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Procès des Unionistes : l'Acte d'accusation

Nous avons pris connaissance des conclusions du Procureur général de la Cour martiale, ainsi que des dossiers et des procès afférents à l'enquête effectuée au sujet de Saïd-Halim Pacha, président du Comité Union et Progrès, qui s'est déclaré dissous, au sujet également des membres du Comité central, à savoir Talaat, Enver, Djemal, Ibrahim Choukri, Halil et Ahmed Nessimi, ainsi que du Secrétaire général Midhat Choukri, de Kémal, délégué de Constantinople, Zia Gökalp, Roussouni, Koutchouk Talaat; et des membres de l'Organisation spéciale (Techkilat-i-Mahsoussé) : le Docteur Behaeddine Chakir, le Docteur Nazim, Atif Riza ; et des membres faisant partie de l'administration du Comité : Aziz, ex-directeur de la Sûreté générale et Djévad, ex- commandant de la place de Constantinople.De ces documents il appert que le Comité Union et Progrès était doté simultanément de deux organisations spéciales : l'une publiquement avouée et partant officielle ; l'autre secrète, basée sur des instructions verbales et ayant le caractère d'un comité secret.Des preuves existent attestant que la personne morale de ce Comité est accusée d'une série de massacres, de pillages et d'abus et qu'ainsi la responsabilité des chefs influents précités de ce Comité est établie. Les crimes dont ils sont accusés sont confirmés tout spécialement par les faits ci-dessous relatés :

En juillet 1330 (1914), immédiatement après la mobilisation qui fut proclamée par un conseil tenu par les chefs du Comité, les membres influents du Comité, Enver, Djémal et Talaat, profitant de la guerre mondiale qui occupait les esprits en Europe, tentèrent de trancher par la force brutale des questions en suspens qui devaient être solutionnées par la justice, par la douceur et suivant les nécessités logiques des choses. En faisant cela, ils chargèrent le peuple de lourds fardeaux et fomentèrent par leur activité néfaste des troubles sans fin. Extérieurement ils faisaient semblant de servir les aspirations nationales alors que dans la réalité ils voulaient étouffer la voix de la nation au milieu des soucis imposés par la guerre et, profitant de ces circonstances, la tyranniser et acquérir une fortune personnelle. Immédiatement après les mouvements militaires, ils mirent en branle pour réaliser leurs visées secrètes, l'activité clandestine de comités secrets. Ils organisèrent le Techkilat-i-Mahsoussé qui était composé de criminels élargis des prisons et qui formèrent le noyau des bandes munies d'instructions et d'ordres spéciaux.. L'Etat-major de cette organisation était dirigé par Aziz Bey, chef de la Sûreté générale, Atif Riza et le docteur Nazim Bey, tandis que le Gouverneur militaire de Constantinople, Djévad Bey, ratifiait leurs décisions et les exécutait. De grandes sommes étaient distribuées aux agents et au personnel affecté à leur service et expédié dans différentes zones d'action.

