Jusqu’au bout

Mois après mois, tout continue, inexorablement. Certes, le gouvernement prendra en novembre des mesures officielles, les premières, pour arrêter l'opération ; de même, il déclarera souvent vouloir épargner les communautés catholiques et protestantes. Mais, en réalité, il n'en fait rien et son action est empreinte d'une farouche et terrible détermination : aussi longtemps qu'il le peut, il continue. Malgré les ordres, qui ne sont donc là que pour servir de paravent, la déportation se poursuit, s'accentue, s'aggrave.

Car le gouvernement turc envoie simultanément d'autres ordres, mais ceux-là sont secrets, chiffrés et destinés uniquement aux fonctionnaires par l'intermédiaire desquels s'exécute la politique d'extermination. C'est ainsi que, sous son timbre de ministre de l'Intérieur, Talaat adresse au vali d'Alep, le 15 septembre 1915, ce télégramme :

« Il a été récemment communiqué que le gouvernement, sur l'ordre du Comité, a décidé d'exterminer entièrement tous les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s'opposeront à cet ordre et à cette décision seront démis de leurs fonctions. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelque tragiques que puissent être les moyens de l'extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence33. »

 

Ces ordres ne font d'ailleurs que compléter et étendre les dispositions de la loi du 27 mai « sur le déplacement des personnes suspectes » :

« Article 1 : En temps de guerre, les commandants d'armée, de corps d'armée et de division ou leurs remplaçants, ainsi que les commandants des postes militaires indépendants, qui se verraient en butte de la part de la population à une attaque ou une résistance armée, ou rencontreraient, sous quelque forme que cela soit, une opposition aux ordres du Gouvernement ou aux actes et mesures concernant la défense du pays et la sauvegarde de l'ordre public, ont l'autorisation et l'obligation de les réprimer immédiatement et vigoureusement au moyen de la force armée et de supprimer radicalement l'attaque et la résistance.

Article 2 : Les commandants d'armée, de corps d'armée et de division peuvent, si les besoins militaires l'exigent, déplacer et installer dans d'autres localités, séparément ou conjointement, la population des villes et des villages qu'ils soupçonnent coupable de trahison ou d'espionnage.

Article 3 : Cette loi entre en vigueur à partir de sa publication16. »

 

Et ce sont ces textes, que l'on ne connaîtra que plus tard, qui sont valables, appliqués, efficaces. II en va de même quand il s'agit de dissimuler les effets de la déportation. La lettre que Djemal fait adresser, en septembre 1915 également, à l'ingénieur en chef (pour la Syrie) du chemin de fer de Bagdad est, par nature, publique : « La quatrième Armée ayant été informée que certains Ingénieurs et Employés du Chemin de Fer de Bagdad prennent les photographies de vue de transports des Arméniens, Son Excellence, Djemal Pacha, Commandant en Chef de l'Armée, a donné ordre afin que ces Ingénieurs et Employés remettent de suite et dans le délai de 48 heures, au Commissariat Militaire tous les clichés des photographies avec toutes les copies qu'ils ont pris. Tous ceux qui ne remettront pas ces photographies seront soumis aux punitions et jugés comme ayant pris des photographies sur le champ de guerre sans autorisation16. »

Mais le télégramme que Talaat envoie le 18 novembre au vali d'Alep fait partie, lui, de ces documents secrets où se révèle la véritable politique du gouvernement : « Par la démarche que sur l'instruction de son gouvernement l'ambassade américaine fit dernièrement auprès de nous, il apparaît que les consuls américains se procurent des nouvelles par des moyens secrets. Bien qu'il leur fût répondu que la déportation s'effectue d'une manière sûre et confortable, cette affirmation n'étant pas suffisante pour les convaincre, tâchez que lors de la sortie des Arméniens des villes, des bourgs et des centres, des faits pouvant attirer l'attention ne se produisent pas. Au point de vue de la politique actuelle, il est d'une importance capitale que les étrangers qui circulent par là soient convaincus que cette déportation ne se fait que dans un but de changement de séjour. Pour ce motif, il est provisoirement important d'afficher une conduite délicate et de n'appliquer les moyens connus que dans les endroits propices. Je vous recommande à ce propos d'arrêter les personnes qui donnent ces nouvelles ou qui font des enquêtes et de les livrer, sous d'autres prétextes, aux cours martiales33. »

