport détaillé de M. Roqueferrier, nous aurions donné ce récit, si nous ne voulions laisser respirer un peu le lecteur avant lé tableau des atrocités commises à Orfa.Nous préférons emprunter à l'ouvrage déjà cité tout à l'heure et qui va l'être encore un peu plus loin, ces pages empreintes d'une poésie grandiose.C'est un extrait de la lettre d'un vieux maître d'école arménien d'Erzeroum. - Une plume arménienne parmi tant de plumes françaises...« Tout à coup un étrange bouleversement se produisit. étant sortis nous vîmes devant la porte une femme qui s'arrachait les cheveux et criait :.« Ils égorgent, ils égorgent! » Au même moment un jeune homme couvert de sang entra, nous suppliant de l'abriter.« Nous avons barricadé les portes, nous avons réuni nos filles et garçons dans la même salle. Mais comment faire taire cinq cents enfants qui pleuraient à grand bruit?« Nous n'avions encore rien vu, rien entendu. Nous montâmes à l'étage supérieur pour regarder ce qui se passait aux environs. Par les rues couraient sans cesse des Circassiens, des Turcomans, des Lazes, chargés de marchandises enlevées. Cela nous fit entendre qu'on avait attaqué le bazar. Un des nôtres ne put se retenir en voyant un Laze qui passait chargé de marchandises et tira un coup de revolver.Le Laze se sauva, criant que l'école était remplie de gens armés. A partir de ce moment, personne n'osa plus passer par notre rue. « Nous entendîmes bientôt des coups de fusil. Nous supposions naïvement que c'étaient les soldats qui tiraient pour effrayer la foule et empêcher d'attaquer les quartiers arméniens.« Mais toutes les fois que les coups de fusil s'approchaient, nos enfants poussaient des cris de terreur. « Il était neuf heures du soir - le moment le plus terrible du massacre, paraît-il, mais nous ne l'avons su que-plus tard - lorsque tout près de nous quelques coups de fusil furent tirés. Nous pensâmes : « la foule nous attaque » et je courus vers le côté d'où nous avions entendu les coups. Les enfants avaient recommencé à crier et à pleurer. Nous vîmes à notre grande stupéfaction des soldats qui se tenaient le long du mur; c'étaient eux-mêmes qui avaient tiré.« Plus tard nous avons su que ces soldats étaient venus dans l'intention de reconnaître nos forces; ils étaient décidés s'ils nous trouvaient faibles à nous massacrer tous. Mais nous restâmes calmes et attendîmes en silence. Cela les trompa. Ils furent raffermis dans leur conviction que l'école était bien armée et disparurent en se glissant le long des murs.« La nuit était arrivée, nous entendions encore des coups de fusil, mais moins fréquents, les enfants pleuraient et voulaient retourner chez eux. Il n'y avait plus moyen de les calmer. Nous distribuâmes alors un petit morceau de pain à chacun. Quand ils eurent mangé nous les priâmes de se coucher et de dormir. Docilement ils s'étendirent par terre, serrés les uns contre les autres et s'endormirent comme des agneaux. Mais une partie, les plus âgés, refusèrent. Ils voulaient veiller jusqu'au matin. Quelques petits de 5 à 7 ans pleuraient toujours, voulaient aller près de leurs mères.« Alors nous commençâmes à chanter à voix très douce des chansons tristes; cela les calma, le bruit cessa. Nous montâmes alors à l'étage supérieur pour voir au loin.« C'était une nuit sereine, il n'y avait au ciel que quelques petits nuages. La lune éclairait la ville ; un peu au loin s'élevaient les flammes des maisons incendiées ; parfois des coups de fusil éclataient encore. Et nous, nous disions que cette même lune à cette même heure éclairait d'autres pays où sa lumière réoujissait les hommes, où l'on causait, où l'on riait en famille sans se douter qu'en un coin de terre cette lumière radieuse n'éclairait que regorgement, l'incendie et le viol!.. » Heureusement au matin, ces malheureux furent délivrés. M. Roqueferrier, le consul de France (note : Aujourd'hui consul à Sao Paulo, Brésil. ), avait fait tout son devoir...

événements d'Orfa.

