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Archives françaises

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MM. Robert du Gardier et Baudouy, Gardiens des Archives de l'Ambassade de France à Constantinople, à M. Delcassé, Ministre des Affaires étrangères

Note n° 381.

Péra, le 7 août 1915*.
(Reçu : Direction politique, 26 août).

Mercredi, 4 août.

Il y a quelques jours, nous signalions l'arrivée d'Alep de M. A. Guys, consul en retraite. M. Guys, qui entretient des relations très étendues en Syrie et en Anatolie, nous parut remarquablement renseigné sur la situation actuelle des populations raya et arménienne dans ces régions. Nous l'avons engagé à écrire un rapport que nous sommes heureux de pouvoir joindre à ces notes (annexe n° 19)2. Ce travail très documenté intéressera certainement la direction politique. On remarquera qu'il y est question de M. Cassapian, drogman auxiliaire à Diarbékir.

M. Ledoulx annonçait, il y a quelque temps, la déportation à Diarbékir de Zohrab effendi, député de Constantinople, et de Vartkès effendi, député d'Erzeroum, pour être jugés par la Cour martiale. D'autre part, M. Guys, arrivant d'Alep, nous certifiait que les deux députés arméniens s'y trouvaient en prison, au moment de son départ.

Par un coup de téléphone et sans lui donner d'autres détails, Talaat bey vient d'informer Madame Zohrab du décès de son mari à Ourfa.

(Archives du ministère des Affaires étrangères, Guerre 1914-1918, Turquie, tome 906, folios 3-3 v).

 

Annexes I

Rapport de M. Guys remis à l'Ambassade de France

Constantinople, le 24 juillet 1915.

J'ai l'honneur, en ma qualité de consul de France en retraite, de passage par Constantinople, de vous adresser le rapport suivant sur les événements qui ont eu et continuent d'avoir lieu dans la Turquie d'Asie et, spécialement, dans les provinces d'Adana, d'Alep et du Kurdistan que j'ai habitées durant de longues années. Ces événements sont relatifs à la persécution des populations chrétiennes et l'extermination de l'élément arménien depuis la date néfaste du commencement des hostilités entre la France, l'Angleterre et la Russie.

Tout d'abord, je dois vous faire savoir que le bombardement de la gare du chemin de fer allemand d'Alexandrette et la détérioration des ponts, et en partie de la voie ferrée longeant le golfe de ce nom jusqu'à Deurt-Yol, par les croiseurs français et anglais, l'exécution de quelques Arméniens de cette dernière petite ville arrêtés comme porteurs [de messages ?] compromettants émanant, dit-on, de l'amiral anglais à Chypre et destinés à de notables négociants étrangers d'Alexandrette, entre autres MM. Belfante et Cattoni, sont les causes principales du commencement de la persécution ou de l'extermination des Arméniens de la région d'Adana.

Ces faits se sont produits vers la fin du mois d'avril et depuis, comme une tramée de poudre, les autorités militaires et civiles ottomanes ont sévi sans pitié contre les habitants arméniens de Deurt-Yol en particulier, les soupçonnant de vouloir faire un coup de main ou d'aider les Anglo- Français à un débarquement, et puis, contre la population arménienne de tous les villages et villes situés dans la province d'Adana, tout le long des fleuves Djihan et Seïhoun jusqu'à Hadjin et Zeïtoun. De même qu'à Deurt-Yol, les autorités militaires ont agi d'une manière féroce et brutale contre les habitants de Zeïtoun, tous Arméniens, et dont le nom est déjà célèbre pour la résistance armée qu'ils ont opposée à maintes reprises contre la soldatesque turque. Mais cette fois-ci, ils ont bien vite été matés, car, avant de prendre les armes pour se défendre, ils ont été cernés par plusieurs bataillons envoyés en toute hâte d'Alep, au moment où ils s'y attendaient le moins. Cela s'est passé, si je ne me trompe pas, vers le milieu du mois de mai, car on apprenait quelques jours après à Alep que les Zeïtounlis avaient été tous déportés, les femmes, les filles, les enfants et quelques vieillards et garçons vers la région d'Alep et les hommes du côté d'Ourfa vers le désert de Mossoul, ce qui a été fait aussi aux habitants mâles de Deurt-Yol.

On croit généralement que bien peu de ceux-ci ont pu échapper à la mort par suite des mauvais traitements et des atrocités commis contre eux par les gendarmes en cours de route. On m'a même certifié que, pendant plusieurs jours, on avait vu flotter sur la surface du fleuve Euphrate, tant à Biredjik, à Djerablous qu'ailleurs, les cadavres de ces malheureux liés deux par deux, ainsi que des membres et des tronçons de corps humains.