Les témoignages allemands montreront de même avec quel soin, quand le passage d'une personnalité étrangère est annoncé, les gendarmes nettoient la route des cadavres et nivellent le sol. Toutes les traces ne disparaissent pas cependant : « J'ai remonté le fleuve Chabur depuis Buseir en compagnie du capitaine Loeschebrond et du sous-officier Rongenegger, dira un ingénieur : sur la rive gauche du fleuve, j'ai rencontré de grandes quantités de crânes blanchis et de squelettes humains ; certains crânes étaient troués de balles. Çà et là nous trouvâmes des tas de bûches, également avec des os et des crânes humains. C'est devant le Kischla Scheddade qu'il y avait les plus gros amoncellements. La population parlait de 12 000 Arméniens qui auraient été massacrés, fusillés ou noyés en ce lieu16. »

 

Donc, tout continue.

En septembre 1915, l'ambassadeur d'Allemagne apprend que la population chrétienne de Djezireh a été entièrement massacrée et il écrit : « Cet événement ainsi que ceux déjà rapportés de Trébizonde et d'Angora sont en évidente contradiction avec les dispositions prises récemment par le ministère de l'Intérieur qui laissaient espérer la fin de la persécution des Arméniens et des excès qui y sont liés. » Mais, « interrogé encore une fois là-dessus, le ministre [déclare] qu'il n'y a pas de massacre en Turquie » et l'ambassadeur d'ajouter : « De cette réponse peu satisfaisante on pourrait conclure que des excès ont été effectivement commis à Djezireh et que la Porte croit pouvoir se soustraire à des explications gênantes en formulant un démenti16. »

En octobre, c'est 300 000 déportés qu'il est prévu d'envoyer plus loin vers le sud pour s'y « établir » : à Rakka, à Deir-es-Zor, dans le Hauran occidental ; et le directeur des affaires politiques du vilayet d'Alep estime qu'une fois le but atteint, ils seront abandonnés à eux-mêmes et « devront tous mourir »16. En décembre, pour quelques milliers d'habitants de Constantinople, puis en janvier 1916 pour tous ceux qui, vivant à Alep, ne disposent pas de papiers en règle, le processus continue ; de même en mars, à Alep encore, à Marach, à Brousse, à Andrinople, à Angora, à Konia.

En avril 1916, un an après le début de la déportation en masse, ceux qui ont pu s'arrêter sur la route sont déplacés à nouveau, vers le désert, vers Deir-es-Zor, toujours plus loin.

En août, les agents allemands ont l'impression que tout va mieux, mais le tableau reste sombre. C'est ce que montre le témoignage d'un officier allemand que rapporte Hoffmann, le consul à Alep : « La route d'Alep à Deir-es-Zor (que les convois de déportés ont empruntée pendant des mois) offre maintenant un autre spectacle : elle est devenue relativement déserte. Certes, il y a encore des camps d'Arméniens assez importants dans les stations proches d'Alep. Plus loin vers le Sud, après Meskéné, les camps sont considérablement réduits. Parmi les grandes stations, Sabkha est complètement évacué ainsi que Deir-es-Zor, mis à part quelques centaines d'artisans qui travaillent pour les militaires : il y a huit semaines seulement, cette dernière localité comptait encore plusieurs milliers d'Arméniens rassemblés dans des camps (20 000 d'après une estimation turque). Les chefs spirituels tels que professeurs, avocats, prêtres, ont été retirés dernièrement des camps et enfermés dans des bâtiments publics (c'est-à-dire des prisons). Tous les autres ont disparu, même ceux qui avaient réellement commencé à s'établir dans les stations situées plus au Nord. D'après la version officielle, ils auraient été déplacés plus loin, vers Mossoul (donc par une route qui ne laisse qu'à un très petit nombre d'entre eux une chance d'arriver vivants au but). L'opinion générale est qu'ils se sont fait égorger dans les petites plaines au sud de Deir-es-Zor, entre l'Euphrate et le fleuve Chabur. Les Arméniens ont été emmenés peu à peu, par groupes de plusieurs centaines, et tués par des hordes de Tcherkesses auxquels on a eu recours pour l'occasion. Ces informations ont été confirmées à l'officier par un témoin arabe, qui revenait justement du théâtre de ces épisodes sanglants où il avait été poussé par sa curiosité. L'officier a eu l'impression que cet homme était digne de foi. Il mentionna au cours de son récit, dont je passe les détails, que dans l'endroit où il s'était rendu, 300 Arméniens attendaient encore d'être égorgés, la moitié l'après-midi, les autres la nuit suivante. Plusieurs Arméniens ont trouvé un abri chez des Arabes. La gendarmerie s'emploie à les rechercher, en organisant de véritables battues. Les proies sont chargées dans des embarcations sur l'Euphrate et emmenées à Deir-es-Zor16. »

