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Archives françaises

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Le Ministre de la Guerre1
à M. Aristide Briand, Président du Conseil,
Ministre des Affaires étrangères

Dépêche n° 3407-10/11.

Paris, 11 juillet 1916.

(Reçu : Cabinet, 12 juillet ; Direction politique, 13 juillet).

J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint une note établie à l'aide des documents fournis par le Contrôle postal, au sujet des massacres des Arméniens par les Turcs.

Cette communication tire son intérêt du fait qu'elle donne des indications sur le double jeu en Arménie de l'Allemagne, qui veut être à la fois protectrice des chrétiens d'Orient, et alliée des Turcs qui les massacrent.

La lettre ci-jointe du professeur Richter2 est intéressante à ce point de vue.

(Archives du ministère des Affaires étrangères, Guerre 1914-1918, Turquie, tome 888, folio 54).

 

Annexe

L'Allemagne et les massacres d'Arméniens

Les massacres d'Arméniens, qui ont précédé l'avance russe de l'autre côté du Caucase, ont soulevé un juste mouvement d'indignation contre les Turcs, auteurs de ces atrocités ; maintes voix ont associé l'Allemagne et la Turquie, dans leur réprobation : La Missionary Review de New York en particulier s'est élevée très vivement contre le gouvernement allemand, l'accusant sinon d'avoir organisé les massacres, du moins de les avoir favorisés par un silence qui valait une approbation.

Les missionnaires, comme le gouvernement allemand, ont paru très touchés par ces inculpations. L'empereur, s'il est l'allié de la Turquie, aime à se donner comme le protecteur des chrétiens en Orient. Il fallait donc, pour soutenir ce rôle, montrer qu'on ne se désintéressait pas des Arméniens, mais il fallait ne pas pousser le zèle jusqu'à s'immiscer dans la politique intérieure de la Turquie. La diplomatie allemande s'est tirée assez habilement de la difficulté. Pour plaire aux Turcs, elle a essayé de jeter le discrédit sur les Arméniens, en distinguant parmi eux un élément révolutionnaire et en le rendant seul responsable du massacre ; elle a réédité à cet effet et tiré à un grand nombre d'exemplaires un rapport du général Mayevski, ancien consul général de Russie à Van, puis à Erzeroum, où le parti violent, encouragé par l'appui de l'Angleterre, est donné comme ayant motivé par ses excès les représailles turques. Cette brochure, qui paraît d'autant moins suspecte de partialité qu'elle émane d'un Russe, a été imprimée en russe et en français sous le titre de les Massacres arméniens (1916) et distribuée très largement. (On s'est abstenu, pour mieux masquer le but tendancieux de la publication, de faire figurer sur la couverture ainsi qu'à l'intérieur, le nom du lieu où elle est éditée).

D'autre part, le gouvernement allemand a encouragé vivement ses missionnaires à faire preuve d'un zèle, sinon effectif du moins assez apparent, pour donner l'illusion d'une action quelconque au monde civilisé. La lettre dont nous envoyons la traduction ci-jointe3 montre admirablement le rôle joué par le cercle des missions de Berlin en l'occurrence. La tendance actuelle est d'amadouer les comités de secours américains, de les pousser à envoyer de l'argent et des convois de ravitaillement, que l'Allemagne se fait fort, à titre d'alliée de la Turquie, de réexpédier aux destinataires, en les aidant suffisamment dans la répartition [afin de] se créer un titre auprès des Arméniens, tout en se ménageant une garantie contre les Turcs.

Nous avons déjà signalé une lettre du Dr Karl Axenfeld, Berlin (22 avril 1916) au Révérend D T John R. Mott (124 East, 28th Street, New York) où toute participation aux massacres d'Arméniens est déniée avec véhémence et où l'on compare le rôle de l'Allemagne en cette affaire à la conduite tenue par l'Angleterre, auprès de la Russie, lorsqu'ont été maltraités et déportés les Juifs de Pologne et de Galicie.

