| TÉMOIGNAGES ET PREUVES
DUPLICITÉ

« Parce que les Arméniens se sont conduits dès le début de la guerre
comme des traîtres et qu'ils sont passés à l'ennemi en massacrant des
villages turcs entiers, le gouvernement s'est trouvé dans l'obligation
de procéder à leur déplacement (les uns disent provisoire, les autres
définitif dans le but de fonder ailleurs des colonies), hors des zones
de combats. Ce déplacement s'est effectué sous la protection de la
gendarmerie et les Arméniens ont été fort bien traités. Malheureusement,
le manque d'hygiène et de sécurité inhérent à l'état de guerre et de
privations qui affectait l'ensemble de l'empire a entraîné la mort d'un
certain nombre de déportés. »
|
L'accusation
telle qu'elle est développée dans le chapitre consacré à la version
arménienne des événements repose, on l'a dit, sur les témoignages de
personnalités étrangères en poste en Turquie, et sur les déclarations de
fonctionnaires turcs chargés de la déportation. A propos de ces derniers,
on peut à la rigueur prétendre qu'ils n'ont pas dit la vérité, afin de se
retrouver « du bon côté» après la défaite, quoique cette suspicion ne
paraisse guère justifiée : s'ils ont cherché à se disculper, c'est bien
que des actes répréhensibles avaient été commis. On peut aussi supposer
que leur témoignage a été fabriqué de toutes pièces, mais alors ils
auraient apporté eux-mêmes un démenti.
En revanche, il ne peut être question de soupçonner les autres témoignages
de partialité ou d'être le fruit d'une propagande. Celui du Dr Lepsius,
par exemple, qui nourrit une grande partie de l'accusation présentée plus
haut, et qui fut le premier à tenter d'avertir les autorités de son pays.
Lepsius était à ce point conscient des complications diplomatiques que
pouvait entraîner pour l'Allemagne, alors alliée de l'Empire ottoman, la
publication de son rapport qu'il accepta de ne le diffuser que dans un
cercle très restreint de spécialistes, en leur demandant, au nom des
intérêts supérieurs du pays, de faire en sorte qu'il ne soit pas divulgué
au public.
Et pourtant, ses conclusions sont sans appel :
La mesure de déportation dégénéra très vite, le plus souvent en une
extermination systématique. On avait en vue, tout d'abord, de se
débarrasser en premier lieu des mâles de la nation arménienne. Dans ce but
un travail préliminaire considérable précéda l'ordre de déportation
générale. Tous les chefs politiques et intellectuels du peuple furent
internés, déportés vers l'intérieur ou tués ...
Sur le sort de la population mâle au service de l'armée ou employée à la
construction des routes, ou comme portefaix, on ne peut que tirer des
conclusions des récits de témoins oculaires qui, voyageant par hasard sur
les routes de l'intérieur, ont certifié l'anéantissement méthodique de
colonnes entières ... Les traitements qui furent infligés en chemin aux
déportés nous font conclure qu'il importait peu, aux auteurs et aux
exécuteurs de ces mesures, que la population déportée reçut, d'une façon
quelconque, le moyen de subsister. Ils ne parurent même pas fâchés que la
moitié pérît en route, et qu'ils fussent exterminés par la faim et les
maladies durant leur migration.
Les journalistes sont également saisis
par l'horreur du spectacle qui s'étale sous leurs yeux. Le correspondant
allemand de la Kalner Gazette,
Harry Stuermer, par exemple, écrit une série d'articles qui seront
interdits par la censure allemande.