En août également, on établit à nouveau des statistiques de survie, à partir d'un recensement fait à Alep dans un orphelinat allemand : 720 survivants — les orphelins justement — sur 3 336 déportés, soit 78,5 % de « pertes » ; d'autres chiffres frappent dans ce même rapport : 53 mères sont mortes « de mort naturelle », 379 « de mort non naturelle16. » On comprend, dans ces conditions, que les interventions des diplomates soient lucidement sans espoir, en dehors même de la fermeté avec laquelle le gouvernement turc refuse les interventions étrangères, et c'est bien ainsi que l'ambassadeur d'Allemagne les décrit lui-même : « J'ai tenu un langage extrêmement ferme. Il ne sert à rien de protester et les promesses turques de ne pas entreprendre de nouvelles déportations sont sans valeur 16. » Car, du côté turc, on fait souvent des promesses, ou bien on se montre très évasif et les réponses sont vagues. En 1916, il est vrai, les promesses deviennent mirifiques : dès que la guerre sera finie, « tout pourra être réglé16. »

C'est d'ailleurs au lendemain même du 24 avril que Talaat inaugure cette tactique qui consiste à promettre sans tenir, à seule fin de gagner du temps. L'ambassadeur d'Allemagne rapporte en effet une conversation dont il ressort, à propos des innocents arrêtés avec les autres, que « Talaat, de sa propre initiative et sans qu'aucune intervention soit nécessaire, va leur accorder l'autorisation de revenir ». Personne ne reverra jamais la plupart d'entre eux.

 

Parmi les victimes de la déportation, il y a aussi tous ceux qui ont pu se réfugier au Caucase ou en Perse, mais leur sort est précaire, lié aux aléas des opérations militaires. Le massacre fluctue avec le succès ou la défaite des troupes turques, gagnant ici de nouvelles zones, à l'extérieur même du territoire, au Caucase russe ou en Perse, reculant là quand l'avance russe reprend — mais avec la débâcle qui suit la Révolution d'Octobre, il reprendra encore de l'ampleur. Sur le territoire turc, il y a aussi tous ceux qui ne sont pas encore morts, mais qui survivent à peine à la déportation, parce qu'ils sont abandonnés sur les routes, parqués dans des camps, laissés dans le désert, partout privés de tout, empêchés de se nourrir, de se vêtir et même de boire.

 

Bien sûr, les Arméniens ont toujours la possibilité d'échapper au génocide en acceptant la conversion à l'islamisme : rarement offerte aux hommes, qui l'acceptent encore plus rarement, cette possibilité permet à de nombreuses femmes et à de nombreuses fillettes d'éviter la mort immédiate. Des dizaines de milliers d'Arméniennes disparaissent ainsi dans les harems, proies faciles pour ceux des musulmans à qui il ne suffit pas de les violer ; car il s'agit presque toujours de conversions forcées, et celles qui se refusent à subir cette contrainte destinée à leur faire perdre jusqu'à leur identité se jettent dans l'Euphrate avec leurs enfants... D'ailleurs, le gouvernement lui-même finit par rejeter cette solution, préférant en définitive l'extermination complète d'un peuple qui ne pourrait plus que le haïr. C'est bien ainsi que s'exprime Talaat en privé ; et les textes officiels confirment cette dernière orientation, en particulier en ce qui concerne les enfants. D'autres télégrammes secrets de Talaat en font foi :

« Recueillez et entretenez seuls les orphelins qui ne pourraient se rappeler les terreurs auxquelles furent soumis leurs parents. Renvoyez les autres avec les caravanes. » (12 décembre 1915.)

« A une époque où des milliers d'émigrés musulmans et de veuves de martyrs ont besoin de protection et de nourriture, il n'est pas admissible de faire des frais pour nourrir des enfants de personnes connues* qui à l'avenir ne serviront pas à autre chose qu'à être dangereux. Les renvoyer de la Préfecture avec les caravanes des déportés et envoyer, conformément à notre dernière instruction, à Sivas, ceux qu'on est en train d'entretenir. » (23 janvier 1916.)