En même temps que ces atrocités étaient commises dans la région d'Adana et de Zeïtoun, des rumeurs circulaient à Alep que des massacres avaient eu lieu à Van, aujourd'hui occupée par les Russes, à Bitlis, à Seert et à Diarbékir.

Voici les renseignements que j'ai pu recueillir sur ce qui s'est passé dans cette dernière ville, que j'ai habitée à titre de vice-consul de France pendant neuf ans. Ces renseignements m'ont été fournis par un habitant de Diarbékir établi depuis quatre années à Alep comme commissionnaire.

Le nouveau vali3 de cette ville, arrivé vers le mois d'avril dernier, avait fait inviter par des crieurs publics les habitants chrétiens d'avoir à livrer aux autorités les armes qu'il savait être en leur possession. A l'exception des musulmans qui n'ont jamais été molestés, tous les chrétiens, tels que : Arméniens grégoriens, Arméniens catholiques, Jacobites, Syriens catholiques et Chaldéens s'empressèrent de remettre aux autorités militaires le peu d'armes qu'ils possédaient et qu'ils s'étaient procurées sur place ou par des intermédiaires à Alep, peu de temps après la proclamation de la constitution en Turquie, il y a sept ans déjà et cela pour se défendre en cas de nouveaux massacres.

Peu de jours après, l'arrestation en masse des chrétiens commença, de sorte que les prisons du sérail contenaient au-delà de mille six cents individus qui furent, à tour de rôle, roués de coups et plusieurs même assommés et torturés, dont les corps étaient jetés chaque jour en dehors des remparts de la ville, car Diarbékir est peut-être la seule ville de l'Empire ottoman qui conserve intacts les remparts construits par les Romains sous le règne de Justinien IV. L'enquête, poursuivie par les autorités dans des conditions aussi féroces que barbares, pour découvrir de nouvelles armes continua pendant plus de six semaines. Il est difficile de décrire ici en détail les souffrances et les tortures que ces malheureux ont subies en prison pendant tout ce temps. Je me contenterai de dire que, parmi une centaine qui ont été mis à mort, on cite les noms de plusieurs négociants notables et aisés comme Mathosian, Sirikdjian, Cazazian, Tirpandjian et plusieurs autres dont j'ai oublié les noms. Il est avéré aussi que le vartàbed arménien grégorien aurait été mis à mort en prison, après avoir été martyrisé d'une manière cruelle et barbare, car on lui a arraché quelques ongles des doigts, on lui a enfoncé des fers rougis au feu dans les yeux et finalement on l'a roué de coups jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir. Ce martyre, il l'a subi pour avoir refusé de signer une attestation préparée d'avance, comme quoi toutes les personnes torturées et mises à mort dans les prisons avaient succombé de mort naturelle. Parmi les disparus, et dont on n'a aucune nouvelle encore, se trouveraient : M. Onnik Cazazian, notable négociant arménien catholique établi à Constantinople depuis de longues années et qui se trouvait à Diarbékir pour ses affaires et M. Cassapian (Artin), drogman du vice-consulat de France, gérant ce poste, et qui avait eu la présence d'esprit d'emmener les archives dans sa propre maison servant d'habitation au titulaire parti en congé, et cela, pour les sauver lorsque les autorités voulurent les saisir, comme cela a eu lieu dans tous les postes consulaires en Turquie. Une dizaine de Diarbékirlis qui demeuraient à Alep furent aussi arrêtés et renvoyés dans leur ville natale, pour être jugés par la Cour martiale, étant soupçonnés d'avoir expédié les armes possédées par leurs compatriotes, ce qui est invraisemblable. Finalement sur les 1 600 individus jetés en prison à Diarbékir, 680 environ des plus notables et aisés ayant payé leur exonération militaire furent, menottes aux mains, expulsés dans le désert de Mossoul et l'on ignore tout à fait le lieu de leur déportation ; quant aux autres, s'ils furent mis provisoirement en liberté, ce n'était que pour les faire travailler en même temps que ceux âgés de 18 à 35 ans, astreints au service militaire à des travaux forcés, comme nous l'avons déjà dit plus haut, et de manière à en assommer un ou deux par jour, ce qui fut constaté par des missionnaires américains venant de Bitlis, de Kharpout et de Méziré pour se rendre à Alep. C'est, paraît-il, aux jeunes gens que les gendarmes en voulaient le plus ; car ces missionnaires, tout le long de leur route, avaient vu les cadavres de plusieurs gisant sur le sol.