Il les fera paraître un peu plus tard en Suisse :
... dès le commencement, les
persécutions visaient aussi les femmes et les enfants. Elles
s'appliquaient sans aucune distinction, à toute la population de six
vilayets orientaux, forte de plusieurs centaines de milliers d'âmes, et se
caractérisaient par de telles bestialités et de telles cruautés qu'on ne
peut en donner aucun exemple dans toute l'histoire humaine, sauf peut-être
les razzias des chasseurs d'esclaves africains et les persécutions
néroniennes des chrétiens. Toute apparence d'un droit pour le gouvernement
turc, qui a voulu faire passer pour des mesures d'intérêt militaire une
évacuation de la zone de guerre rendue nécessaire pour éviter des
troubles, s'écroule devant de telles méthodes. Et j'espère bien qu'il n'y
a pas un seul Allemand, bien informé des faits, qui ne soit plein de
dégoût pour le gouvernement turc en voyant cette boucherie commise de
sang-froid sur toute la population de vastes contrées, et la déportation
de tout le reste avec l'intention de les laisser misérablement crever en
route !
Qui a un peu de sentiment humain ne peut pas juger autrement, si
turcophile qu'il soit du point de vue politique.
Les témoignages qu'Harry Stuermer recueillit au cours de son
reportage, tant auprès des victimes que des fonctionnaires turcs, ainsi
que ses propres observations, concordent point par point avec ceux
rassemblés par le Dr Lepsius, ou avec les constatations des diplomates
américains qui, rappelons-le, adoptaient vis-à-vis de l'Empire ottoman une
position de stricte neutralité.
La dernière et la plus cruelle mesure prise contre les Arméniens fut la
déportation en masse de toute la population, arrachée à ses foyers et
envoyée en exil dans les déserts avec toutes les horreurs commises en
cours de route. Aucune disposition n'avait été prise pour le transport de
ces déportés, ni pour leur nourriture. Ces malheureux, parmi lesquels se
trouvaient des hommes cultivés, des femmes de condition élevée, eurent à
marcher à pied, exposés aux agressions de bandes de criminels spécialement
organisées dans ce but. Les maisons furent littéralement saccagées; les
membres d'une même famille étaient séparés et dispersés; les hommes tués,
les femmes et les jeunes filles violées sur les routes ou emmenées dans
les harems. Les enfants étaient jetés dans les rivières ou vendus à
l'étranger par leurs mères elles-mêmes pour les sauver de la mort par la
faim.
Les faits relatés dans les rapports reçus par l'ambassade, de témoins
oculaires absolument dignes de foi dépassent les plus bestiales et les
plus diaboliques cruautés perpétrées ou imaginées dans l'histoire du
monde. Les autorités turques avaient arrêté toutes communications entre
les provinces et la capitale dans le naïf espoir qu'elles pourraient ainsi
commettre ces crimes avant que rien ne pût en transpirer dans les pays
étrangers. Mais des informations filtrèrent par le canal des consuls, des
missionnaires, des voyageurs étrangers et même des Turcs.
Nous apprîmes bientôt que des ordres avaient été donnés aux gouverneurs
des provinces d'exiler toute la population arménienne qui se trouvait dans
leur circonscription, sans distinction d'âge ni de sexe. Les
fonctionnaires locaux, à peu d'exception près, exécutèrent ponctuellement
ces instructions. Tous les hommes valides avaient été enrôlés dans l'armée
ou désarmés. Le reste, vieillards, femmes et enfants furent soumis aux
plus cruels et aux plus épouvantables traitements.
Enfin l'écrivain allemand Armin T. Wegner
prit sur le terrain des milliers de photographies qui valent mieux que
n'importe quel discours.
L'accusation arménienne, telle que nous l'avons présentée plus tôt, écarte
volontairement le témoignage des victimes du drame, pour éviter toute
présomption de partialité. Pourtant, ils devraient être acceptés au même
titre que les autres, d'autant que, bien que recueillis en des endroits
très divers, de la bouche de personnes n'ayant pas pu communiquer entre
elles, ils rapportent des faits similaires et, lorsqu'ils ont été
recueillis en des lieux où existait une présence étrangère (mission
religieuse ou diplomatique par exemple), ils recoupent dans les moindres
détails les observations des témoins oculaires non arméniens.