« Prétextant qu'ils seront soignés par l'administration des déportés, sans éveiller les soupçons, prendre et exterminer en masse les enfants des personnes connues* ramassés et soignés, sur l'ordre du ministre de la Guerre, dans les stations militaires. Nous aviser. » (7 mars 1916)33.

  C'est exactement ce que constatent bientôt les représentants allemands : « Le gouvernement turc a nommé un commissaire spécial pour les orphelinats, chargé de leur prise en charge dans le cadre de l'administration turque. Selon des renseignements de seconde main, elle devrait s'effectuer selon les principes suivants : les garçons de plus de treize ans seront expulsés et les filles de plus de treize ans mariées (à des musulmans bien entendu). Les enfants entre dix et treize ans, déjà imprégnés par leur passé, seront séparés des plus jeunes et placés dans des orphelinats purement turcs où ils devront apprendre un métier. Les enfants de moins de dix ans seront élevés dans des établissements spéciaux. En d'autres termes, cela signifie que les garçons de plus de treize ans seront tués, les filles de cet âge placées dans des harems16. »

 

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner des chiffres que donne à nouveau Lepsius. Dès 1916, vingt ans après le livre qu'il a consacré aux victimes d'Abdul Hamid, il publie en conscience un rapport secret sur les massacres, et ce malgré la réticence patriotique qu'il éprouve à accuser un allié de son propre gouvernement. Le tableau qu'il a établi pour l'ensemble des Arméniens vivant en Turquie montre que, sur le total de 1 845 450 personnes auquel il s'arrête, 1 396 350 ont été « déportées ou tuées », soit 75 %. Encore faut-il rappeler que la déportation continue bien après ce premier bilan. Ce tableau indique aussi le nombre de fugitifs (244 000) et de rescapés — ceux qui n'ont pas subi la déportation : 204 700. Et comme il est détaillé vilayet par vilayet, on découvre que pour la Cilicie, pour la Syrie septentrionale, pour l'Anatolie orientale, la colonne des rescapés est totalement vide... En revanche, on ne note que 10 000 déportés pour Constantinople (161 000 habitants arméniens) ; et à Jérusalem, à Beyrouth, à Bagdad, à Damas, c'est la colonne des victimes qui est totalement vide37. Les données chiffrées, même si elles ne peuvent jamais être exactes, complètent bien ainsi les informations que l'on a relevées sur la géographie du génocide.

 

Et quand tout est fini, ou presque, en février 1917, Talaat, devenu grand vizir, assure qu'il a l'intention « d'introduire une nouvelle orientation dans la politique des nationalités » ; et la dépêche allemande ajoute qu' « il a également fait venir le patriarche catholique et le patriarche œcuménique arméniens pour leur dire que la population arménienne pourra être sûre qu'on ne portera pas atteinte à ses droits constitutionnels. Il sera dans la mesure du possible remédié à tout ce qui a été fait par le gouvernement précédent sous la contrainte des nécessités militaires. Des ordres ont été donnés dans ce sens aux autorités provinciales16. » En 1895 déjà, une fois le massacre achevé, le crieur public passait dans les rues de Sivas pour menacer de mort tous ceux qui tueraient ou pilleraient « désormais7 »... Cette fois aussi, les promesses du « nouveau » gouvernement ne sont encore que verbales : tout continue, et pourtant il y a déjà deux ans que les déportations ont commencé.

Et si la masse de l'opération s'achève au printemps 1917, c'est peut-être parce que la situation militaire ne va plus être assez favorable pour permettre durablement sa poursuite, c'est certainement parce qu'il n'y a pratiquement plus de villages à vider, d'hommes à assassiner, de femmes à violer, d'enfants à noyer. Et c'est bien ainsi que l'entend, dès le mois d'août 1915, le consul allemand à Erzeroum quand il écrit : « L'expulsion des Arméniens touche à sa fin maintenant, ce qui veut dire que dans la zone de ce consulat il ne reste plus d'Arméniens16. »

 

En réalité, c'est la nation arménienne en tant qu'ethnie qui est visée par l'ensemble des mesures du gouvernement turc. Comment justifier autrement tout ce qui vient frapper les femmes, les enfants, les vieillards ? C'est bien une race qu'il faut éliminer, physiquement éliminer. Les histoires d'insurrection ne sont là que pour une justification superficielle : il s'agit d'extirper la population arménienne de ses foyers naturels — et quand elle a été déracinée, de la faire mourir. D'ailleurs, la progression du génocide entraîne d'autres mesures, administratives et politiques. Après les décrets sur la déportation, vient la « loi provisoire » de septembre 1915 « concernant les biens, les dettes et les créances des personnes transportées ailleurs » :

« Article 1 : Les biens, les dettes et les créances des particuliers et des personnes morales transportés ailleurs, conformément à la loi provisoire du 27 mai 1915, sont liquidés par les tribunaux sur la présentation des bilans dressés spécialement, pour chaque personne, par une commission instituée à cet effet.