Ces égorgements sont les plus horribles de tous ceux qui se sont produits en Arménie.Début ordinaire, classique, quelques musulmans parcourent les rues en accusant les giaours d'attaquer les Turcs. La troupe, sortant des casernes, arrive. Elle fait des mouvements étranges, comme sur un terrain de manoeuvre, chasse peu à peu les Arméniens des quartiers excentriques pour les réunir, les masser au centre de la ville où le massacre sera plus aisé.Alors commence le carnage, le dépeçage des corps, les viols hideux. Sur la place quantité de jeunes filles, leurs vêtements arrachés, sont vendues aux Kurdes par lots.Le lendemain trois mille de ces malheureuses se sont réfugiées dans la cathédrale, portes fermées. Les assassins brisent les portes à coups de hache, puis une fois entrés, ils tuent les enfants, les filles dans les bras de leurs mères. Bientôt fatigués de tuer, tellement couverts de sang qu'ils n'étaient plus reconnaissables - il y avait parmi eux des mégères plus féroces encore que les hommes - Ils s'avisent d'un épouvantable expédient pour activer... Ils courent chercher du pétrole. Fatalité terrible, il y en avait cinquante caisses dans la cour de l'église ! Ils les défoncèrent. Les trois mille malheureuses furent lentement brûlées, tandis que, grimpés, sur l'autel. des mollahs, mains levées, remerciaient et bénissaient Dieu...L'archevêque qui avait vu du toit sur lequel il caché, monter les flammes, qui avait entendu les cris déchirants des victimes écrivit au vali : « Puisque tu as détruit mon peuple, puisqu'il n'y a personne sur la terre qui veuille le défendre, je vais rejoindre les victimes dans le sein du Seigneur, » Et il se coupa le artères.Il y eut douze mille morts...Les Juifs furent chargés d'enterrer les cadavres. Pendant plusieurs jours on les vit passer traînant les corps traités en bêtes immondes.  

Extrait Du Livre Jaune

  

LES CONSULS DE FRANCE  EN ARMÉNIE

Extrait du Rapport du R. P. André supérieur général des missions de la S. J. en Anatolie, en résidence à Constantinople. (Bulletin de l'OEuvre des écoles d'Orient 1896).

(Nous reproduisons toute la partie de ce rapport qui concerne le rôle joué au milieu des événements par nos consuls en. Arménie et dans toute l'Asie Mineure).« Ce chevaleresque tribut la France l'a largement payé dans la personne de ses consuls : ils ont été les premiers à courir au milieu de la mêlée pour arrêter de leur mieux l'effusion du sang. J'en connais qui, seuls, avec l'aide d'un cawas ont maintenu des bandes entières en respect, les ont fait reculer et ont sauvé toute une foule réfugiée dans une grande église. Sous le feu des balles, ce cawas est allé au palais du gouverneur requérir des gardes pour les maisons des Pères et des soeurs. Il est revenu de même, et ses habits portent les marques dès balles qui les ont troués (note: événements de Sivas)

Rapport officiel de, M. Cambon, Ambassadeur de France à Constantinople au Ministre des Affaires étrangères à Paris, appréciant la conduite respective de ses quatre vice-consuls en Arménie.

Tous nos agents ont fait preuve du plus grand dévouement pendant les troubles dont l'Asie-Mineure vient d'être le théâtre, se multipliant pour porter secours à nos nationaux et pour mettre un terme aux scènes souvent sauvage qui ont ensanglanté leur résidence.

Trébizonde. - M. Cillières, surpris au milieu de la ville par l'explosion de l'émeute, n'est rentré au Consulat qu'après avoir visité notre établissement des Frères et s'être assuré de leur sécurité, tândis que M. Jousselin, chancelier, organisait la défense du Consultat et y recueillait au milieu de là fusillade les gens poursuivis.

Erzeroum. - M. Roqueferrier a déployé une grande énergie auprès des autorités et n'a pas craint de remplir tout son devoir au risque de sa vie.

Diarbékir. - De tous, M. Meyrier a peut-être le plus longuement et le plus cruellement souffert.

Sivas. - Quant à M. Carlier, je puis le citer comme un modèle de décision prompte et de sang-froid. Avec ses cawas qu'il avait armés, - et assisté de Mme Carlier, - il a véritablement organisé la défense militaire de son quartier, sauvegardant ainsi des établissements remplis d'Arméniens, tenant en respect les émeutiers, arrêtant les pillards, et ravitaillant toute une population.

agneau pascal 

Agneau pascal offert par le consul de France etgrillé par des réfugiés grecs, le jour de Pâques 1897.  

Carlier, émilie. Au milieu des massacres, Journal de la femme d'un Consul de France en Arménie. Paris, Félix Juven, 1903