Le Docteur Behaeddine Chakir a transmis aux chefs unionistes les clefs des chiffres, a mis à leur disposition de l'argent et des moyens de destruction et rempli ainsi, selon une règle occulte, les buts des chefs du Comité Union et Progrès.Certains membres que ce Comité a envoyés en province sur les indications de ses chefs, ainsi que les délégués du Comité Union et Progrès des autres localités et certains fonctionnaires soumis au Comité, soit par l'appât du gain, soit par la crainte, ont procédé, avec le concours de certains individus en nombre très restreint qui se sont ralliés à ceux-ci de bonne foi ou par ignorance, à des massacres, pillages de biens, à des incendies de maisons, à des vols et à des tortures contre les habitants de ce pays, sans distinction de race ni de religion. La partie la plus nombreuse des personnes lésées ont été les Arméniens. Mais il y eut aussi beaucoup de Turcs qui en souffrirent.Le point essentiel qui ressort de l'enquête ouverte est que les crimes commis lors de la déportation des Arméniens en différents endroits et époques ne sont pas des faits isolés et locaux. Une force centrale organisée, composée des personnes sus-mentionnées, les a prémédités et fait exécuter, soit par des ordres secrets, soit par des instructions verbales.Il a été établi que le réseau secret fondé par les chefs de l'Union et Progrès sous le nom de Techkilat-i-Mahsoussé, sous le prétexte apparent de participer à la guerre, était dirigé par le Docteur Nazim, Behaeddine Chakir, Atif Riza Bey, du Comité Central, et Aziz Bey, ex- directeur de la Sûreté Générale. Behaeddine Chakir Bey s'est rendu à Erzeroum pour diriger de là les forces des vilayets orientaux, et Atif Riza Bey fit le tour des régions de Trébizonde, tandis qu'Aziz, et Nazim Bey agissaient à Constantinople, et que le commandant de la place, Djévad Bey, était chargé d'approuver et d'exécuter les décisions prises par ces derniers...Ce qui démontre que les meurtres ont été commis sur l'ordre et au su des Talaat, Djémal et Enver Beys, comme en témoigne le télégramme chiffré en date du 11 juillet 1331 (1915) adressé par Talaat Bey aux valis et mutes-sarifs de Diarbékir, Kharpout, Ourfa et Zor, et concernant l'ordre de faire enterrer les morts restés sur les routes au lieu de jeter les cadavres dans les ravins, lacs et fleuves, et de brûler les effets abandonnés par eux sur les chemins. Un autre télégramme, avec la mention urgent et personnel, adressé le 1er juillet 1331 par le commandant du 4e corps d'armée, Djémal Pacha, au vali de Diarbékir, fait remarquer que les cadavres charriés par l'Euphrate vers le sud sont probablement ceux des Arméniens tombés lors des mouvements de révolte et parle de la nécessité de les enterrer sur les lieux et ne laisser aucun cadavre à découvert. Dans le télégramme chiffré en date du 3 juillet 1331 et portant la mention «personnel», lancé en réponse à Djémal Pacha, il est dit : "L'Euphrate a très peu de rapport avec notre vilayet. Les cadavres charriés proviennent probablement des vilayets d'Erzeroum et Kharpout. Ceux qui tombent morts ici sont ou jetés dans de profondes cavernes abandonnées ou, comme cela se fait le plus souvent, brûlés. Il y a rarement lieu de les enterrer,,. L'ancien gouverneur de Zor, Ali Souad Bey, donne des renseignements au sujet des Arméniens expédiés à ce liva (canton) et déclare avoir appris d'Aguiah Bey, ancien collaborateur du Tasfir Efkiar et ancien éditeur de télégrammes d'agence à Alep, qu'à la question posée par ce dernier au gouverneur de Zor à cette période, Salih Zeki Bey, : "On dit de toi que tu as exterminé dix mille Arméniens" celui-ci lui a répondu : "J'ai de l'honneur ? Je ne me contente pas de dix mille. Monte encore, voyons."Dans l'ordre adressé par le vali de Kharpout, par télégramme chiffré au kaimakam de Malatia, il est dit: "En dépit des injonctions réitérées, on annonce qu'il y a sur les routes un très grand nombre de cadavres. Les inconvénients pouvant en résulter n'ont pas besoin d'être expliqués et le ministère de l'Intérieur a fait savoir que les fonctionnaires négligents devront être sévèrement punis. Afin d'enterrer soigneusement tous les cadavres