La confrontation des différents témoignages, récits de victimes, de
voyageurs, de journalistes, de diplomates, de fonctionnaires turcs, laisse
finalement peu de doute sur la volonté du gouvernement Jeunes Turcs de
faire disparaître la race arménienne du sol turc. Mais il y a une preuve
pour le moins difficile à récuser, ce sont les aveux de Talaat pacha
lui-même. Non pas dans des télégrammes sujets à caution mais dans les
entretiens qu'il accorde aux diplomates en poste à Constantinople. Et, pas
n'importe lesquels: les représentants des États-Unis, pays neutre, et de
l'Allemagne, principal allié de l'empire. Pourquoi Talaat parle-t-il ainsi
sans réserve ? Peut-être parce que, protégé par l'Allemagne, il croit à la
victoire dans la guerre et à la certitude qu'une fois celle-ci terminée,
le dossier arménien ne sera pas ouvert. Car on ne demande pas de comptes
aux vainqueurs. Quant aux Arméniens, ils ne seront que les nouvelles
victimes de la formule Brennus « Malheur aux vaincus ! »
D'ailleurs, le ministre de l'Intérieur ottoman est certainement persuadé
que cette élimination, pour dramatique qu'elle soit, est la condition sine
qua non de la « turquisation » de l'empire, base nécessaire de son essor.
Et que ses partenaires diplomatiques comprendront la raison d'État.
Voici comment Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis, raconte ses
entrevues avec Talaat pacha :
... Il m'apprit que le comité Union et Progrès avait examiné la
question avec soin et que la politique actuelle était officiellement celle
du gouvernement, ajoutant qu'il ne fallait pas croire que les déportations
eussent été décidées à la hâte, mais qu'elles étaient au contraire le
résultat de longues et sérieuses délibérations. A mes requêtes successives
en faveur de ce peuple, il me répondit sur un ton tantôt sérieux, tantôt
fâché et parfois même dégagé.
– Je me propose de discuter un jour avec vous de la question arménienne
tout entière. Puis il ajouta à voix basse en turc :
Mais ce jour ne viendra jamais.
– D'ailleurs pourquoi vous intéressez-vous aux Arméniens ? demanda-t-il
une autre fois. Vous êtes juif, et ces gens sont chrétiens. Les mahométans
et les juifs s'entendent on ne peut mieux. Vous êtes bien considéré ici.
De quoi vous plaignez vous ? Pourquoi ne pas nous laisser faire de ces
chrétiens ce que nous voulons ?
... Une des raisons pour lesquelles Talaat répugnait à parler de cette
question avec moi venait de ce que l'employé de l'ambassade qui nous
servait d'interprète était lui-même un Arménien. Au début d'août, il
m'envoya un message spécial, me demandant si je pouvais le recevoir seul,
désirant discuter à fond le problème arménien et spécifiant qu'il serait
son propre interprète: pour la première fois, il me reconnaissait le droit
de m'y intéresser.
L'entrevue eut lieu deux jours après. Le hasard voulut que depuis ma
dernière visite j'eusse fait couper ma barbe. Dès que j'entrai, le
ministre me dit sur un ton railleur :
– Vous voilà redevenu jeune homme, si jeune que je ne puis plus vous
demander conseil et avis comme autrefois.
– J'ai fait couper ma barbe, répondis-je, parce qu'elle était devenue
toute blanche à la suite des douleurs que me cause votre traitement des
Arméniens.
Après cet échange de compliments, nous nous mîmes sérieusement à discuter
l'objet de ma visite.
– Je vous ai demandé de venir aujourd’hui commença-t-il, désirant vous
expliquer notre attitude à l'égard des Arméniens. Elle est basée sur trois
points distincts : en premier lieu, les Arméniens se sont enrichis aux
dépens des Turcs ; secondement, ils ont résolu de se soustraire à notre
domination et de créer un État indépendant ; enfin, ils ont ouvertement
aidé nos ennemis, secouru les Russes dans le Caucase, et par là causé nos
revers. Nous avons pris la décision irrévocable de les rendre impuissants
avant la fin de la guerre.
