CHAPITRE XVI
LES TURCS ENVISAGENT L'ÉVACUATION DE CONSTANTINOPLE ET LE TRANSPORT DE LA CAPITALE EN ASIE MINEURE.
LES ALLIÉS BOMBARDENT LES DARDANELLES

Il est fort probable que les événements, tels qu'ils se présentaient alors aux Dardanelles, étaient une des raisons qui poussaient l'Allemagne à désirer la paix. Lorsqu'au commencement de janvier, Wangenheim m'eut persuadé d'écrire à Washington, une agitation extrême régnait dans la capitale de la Turquie. On racontait que les alliés avaient rassemblé une flotte de quarante navires de guerre à l'entrée du détroit, dans l'intention d'en forcer le passage. D'autre part, la situation s'aggravait encore du fait que l'on croyait généralement dans la ville au succès d'une telle entreprise. L'ambassadeur allemand partageait cette opinion avec von der Goltz, de façon différente il est vrai ; mais celui-ci, ayant été pendant des années l'instructeur militaire de la Turquie, connaissait tout aussi bien que n'importe qui les ouvrages de défense du détroit. Je retrouve dans mon Journal son opinion exacte sur ce point, telle qu'elle me fut rapportée par Wangenheim et que je cite textuellement : « Bien que je doute, dit-il, qu'il soit possible de forcer les Dardanelles, toutefois si l'Angleterre y voit une manoeuvre importante se rattachant à la guerre, elle pourrait réussir en sacrifiant dix navires et arriver jusqu'à la mer de Marmara en moins de dix heures ! » Le jour même où Wangenheim me rapporta ces propos, il me pria de mettre en sûreté à l'ambassade américaine quelques caisses de valeurs lui appartenant. J'en conclus qu'il se préparait lui aussi à partir.

Dans le rapport de Cromer sur le bombardement des Dardanelles, je m'aperçois que l'amiral Sir John Fisher, (à cette époque premier lord de l'Amirauté), avait évalué le succès à douze navires, estimation qui ne différait pas beaucoup de la précédente. Au moment où se propageaient les premiers bruits d'un bombardement allié, la Turquie était dans une position presque désespérée ; la peur et la panique sévissaient de tous les côtés chez le peuple comme dans les milieux officiels ; il semblait que des calamités sans nombre dussent s'abattre sur le pays.

Jusqu' au 1er janvier 1915, l'Empire Ottoman n'avait encore rien fait pour justifier son entrée dans la guerre ; au contraire, il n'avait subi que des revers. Djemal, comme je l'ai déjà dit, avait quitté Constantinople à la tête d'une expédition qui devait « conquérir l'Egypte » - entreprise qui n'aboutit qu'à un échec sanglant et humiliant - d'autre part, les tentatives d'Enver, pour délivrer le Caucase du joug russe, l'avaient conduit à une défaite encore plus désastreuse. Les Allemands lui avaient conseillé de laisser les Russes s'avancer jusqu'à Sivas, où il devait établir sa résistance ; mais n'en faisant qu'à sa tête il s'était lancé à la conquête de territoire russe dans le Caucase. L'armée y avait été complètement battue et n'était point au bout de ses souffrances, car le service sanitaire était dans un état lamentable, le typhus et la dysenterie étaient signalés dans tous les camps et les décès atteignaient 100.000 individus; des histoires effrayantes circulaient sur les maux endurés en particulier par cette armée.