Lorsque le Révérend Charles S. MacFarland vint en décembre 1915, faire le tour de l'Europe, envoyé qu'il était par le Federal Council of the Churches of Christ in America, il fut admirablement reçu à Berlin par son ancien professeur Adolf Deissmann, l'auteur du Protestant Weekly Letter, qui le présenta à toutes les personnes les plus représentatives ; il fit ainsi la connaissance du Dr Joh[annes] Lepsius, qui s'occupe spécialement des missions en Turquie ; au cours de la conversation, le Dr Lepsius suggéra si adroitement une coopération entre le Deutschen Missionsausschuss et l’Armenian Relief Committee, que MacFarland télégraphia immédiatement au Révérend James L. Barton, président du comité américain pour l'inviter à correspondre avec le professeur Julius Richter, président de l'organisation des missions étrangères allemandes et avec le Dr Lepsius (voir à ce sujet : Rev. Charles S. MacFarland, Report of mission to Europe December 1915-January 1916, S.l.n.d., In-8°, 28 p.).

La présente lettre montre que le Dr Julius Richter, son auteur, n'a pas borné ses relations en Amérique au seul Révérend Barton, mais qu'il y a, sans doute, d'autres correspondants (que lui a peut-être procurés d'ailleurs le Révérend MacFarland). Il répond à une lettre que le Dr W.W. Rockwell (419 West, 117th St., New York) lui a adressée au nom du comité for Armenian and Syrian Relief, en date du 3 mars ; il le remercie de ne pas s'être laissé influencer par des considérations politiques mais d'avoir réuni argent et secours pour les Arméniens ; les sœurs allemandes des missions font de leur côté tout ce que la situation permet. Une Orient und Islam Kommission s'est formée au sein du Deutschen Missionsausschuss ; cette commission, au nom de qui écrit le Dr J. Richter, s'est mise d'accord en février avec les représentants de la mission évan gélique allemande et des œuvres de charité pour venir efficacement en aide aux Arméniens. « Vous comprendrez, écrit le Dr Richter, que nous ne parlions pas ouvertement de ce que les missionnaires allemands font pour adoucir la misère des Arméniens déportés, de peur que leur appui en soit rendu moins efficace ». Il faut en effet, d'après lui, ménager la susceptibilité des Turcs. La vérité doit être que les Allemands ne sont guère en état actuellement de secourir les Arméniens et que leur discrétion est commandée plus par la crainte d'émettre des contrevérités qui seraient facilement démenties, que par des raisons de politique. A défaut d'autres œuvres, le Dr J. Richter envoie à son correspondant une liste des articles et des brochures publiés par les Allemands, pour lui montrer combien la question arménienne a ému le public des missions en Allemagne. Le gouvernement allemand lui-même a fait tout ce qui pouvait être utile pour influencer le gouvernement turc dans le sens désiré. L'ambassadeur allemand à Constantinople4, ainsi que peut en témoigner l'ambassadeur américain Morgenthau, s'est efforcé de toutes manières de conjurer l'extermination des Arméniens. Devant de telles preuves de la bonne volonté des Allemands, on espère que les Américains seront convaincus que le « noble empereur allemand, son pieux et probe chancelier ainsi que son gouvernement ne sont nullement coupables du sort malheureux des Arméniens, que toutes les accusations contre eux sont un tissu de calomnies et de mensonges ».

Il est à craindre que, sous le couvert de bienfaisance, les missions ne contribuassent à alimenter l'Allemagne de fonds américains et à payer une propagande qui nous est hostile.

1)
Signé par le colonel Valantin.
2)
Il s'agit d'une copie de cette lettre, datée du 9 juin 1916 de Berlin, et en allemand, que nous ne reproduisons pas.
3)
Non retrouvée.
4)
M. Wangenheim.
Archives du ministère des Affaires étrangères, Guerre 1914-1918, Turquie, tome 888, folios 55-88.

La numérotation et les notes sont d'Arthur Beylerian :

Beylérian, Arthur. Les Grandes Puissances, l'Empire ottoman et les Arméniens dans les archives françaises (1914-1918), recueil de documents, Paris, Publications de la Sorbonne, 1983.