On croit généralement que les habitants chrétiens de Bitlis et surtout ceux de Mardine, qui sont pourtant des Arméniens catholiques en grande partie, des Jacobites, des Chaldéens et des Syriens catholiques, auraient subi le même sort horrible que ceux de Diarbékir, puisque le patriarcat arménien catholique de la capitale, en réponse à un télégramme adressé à son archevêque de Mardine4, aurait reçu la nouvelle que ce dernier n'existait pas ; on ignore aussi le sort de tous les évêques des rites orientaux et des religieuses arméniennes catholiques de Diarbékir. Je dois devoir ajouter que l'évêque arménien catholique de Mamouret-ul Aziz, Mgr Israélian, aurait été expulsé, avec son entourage et les quelques religieuses dépendant de lui, on ne sait pas exactement dans quelle localité. Quant aux villages situés dans les environs immédiats des villes de Diarbékir, de Bitlis, de Kharpout, ils auraient été saccagés et pillés et les habitants chrétiens qui les habitaient auraient été en partie massacrés et en partie expulsés dans diverses directions, ainsi que cela a eu lieu dans les vilayets de Trébizonde, de Van, de Samsoun, d'Erzeroum et de toute l'Anatolie comme on le saura plus tard.

Enfin, pour en revenir aux vilayets d'Adana et d'Alep, je dois signaler le passage par la ville même d'Alep, depuis le mois de mai dernier, de milliers de personnes, toutes arméniennes grégoriennes, venant de diverses localités du vilayet d'Adana, dans un état lamentable de dénuement et de souffrances. Après un séjour de deux ou trois jours dans les locaux réservés pour eux, ces malheureux, dont la plupart sont des garçons, des filles, des femmes et des vieillards (les jeunes ayant reçu d'autres destinations soi-disant pour accomplir leur service militaire) reçoivent l'ordre de partir pour Idlib, Ma'ara, Rakka, Deïr-ez-Zor, Ras el-Aïn ou le désert de la Mésopotamie, lieux qui sont destinés, d'après la croyance générale, à devenir leur tombeau, car, sans parler de ceux qui sont achevés en cours de route par les gendarmes les accompagnant, que deviendront ceux qui sont abandonnés dans des endroits aussi déserts et privés de tous moyens d'existence ! Ils sont condamnés d'ores et déjà, à succomber par la faim, par les maladies et les privations de toutes sortes, à moins que quelque puissance n'intervienne à temps pour sauver celles [sic] qui se trouvent déjà dans ces lieux maudits et celles [sic] qui s'y rendent journellement depuis bientôt six mois.

Tout le long de la route que j'ai suivie, soit en voiture, soit en chemin de fer, j'ai vu, de mes propres yeux, de nombreuses caravanes de ces misérables gens en marche pour Alep, tant à Radjou, à Islahieh, à Osma- nieh, à Toprak-Kalé et à Djihan ou d'autres points encore. Ce qui vient corroborer les atrocités commises sur les Arméniens grégoriens dans les régions dont j'ai cité les noms plus haut, et surtout dans la région d'Alep, ce sont les récits de témoins oculaires venant de l'intérieur et celui de M. Wratyslaw, sujet anglais, expulsé à Ourfa, lequel retournant à Alep en voiture, pour profiter d'une autorisation à l'effet de venir en même temps que moi à Constantinople, a dû s'arrêter pendant trois jours dans un khan pour prendre le train du chemin de fer, afin de ne pas continuer sa route en voiture devenue très dangereuse, par suite de l'insécurité qu'il y avait pour les étrangers et les chrétiens en général.

Quoi qu'il en soit, on a pu constater dès le début que la découverte d'un complot dans la capitale, le bombardement de la côte longeant le golfe d'Alexandrette par la flotte anglo-française et les soupçons portés contre la population arménienne de la région d'Adana, et puis le bombardement de plusieurs points du golfe de Smyrne jusqu'à Aïvali et des côtes de la Syrie, et le mouvement insurrectionnel des Arméniens dans la région de Van, ont provoqué une méfiance contre les chrétiens en général, et contre les Arméniens en particulier, qui s'est traduite, au fur et à mesure, par des mesures de représailles prises par le gouvernement ottoman, représailles qui n'ont d'égales que celles employées contre tous ces éléments rayas, lors de la conquête ou de l'invasion turque dans l'Asie Mineure et dans une partie de l'Europe orientale.