On savait également que l'Angleterre préparait une expédition en Mésopotamie et personne, à ce moment, ne pouvait douter de son succès. La Sublime Porte s'attendait à une déclaration de guerre de la part des Bulgares, lesquels marcheraient incontinent sur la capitale, ce qui sans doute entraînerait fatalement la Grèce et la Roumanie. Ce n'était point non plus un secret diplomatique que l'Italie, dès e beau temps, se joindrait aux alliés. A ce moment même, la flotte russe avait bombardé Trébizonde, dans la mer Noire, et on s'attendait à la voir surgir à l'entrée du Bosphore. A l'intérieur, la situation n'était pas moins lamentable : des milliers de gens du peuple mouraient de faim ; presque tous les hommes valides avaient été appelés sous les drapeaux, de sorte qu'il n'en restait qu'un nombre insuffisant pour cultiver la terre ; les réquisitions injustes et criminelles avaient pratiquement détruit tout commerce, le trésor était plus épuisé que jamais - la fermeture des Dardanelles et le blocus des ports méditerranéens empêchant toute importation et la perception de tous droits d'entrée. De plus, il semblait que la colère croissante du peuple contre Talaat et ses associés éclaterait sous le premier prétexte venu. Et voilà que pour couronner leurs malheurs, la puissante Armada de l'Angleterre et de ses alliés approchait, avec l'intention de renverser les défenses de la cité et de s'en emparer ! Rien alors ne faisait trembler les Turcs comme la flotte britannique, dont les victoires successives au cours de plusieurs siècles avaient charmé leur imagination ; elle leur semblait surnaturelle, la seule force écrasante contre laquelle toute lutte était impossible.

De l'avis de Wangenheim et de presque tous les officiers allemands de l'armée et de la marine, l'entreprise était, non seulement possible, mais encore inévitable. C'était un sujet courant de discussions et l'on penchait généralement pour les forces alliées. Talaat me dit lui-même que, si l'Angleterre était prête à sacrifier quelques navires, la chose était certaine. Il ajouta que le motif véritable de l'expédition d'Egypte avait été de faire une diversion et de prévenir ainsi une attaque contre la péninsule de Gallipoli.

Un fait significatif dépeindra l'état d'esprit des milieux officiels; le gouvernement turc avait dès le 1 er janvier pris des mesures pour la formation de deux trains ; l'un qui devait emmener le Sultan et sa suite en Asie Mineure, l'autre destiné à Wangenheim, Pallavicini et les autres membres du corps diplomatique. Le lendemain, je rencontrai Pallavicini qui me renseigna davantage sur la situation. Il me montra un sauf-conduit que lui avait remis Bedri, le Préfet de Police, l'autorisant à prendre, lui, ses secrétaires et ses domestiques l'un de ces trains de secours. Il ajouta qu'on lui avait réservé des places pour lui et ses collaborateurs, que les trains n'auraient que trois voitures pour les rendre plus rapides et qu'on l'avait prié de se tenir prêt à partir à la première alerte. Wangenheim, de son côté, n'essayait guère de dissimuler ses craintes. Il avait pris ses dispositions pour envoyer sa femme à Berlin et invita même Mrs. Morgenthau à l'accompagner, pour l'éloigner ainsi de la zone dangereuse. Il craignait, comme d'ailleurs tout le monde, qu'un bombardement continu ne mît fatalement Constantinople et le reste de la Turquie à feu et à sang. Si, dit-il, la flotte alliée passe les Dardanelles, pas un Anglais n'aura la vie sauve, on les massacrera tous. Et comme on ne les distingue que très difficilement des Américains, il me suggéra l'idée de distribuer à mes compatriotes une marque distinctive, destinée à les protéger contre la violence des Turcs. Mais comme je connaissais son intention secrète d'exposer plus directement les Anglais aux mauvais traitements des Turcs, je refusai.

Un autre incident soulignera la nervosité qui régnait alors, ce même mois de janvier. J'avais, par hasard, remarqué que quelques uns des volets de l'ambassade anglaise étaient ouverts ; j'allai donc inspecter les lieux, accompagné de Mrs. Morgenthau ; les scellés avaient été posés au début de la guerre, j'en avais la responsabilité et c'était la première fois qu'on les brisait. Environ deux heures après notre visite, Wangenheim arriva dans mon bureau, agité et nerveux comme c'était maintenant son habitude, et me raconta que notre promenade à l'ambassade anglaise avait fait le tour de la ville et qu'on ajoutait même que c'était dans le but de la préparer pour l'arrivée prochaine de l'amiral anglais.