existant dans vos limites, il faut charger de ce soin un nombre suffisant de gendarmes et quelques-uns des fonctionnaires en vue, et les diriger immédiatement de tous les côtés."La dépêche chiffrée du 15 septembre 1331 de Réchid au ministère de l'Intérieur, annonçant que le nombre des Arméniens expulsés de Diarbékir atteint cent vingt mille, suffit pour démontrer l'ampleur et l'importance des événements ...Un télégramme signé par le commandant du 3e corps d'armée, Mahmoud Kiamil, avertissait que tout Musulman qui chercherait à protéger un Arménien serait pendu devant son logement et sa maison brûlée, ce qui explique pourquoi les Musulmans de ces lieux n 'ont pu empêcher les atrocités. La déposition de l'ex-député de Trébizonde, Hafiz Mehmed Bey, concernant les détails de l'embarquement dans des chaloupes et la noyade des Arméniens des côtes de la mer Noire, et relatant qu'ayant porté ces tragédies à la connaissance de Talaat Bey, aucune mesure ne fut prise à l'égard du vali, Djémal Azmi, est de nature à renforcer le degré de culpabilité de Talaat Bey. La dépêche chiffrée, lancée en date du 14 décembre 1331 par le vali d'Erzeroum, Munir Bey, porte que la caravane de riches Arméniens expédiés d'Erzeroum a été, à rencontre de la volonté de l'ancien vali, Tahsin Bey, victime de meurtres et de pillages par les habitants du Dersim et par les bandes qu'avait organisées Behaeddine Chakir Bey, membre du Comité central de l'Union et Progrès.La déposition écrite de Djémal Assaf Bey, au sujet de la façon dont une partie des déportés a été mise à mort par la bande du Kurde Alo, formée par l'ancien délégué responsable du Comité à Kenguiri et actuel négociant, Djémal Oghouz Bey, constitue une tranche des faits et agissements des délégués du Comité, en connexion avec ceux du Comité central. Les déclarations détaillées du colonel Halil Redjaf Bey, en particulier, sont dignes d'être mentionnées. Selon celles-ci, lors de la déportation d'Angora, le club de l'Union et Progrès en cette ville dépêcha un nommé Taïb Effendi auprès du commandant militaire pour lui proposer de relâcher les Arméniens employés au service de santé de l'armée. D'après ces mêmes déclarations, on voit comment les membres du Comité, Mehmed Chevket et son frère Réfet Bey, se sont rendus à cette époque à Angora et y ont amassé une fortune. Elles contiennent également les détails de la déportation d'Angora, le degré de la participation du délégué responsable du Comité, Nedjati Bey, le récit des faits et agissements de l'ancien directeur de police de ce vilayet, Behaeddine Bey, de Monastir, qui a joué un grand rôle dans ces affaires. La déposition du colonel Halil Redjaï Bey contient également les noms des témoins en état de fournir des renseignements. Behaeddine Bey a été remis à la Cour martiale de l'endroit et des poursuites légales étaient engagées contre lui lorsqu'il a été appelé à Constantinople. Les dossiers de l'enquête qui, sur la demande du ministère de l'Intérieur, n'avaient pas été envoyés, le furent par la suite et furent étudiés par le ministère de la Guerre. Le dit Behaeddine Bey a alors été délivré des poursuites...Réchid Pacha, vali de Kastamouni, a déclaré avoir reçu un télégramme chiffré de Behaeddine Chakir Bey relatif à la nécessité de la déportation et a exposé les crimes et forfaits de Hassan Fehmi effendi, responsable du Comité Union et Progrès dans cette province...A la page 7 des pièces d'instruction afférentes jà Djélal Bey, ex- vali de Koniah,... comme ce dit vali protégeait les Arméniens de Koniahje député Ali Riza Effendi lui fut envoyé par le Docteur Nazim pour lui recommander de ne pas insister sur une question qui a été étudiée à fondpar le Comité central. Lorsque Djélal Bey fit entendre à Constantinople à Talaat et à Nazim les inconvénients de la déportation, ceux-ci lui déclarèrent qu'ils étaient convaincus de la nécessité et de l'utilité des affaires en question. Le Docteur Nazim est allé jusqu'à dire que cette entreprise réglerait la question d'Orient...

Constantinople le 12 avril 1919.

 Reproduit à partir du livre 1915, le génocide des Arméniens, de Gérard Chaliand et Yves Ternon, édtions Complexe