Je pouvais amplement réfuter chacun de ces points. La première objection
n'était qu'un aveu de la supériorité des Arméniens, au point de vue de
leur capacité industrielle, sur les Turcs paresseux et bornés. L'idée de
les massacrer, pour détruire la concurrence commerciale n'était vraiment
pas banale ! Quant à l'accusation principale, à savoir que les Arméniens
conspiraient contre la Turquie et sympathisaient ouvertement avec ses
ennemis, elle provenait de ce que depuis des années ces derniers
s'adressaient sans cesse aux puissances européennes pour les protéger
contre le vol, le meurtre et l'outrage. Le problème arménien, comme tous
les conflits de races, était le résultat de siècles de mauvais traitements
et d'injustice. Il n'y avait qu'une solution : élaborer un système de
gouvernement basé sur l'égalité de tous les citoyens et d'après lequel les
criminels auraient été châtiés, en tant qu'individus, et non point par
rapport à leur nationalité. Je discutai longuement ces questions et
quelques autres s'y rattachant.
– Ce n'est pas la peine d'argumenter, objecta Talaat, nous avons déjà
liquidé la situation des trois quarts des Arméniens. Il n'y en a plus à
Bitlis, ni à Van, ni à Erzeroum. La haine entre les deux races est si
intense qu'il nous faut en finir avec eux, sinon nous devrons craindre
leur vengeance.
– Puisque vous vous souciez peu du point de vue humanitaire, lui fis-je
observer, pensez aux pertes matérielles. Ce sont les Arméniens qui font la
prospérité du pays. Ils sont à la tête d'un grand nombre de vos industries
et sont vos plus gros contribuables. Qu'adviendra-t-il de votre commerce
si vous les supprimez ?
– Nous nous moquons des dommages économiques, répliqua Talaat, nous les
avons estimés et savons qu'ils ne dépasseront pas 5.000.000 de livres ;
cela ne nous inquiète pas. Je vous ai demandé de venir ici afin de vous
faire savoir que notre attitude à ce sujet est absolument déterminée et
que rien ne la fera changer. Nous ne voulons plus voir d'Arméniens en
Anatolie, ils peuvent vivre dans le désert, nulle part ailleurs.
Il est enfin une dernière remarque que
Talaat fit à Morgenthau. Elle aurait dû valoir à son auteur la palme du
cynisme :
Un jour que je discutais le cas d'un certain Arménien, je l'assurai
qu'il avait tort de le regarder comme un de leurs ennemis, car il ne leur
était nullement hostile.
– Aucun Arménien ne peut être notre ami après ce que nous leur avons fait,
répondit-il.
Cela n'empêcha pas cependant Talaat de
me demander la chose la plus étonnante du monde. La New York Life
Insurance Company et l'Equitable Life of New York avaient depuis des
années fait des affaires considérables avec les Arméniens. L'habitude
d'assurer leur vie n'était qu'une autre preuve de leur prospérité.
– Je voudrais,
dit Talaat, que vous me fassiez avoir par les compagnies
américaines d'assurance sur la vie la liste complète de leurs clients
arméniens car ils sont tous morts maintenant sans laisser d’héritiers :
leur argent revient par conséquent au gouvernement. C'est lui qui doit en
bénéficier. Voulez-vous me rendre ce service ?
Ç'en était trop, et furieux, je lui dis :
– Ne comptez pas sur moi pour vous procurer ces listes ! Et me levant, je
le quittai7.
Morgenthau a naturellement des conversations avec d'autres membres du
cabinet turc, en particulier, le ministre de la Guerre Enver pacha. Au
cours de l'une d'elles, il émet l'hypothèse que le ministre n'est sans
doute pas coupable des massacres :
– Je sais bien que le cabinet n'aurait jamais donné de tels ordres,
dis-je, et on ne saurait vraiment vous blâmer, vousmême Talaat et les
autres membres du cabinet. Vos subordonnés ont évidemment outrepassé la
consigne. Je comprends d'ailleurs toute la difficulté de la tâche.
Enver se redressa soudain. Je m'aperçus que mes remarques, loin de
préparer le terrain pour une discussion paisible et amicale, n'avaient
fait que l'offenser, car je venais de sous entendre que des événements
pouvaient se produire en Turquie, dont lui et ses associés n'étaient pas
responsables.