Tout cela semble quelque peu insensé maintenant, car, en vérité, les flottes alliées n'avaient point encore attaqué ; et alors que Constantinople tout entier attendait dans la fièvre les navires de guerre anglais, le cabinet de Londres n'en était encore qu'à examiner si la chose était faisable et prudente. Les notes diplomatiques nous apprennent que Pe-trograd télégraphia le 2 janvier au gouvernement britannique, demandant que quelque mesure fût prise contre les Turcs, qui attaquaient les Russes au Caucase. Mais en dépit d'une réponse immédiate et favorable, ce ne fut pas avant le 28 janvier que le cabinet de Londres donna des ordres précis en vue de l'expédition. Ce n'est plus un secret, que l'on doutait fort alors de son succès. D'après l'amiral Carden, « il ne fallait pas compter prendre le détroit d'assaut ; seules des opérations prolongées et de grande envergure, avec un nombre suffisant de navires, pourraient y parvenir ».

Il ajoutait qu'un échec ruinerait le prestige et l'influence de l'Angleterre en Orient. J'aurai d'ailleurs bientôt l'occasion de montrer la véracité de cette prophétie. Jusqu'à ce jour, l'un des principaux axiomes couramment admis, concernant les opérations navales, était que des navires de guerre ne devaient pas attaquer des travaux de fortification sur terre ; or les Allemands, en détruisant les emplacements de Liège et de Namur avaient démontré le pouvoir des canons mobiles et modifié ainsi ce principe. M. Churchill à cette époque, chef de l'Amirauté, avait pleine confiance et espoir en la force destructive d'un nouveau superdread-nought qu'on venait de terminer, le Queen Elisabeth et qui était en route pour rejoindre la flotte de la Méditerranée.

Quant à nous, à Constantinople, nous ignorions toutes ces délibérations et ne pûmes en constater les résultats que dans la seconde moitié de février. Dans l'après-midi du 19, Pallavicini vint me voir pour me communiquer d'importantes nouvelles.

Le marquis, homme très digne et toujours maître de lui-même, paraissait ce jour-là dans un état de fièvre indiscutable, qu'il nee faisait d'ailleurs aucun effort pour dissimuler. « Les flottes alliées, me dit-il, ont repris leur attaque contre les Dardanelles et le bombardement a été d'une violence extrême. » D'autre part, les Autrichiens se trouvaient en mauvaise posture à ce moment-là : les armées russes avançaient victorieusement ; la Serbie les avait rejetées au delà de la frontière, et la presse européenne était pleine de déclarations prophétiques sur l'effondrement prochain de la double monarchie.

L'attitude de l'ambassadeur autrichien, cet après-midi là, ne faisait en somme que refléter les dangers nombreux qui entouraient son pays. C'était un homme sensible et fier, lier de son empereur et de sa patrie, et là crainte de voir n'écrouler rapidement le vaste édifice des Habsbourg, qui avait résisté aux assauts de tant de siècles, semblait l'accabler comme un poids trop lourd. Il avait besoin de sympathie, comme presque tout le monde dans l'infortune ; il n'en aurait point trouvé chez Wangenheim qui le traitait, non en confident, mais comme le représentant d'une nation qui devait nécessairement plier sous le joug suprême de l'Allemagne. Ce fut peut-être pourquoi il m'avait choisi pour confident de son désarroi, qu'augmentait le bombardement des Dardanelles.