En effet, tous les rayas chrétiens, astreints au service militaire et incorporés dans l'armée ottomane, peu de temps après la proclamation de la constitution en Turquie, furent en premier lieu mis de côté et désarmés, il y a bientôt cinq mois, pour former des bataillons d'ouvriers, condamnés à des travaux forcés, tels que : la construction de routes et de chaussées, le terrassement de voies ferrées, le balayage des rues ou le cassage de pierres. Plusieurs d'entre eux sont aussi employés à faire des tranchées dans diverses régions que les autorités militaires considèrent comme menacées par les ennemis. Aujourd'hui même, on rencontre un peu partout de ces condamnés, dont l'habillement est bizarre, car d'aucuns sont vêtus comme soldats, d'autres portent le costume de leurs pays (ceux-ci sont les plus nombreux) et la plupart, déguenillés et sans chaussures, devant se contenter d'une maigre ration de pain qui leur est distribuée chaque jour, ce qui fait qu'ils sont obligés de courir après les voyageurs pour leur demander l'aumône. J'en ai rencontré plusieurs sur ma route entre Tarsous et Bozanti, tous Grecs, originaires des environs de Smyrne, de Vourla et Tchesmé, auxquels j'ai distribué un petit secours, car, depuis six mois, m'ont-ils dit, qu'ils se trouvaient dans ces parages, ils n'avaient reçu que leur ration de pain seulement, les autorités militaires ayant signifié de ne leur donner ni vêtements, ni souliers, ni coiffures.

En second lieu, la persécution acharnée contre les chrétiens rayas commença dans toutes les provinces de l'Anatolie, de sorte que des milliers de familles grecques rayas disséminées tout le long des côtes de la mer Egée, furent expulsées et obligées de se réfugier, lors de la guerre dans les Balkans, aux îles des Cyclades comme Chio, Metchin, Samos, etc., d'autres habitant dans l'intérieur sont, depuis bientôt six mois, dispersées de tous côtés et pourchassées à tel point que quelques-unes, pour trouver leur salut, ont été contraintes de se convertir à l'islamisme. C'est ce qui, d'ailleurs, est arrivé à l'élément arménien, comme l'avenir le prouvera.

En troisième lieu, l'élimination, ou bien mieux l'extermination des populations arméniennes de toute l'Asie Mineure se produisit à la même époque, il y a cinq mois environ. C'est surtout dans les provinces de Trébizonde, d'Erzeroum, de Bitlis, de Samsoun, de Sivas, de Mamouret-ul Aziz, de Diarbékir, d'Adana et d'Alep, et même de Constantinople, qu'elle a eu lieu par des moyens barbares et sanguinaires dépassant toute description et que les autorités, tant civiles que militaires, ottomanes continueront à employer pendant toute la durée de la présente guerre mondiale.

En résumé, telle est la déplorable et navrante situation des chrétiens rayas de l'Empire ottoman, malgré la devise ironique inventée par le Comité des Jeunes Turcs lors de la promulgation de la constitution, devise qui est aujourd'hui interprétée, à cause de la dictature militaire allemande, par les mots suivants : persécution à outrance des rayas chrétiens, extermination des populations arméniennes et guerre aux étrangers. Tout ce que je viens de dire dans le présent rapport est bien pénible à constater puisque nous nous trouvons en plein vingtième siècle, et non loin de l'abolition des capitulations par le gouvernement ottoman qui entend prendre rang parmi les gouvernements des pays civilisés.

P. S. — Je viens d'apprendre aujourd'hui que la ville de Karahissar, située dans le vilayet de Sivas, aurait été complètement incendiée et les habitants arméniens au nombre de onze mille, auraient été massacrés pour être entrés en collision avec l'armée turque.

(Archives du ministère des Affaires étrangères, Guerre 1914-1918, Turquie, tome 906, folios 28-33).


II

Le service militaire5
Aux hommes de la classe 1310

Du bureau de recrutement de Sélimié : Il y a près d'un mois que les hommes de la classe 1310 ont été appelés ; nous constatons avec regret que surtout les non-musulmans n'ont pas mis un grand empressement à répondre à cet appel. Les jeunes gens de la classe 1310, musulmans ou non musulmans, qui ne se présenteront pas le lendemain de cet avertissement mériteront, plus que les hommes des autres classes, la peine de mort prévue par la loi. Ils seront immédiatement traduits devant les conseils de guerre.

1)
Nous ne reproduisons qu'un extrait concernant les Arméniens.
*)
Annotation initiale manuscrite de M. Gout : Effacer du rapport de M. Guys tout ce gui permettrait de l'identifier et le communiquer à M. Ponsot. On pourrait te faire paraître d'abord dans la presse américaine puis le reprendre dans la nôtre. Le donner comme un récit d'un voyageur neutre revenu d'Asie.
2)
Ci-dessous reproduite en annexe n° 1.
3)
Rechid bey.
4)
Mgr Ignace Maloyan.
5)
Paru dans le Hilal du 4 août 1915.
Archives du ministère des Affaires étrangères, Guerre 1914-1918, Turquie, tome 906, folio 34.

La numérotation et les notes sont d'Arthur Beylerian :

Beylérian, Arthur. Les Grandes Puissances, l'Empire ottoman et les Arméniens dans les archives françaises (1914-1918), recueil de documents, Paris, Publications de la Sorbonne, 1983.