- Vous vous trompez entièrement, me répondit-il, nous sommes les maîtres
absolus de ce pays. Je n'ai nullement l'intention de rejeter le blâme sur
nos subalternes, et suis tout disposé à assumer la responsabilité de tout
ce qui est arrivé.
Enfin, c'est aux diplomates allemands
que Talaat dévoile ouvertement son projet. Il n'est pas impossible, comme
on le verra, que les Allemands aient eu une part de responsabilité dans
l'affaire arménienne, mais ils furent apparemment dépassés par l'ampleur
que prirent les événements, et s'en alarmèrent sans pouvoir véritablement
intervenir de façon efficace auprès de leur allié, ainsi que le révèlent
les correspondances diplomatiques conservées dans les archives de la
Wilhelmstrasse :
Une correspondance de l'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople,
Wangenheim, avec le chancelier Bethmann-Holweg résume ainsi la
question arménienne :
Lettre du 17 juin 1915
Il est évident que la déportation des Arméniens n'est pas motivée par
les seules considérations militaires. Le ministre de 1'1 ntérieur Talaat
bey a dernièrement, dans une conversation avec le docteur Mordtmann,
actuellement en service à l'ambassade impériale, déclaré ouvertement « que
la Porte voulait profiter de la Guerre mondiale pour en finir radicalement
(gründlich aufzuraümen) avec leurs ennemis intérieurs (les chrétiens
autochtones) sans être gênés par l'intervention diplomatique de
l'étranger.
Les textes suivants complètent ce
tableau de la situation :
Rapport du consul
Von Sheubner-Richter, d'Erzeroum.
Le 28 juillet 1915 (n° 123)
– Les partisans de la dernière orientation extrême du comité Jeunes Turcs
conviennent que le but final de leur action contre les Arméniens est leur
extermination complète en Turquie, a dit textuellement une personnalité
autorisée.
Rapport du consul Von
Scheubner-Richter, rédigé à son retour à Munich le 4 décembre 1916 (n°
309) :
Une grande partie du comité Jeunes Turcs estime que l'empire doit être
construit sur une base purement musulmane et pan-turque. Les habitants non
musulmans et non Turcs de l'État doivent être islamisés et turquifiés par
la force, et, là où cela n'est pas possible, exterminés. Le temps actuel
semble à ces messieurs le plus propice pour la réalisation de ce plan. Le
premier point de leur programme comportait la liquidation des Arméniens.
A la lecture de ces documents, il
devient de plus en plus difficile de douter de l'existence d'un plan
d'extermination méthodique de la race arménienne, et de croire à la non
responsabilité du gouvernement turc. Cela lève en grande partie toutes les
incertitudes qui pesaient sur les déclarations des fonctionnaires turcs
qui sont présentées au chapitre donnant la version arménienne des faits
ainsi que celles que nous reproduirons par la suite.
Que penser alors des télégrammes présentés par la défense turque au
chapitre précédent qui, sans aller jusqu'à ordonner, comme l'a affirmé la
presse turque, que les Arméniens soient traités avec autant d'attention
que s'ils étaient des touristes, organisaient les transports de déportés
de façon à ce que ceux-ci aient à souffrir le moins possible du
déplacement ?
Il n'y a pas de raison d'en contester l'authenticité, d'autant qu'ils ne
proviennent pas des archives turques, qui pourraient être considérées
comme suspectes, mais de celles du Foreign Office à Londres.
En ce qui concerne le programme officiel de déportation et les consignes
publiées au début 1915 visant à préserver les biens et la sécurité des
Arméniens, ou à leur promettre qu'ils trouveraient sur leur lieu d'exil de
quoi fonder de nouveaux foyers, ils sont, ainsi que le font remarquer les
observateurs diplomatiques, certainement imputables à la volonté des
autorités turques d'éviter de trop grands remous au début de l'affaire, en
cachant les buts véritables de ce déplacement de populations jusqu'à ce
qu'il soit pratiquement réalisé, ou que l'on soit assuré qu'il pourrait se
poursuivre sans danger. En tout cas, il n'est pas un Arménien qui ait été
indemnisé, et les lieux d'exil prévus en Syrie et en Mésopotamie
n'offraient aux nouveaux arrivants que l'étendue de leurs immensités
désertiques.