Article 2 : Les propriétés bâties (vakf Idjarétéinli) et les terrains vakf appartenant aux personnes dont il est question à l'article 1, sont inscrits au nom de la caisse du ministère des fondations pieuses ; les autres immeubles sont inscrits au nom du ministère des finances. Après épuration de la situation du propriétaire il lui sera remis le reliquat du montant de la valeur de sa propriété payée par l'un de ces deux ministères. Dans les procès concernant les immeubles et relatifs, soit à des contestations de propriété, soit à d'autres objets, la partie adverse est représentée par les fonctionnaires du cadastre. On peut établir la propriété par d'autres preuves que les actes de propriété délivrés par le ministère des Cadastres, pourvu qu'il ne s'agisse pas d'un acte apocryphe. Si dans les actes de transfert et de vente faits par les personnes susvisées, dans les quinze jours avant leur transport, on constate à la suite d'un procès l'existence d'une simulation ou d'une tromperie excessive, l'acte conclu est annulé.

Article 3 : L'argent liquide, le bien mobilier délaissé, les créances et les dépôts des personnes précitées sont réunis, repris et exigés par les présidents des commissions ad hoc qui, en même temps, opèrent la vente des biens mobiliers délaissés pour lesquels il n'y a pas de contestation. Les sommes ainsi produites sont laissées en dépôt dans les caisses du ministère des finances au nom de leur propriétaire16. »

Etc. L'égale précision juridique des huit autres articles de cette loi ne doit pas masquer, en effet, son caractère purement formel : on sait que personne ne reviendra. L'article 7 de la loi prend ainsi d'autres résonances : « ... Ceux qui ont des procès en cours contre les personnes transportées sont libres de s'adresser aux commissions ou de laisser l'affaire suivre son cours normal, conformément aux dispositions générales »... Trois mois plus tard, l'ambassadeur d'Allemagne, de l'avis duquel « il est également exclu que les déportés rentrent jamais en possession de leurs biens confisqués par le gouvernement », rapporte une déclaration officielle : « Le retour des individus en question est impossible, parce qu'ils ne retrouveraient plus rien de ce qui leur appartenait autrefois, la commission de liquidation en ayant pris possession entre-temps16. » Et c'est en fait un pillage effréné qui a suivi, sinon même souvent précédé, la déportation : ayant éliminé les personnes, on s'occupe de redistribuer leurs biens. Qu'il n'y ait dans ce pays plus aucune trace de ce peuple.

 

Et quand le génocide est assez avancé, il est temps d'abolir la Constitution arménienne de 1863, car il s'agit aussi de « détruire une culture16. » C'est l'objet d'un décret d'août 1916, qu'accompagnent des mesures de restructuration de l'organisation religieuse arménienne. Par la suppression unilatérale de tous les liens entre le Catholicos d'Etchmiadzine et ses coreligionnaires établis en Turquie, comme par la restructuration de la hiérarchie religieuse au profit du patriarcat de Jérusalem, le gouvernement manifeste une ingérence toute nouvelle dans la vie propre de la communauté arménienne ; et il viole ainsi l'article 62 du traité de Berlin sur la liberté du culte. Mais qu'importe, puisqu'il n'y a plus de communauté arménienne : ces mesures sont seulement destinées à parachever le « succès » de la déportation pour clore enfin la question arménienne.

Trois semaines plus tard, l'ambassadeur d'Allemagne transmet à Berlin un excellent résumé de toute l'opération : « La nouvelle loi parachève les mesures du gouvernement destinées à détruire les Arméniens ottomans en tant que nation vivante. Après la déportation en masse, le massacre des hommes, l'islamisation forcée des survivants et des enfants, il y a eu la confiscation des biens et maintenant la dislocation de la communauté politique16. »

* - C'est à dire les Arméniens...

 

 

 

   

Imprescriptible,
base documentaire
sur le génocide arménien

  © Jean-Marie Carzou
Arménie 1915, un génocide exemplaire
, Flammarion, Paris 1975

édition de poche, Marabout, 1978