Cette volonté de discrétion vaut moins pour les ordres datés de la fin de
1915 ou de 1916. Les mesures en étaient à un tel degré d'application,
qu'il n'y avait plus lieu de craindre une quelconque réaction du parti
Dashnak réduit à néant, d'éventuels soulèvements ou l'intervention des
puissances étrangères qui de toute façon avaient d'autres préoccupations.
On peut toutefois avancer l'explication suivante. Lorsque les premières
rumeurs concernant les mesures prises contre les Arméniens parvinrent en
Occident par le biais de la presse américaine, on n'y ajouta pas foi.
Le fait que les puissances de l'Entente en profitèrent pour adresser une
mise en garde officielle à la Turquie et à ses alliés ne fit que renforcer
l'Allemagne dans sa conviction qu'il s'agissait là d'une manœuvre de
propagande téléguidée par les Anglais. Mais progressivement, les
informations qui se succédaient à un rythme de plus en plus rapide dans
les chancelleries en Turquie confirmaient la réalité de ces informations.
Des fuites de sources diplomatiques, le rapport Lepsius dont le contenu
commençait à transpirer malgré le secret dont il était entouré, des
articles qui, malgré la censure, parvenaient à la connaissance du public,
firent naître en Allemagne un vaste mouvement de protestation, tandis
qu'aux États-Unis, l'opinion publique commençait à s'émouvoir.
Le gouvernement allemand tenta d'intervenir auprès des responsables
ottomans, sans succès, car il ne pouvait aller trop loin dans ses
exigences à l'égard d'un allié. Si bien que Talaat chercha probablement à
calmer la tempête en entourant ses dispositifs d'une plus grande
discrétion.
Une des mesures consista à entraver le travail des journalistes et des
correspondants diplomatiques, ainsi que le montrent les télégrammes remis
par Naïm bey.
Télégramme chiffré envoyé par le ministre
de l'Intérieur à la préfecture d'Alep.
Par la démarche que sur l'instruction de son gouvernement l'ambassade
américaine fit dernièrement auprès de nous, il apparaît que les consuls
américains se procurent des nouvelles par des moyens secrets. Bien qu'il
leur fût répondu que la déportation des Arméniens s'effectue d'une manière
sûre et confortable, cette affirmation n'étant pas suffisante pour
convaincre, faites en sorte que lors de la sortie des Arméniens des
villes, des bourgs et des centres, des faits pouvant attirer l'attention
ne se produisent pas. Au point de vue de la politique actuelle il est
d'une importance capitale que les étrangers qui circulent par là soient
convaincus que cette déportation ne se fait que dans un but de changement
de séjour. Pour ce motif, il est provisoirement important d'étaler pour la
frime une conduite délicate, et de n'appliquer les moyens connus que dans
les endroits propices. Je vous recommande à ce propos d'arrêter les
personnes qui donnent ces nouvelles ou qui font des enquêtes et de les
livrer, sous d'autres prétextes, aux cours martiales.
Le 18 novembre 1915
Le ministre de l'Intérieur
Talaat
Première apostille :
Sans parler du télégramme chiffré,
voyez le directeur de la police. Y a-t-il réellement des gens qui
enquêtent ? Conformément aux ordres du ministre, que les opérations se
fassent ici avec modération.
Au sous-directeur général des déportés,
Le 21 novembre 1915
Le préfet, Mustafa Abdulhalik
Deuxième apostille :
J'étais sûr de l'existence de semblables
personnes et j'avais prié à plusieurs reprises le directeur de la police
de les poursuivre, mais ses démarches n'eurent pas de résultat. Si la
préfecture lui faisait une énergique recommandation, le résultat pourrait
peut-être en être assuré. c' est à vous d'ordonner dans la circonstance.
Le 21 novembre 1915
Le sous-directeur général
Abdulahad Nouri
Troisième apostille :
Vous devriez écrire aussi aux
fonctionnaires préposés à la déportation.
Au sous-directeur général
Le 22 novembre 1915
Le préfet, Mustafa Abdulhalik
Écrivez, Naïm effendi!
Le 22 novembre 1915
Il fut écrit (dossier 741/16).
Dans les mémoires de Naïm bey se
trouve aussi la copie du télégramme chiffré suivant qui se rapporte
également à cette affaire et fut envoyé un mois plus tard environ.
N° 745
Télégramme chiffré du ministre de l'Intérieur envoyé à la préfecture
d'Alep.
Nous apprenons que quelques correspondants de journaux arméniens,
circulant dans vos parages, se sont procurés des photographies et des
papiers représentant des faits tragiques et qu'ils les ont confiés au
consul américain de votre localité10.
Faites arrêter et supprimer les personnes dangereuses de ce genre.
Le Il décembre 1915
Le ministre de l'Intérieur
Talaat
DUPLICITÉ
La deuxième méthode du cabinet ottoman consistait à continuer à envoyer
des télégrammes officiels prêchant la modération et menaçant de sanctions
des auteurs d'exactions contre les Arméniens, tout en adressant
parallèlement des ordres secrets, dont on ne trouverait pas copie dans les
archives officielles et qui les contrediraient.
C'est du moins ce qu'affirme Naïm bey qui remit à A. Andonian des
télégrammes confidentiels ordonnant l'arrêt des poursuites contre les
gendarmes et les membres de l'organisation spéciale chargée de l'exécution
des mesures anti-arméniennes qui auraient été interpellés par des
fonctionnaires essayant de mettre à profit les consignes officielles pour
mettre fin aux massacres. Dans tous ces télégrammes, pour les mêmes
raisons de discrétion, le mot « Arménien » n'est jamais mentionné. Ceux-ci
sont désignés par la périphrase « les personnes en question ».
Nous apprenons que certains fonctionnaires
ont été traduits devant le conseil de guerre avec l'accusation d'avoir agi
avec rigueur et violence envers les personnes en question. Bien que le
fait ne soit qu'une simple formalité, il est de nature à atténuer le zèle
des autres fonctionnaires. Pour ce motif, j'ordonne que de semblables
enquêtes n'aient plus lieu à l'avenir.
Le ministre de l'Intérieur
Talaat
Dans une note suivant la présentation
de ce télégramme, Andonian explique :
Le mudir d'Abou Harrar, une grande station
sur la ligne de l'Euphrate, était devenu la terreur des déportés qui s'y
trouvaient. Avec un énorme gourdin, dont il ne se séparait jamais, il
assassinait qui il voulait. Sur de nombreuses plaintes, il fut convoqué à
Alep pour y être jugé pour la forme, mais en vertu de ce télégramme, il
fut immédiatement renvoyé à ses fonctions sans même être interrogé.
A son retour, il déchargea son revolver sur les déportés en criant :
– Vous vous êtes plaints, et quel en fut le résultat ? Me revoilà à la
tête de mes fonctions.
On comprend sans doute qu'après son retour les barbaries de cet homme, que
les déportés appelaient « briseur d'os », prirent de plus grandes
proportions.
Un autre télégramme complète le
premier :
La prise en considération des plaintes et des procès émanant des
personnes en question, à propos de toutes sortes de questions
personnelles, pourrait non seulement retarder leur envoi (dans le désert),
mais elle donnerait encore lieu à certaines opérations qui pourraient plus
tard donner peut-être naissance à des inconvénients politiques. Pour cette
raison, il ne faut pas prendre en considération ces démarches et il faut
donner des instructions dans ce sens aux intéressés.
Le ministre de l'Intérieur Talaat.
Ce dernier télégramme montre le souci
de Talaat de ne pas laisser de traces qui pourraient par la suite servir
de preuves à l'existence du génocide. Les ordres écrits que l'on
retrouvera après la guerre ne reproduiront que les consignes officielles
destinées à se disculper par la suite.
|