A cette époque, les Puissances Centrales croyaient avoir bloqué la Russie, surtout du côté des Dardanelles, par où elle ne pouvait plus expédier son blé sur les marchés européens, ni importer le matériel de guerre nécessaire à la conduite des opérations. L'Allemagne et son alliée touchaient donc au nerf vital de leur ennemie et si leur étreinte pouvait se prolonger encore, la Russie devait fatalement s'effondrer. Je dois dire qu'à ce moment les armées du Czar étaient victorieuses, fait suffisant pour alarmer l'Autriche ; mais leurs réserves actuelles en matériel, en s'épuisant, rendaient inutile leur supériorité numérique ; c'en était alors fini d'elles. Dans le cas où la Russie s'emparerait de Constantinople et du contrôle des Dardanelles, la situation changerait, et les Puissances Centrales seraient vaincues, défaite qui, Pallavicini le savait, serait beaucoup plus grave pour l'Autriche que pour son alliée. Il savait aussi - Wangenheim me l'apprit lui-même - que si l'empire austro-hongrois venait à se désagréger, l'Allemagne se proposait d'incorporer ses 12.000.000 de sujets allemands. Par conséquent, l'attaque franco-anglaise aux Dardanelles impliquait, pour lui, la ruine de sa patrie, car pour bien comprendre son état d'esprit il faut nous rappeler qu'il croyait fermement, comme d'ailleurs la plupart des hommes éminents de Constantinople, au succès de l'entreprise.

Wangenheim n'était pas plus heureux. Ainsi que j'ai essayé de le montrer, l'embouteillage de la Russie était presque exclusivement son oeuvre. Il avait amené le G oben et le Breslau jusqu'à Constantinople et, par ce fait, avait précipité la Turquie dans la guerre. Le détroit forcé, la Russie, non seulement devenait un facteur puissant et permanent de la guerre, mais encore, et ceci était important pour lui - réduisait à néant tous ses efforts personnels. Cependant il manifestait ses craintes d'une manière bien différente de celle de son collègue autrichien. Fidèle aux procédés de sa race, il avait recours aux menaces et à la bravade. Rien sur son visage ne révélait sa détresse intime, mais tout son corps frémissait de rage contenue ; il ne se lamentait point sur son sort, mais cherchait des expédients pour se venger. Il venait s'asseoir dans mon bureau et, entre deux bouffées rapides de sa cigarette, me faisait part des supplices qu'il se promettait d'infliger à son ennemi. Une chose l'obsédait particulièrement, c'était la position dangereuse de son ambassade. Perchée sur une haute colline, un des édifices les plus en vue de la ville, c'était un objectif tout indiqué pour les canons de la flotte anglaise, laquelle ne pourrait certainement pas résister à l'envie de bombarder cet affreux bâtiment, propriété des Hohenzollern. « Qu'ils essaient d'y toucher, disait Wangenheim, je me vengerai ; s'ils tirent un seul coup, nous ferons sauter les ambassades française et anglaise. Allez le dire à l'amiral anglais et dites lui aussi que notre dynamite est toute prête ! »

Il le montra également anxieux à l'idée du départ du gouvrnement pour Eski-Shehr. Au début de janvier, lorsque tout le monde s'attendait à voir surgir la flotte alliée, on avait pris des dispositions à cet effet, et maintenant, au premier bruit de canon, on parlait à nouveau de la formation de trains spéciaux. Wangenheim et Pallavicini me confièrent tous deux leur répugnance à suivre le Sultan et son gouvernement en Asie-Mineure, car si les Alliés venaient à s'emparer de Constantinople, toute communication serait coupée avec leurs pays ; en outre ils seraient par là au pouvoir absolu des Turcs, « qui se serviraient d'eux comme otages », disait l'ambassadeur allemand. Ils essayèrent de décider Talaat à transporter, en cas de besoin, le gouvernement à Andrinople d'où ils pouvaient venir et sortir de Constantinople, en automobile, et d'où, si la ville était prise, ils pouvaient fuir chez eux ; mais les Turcs refusèrent de se rendre à leur requête, craignant une attaque du côté bulgare. Nos gens se trouvaient donc entre deux feux ; ou ils restaient dans la capitale pour être prisonniers des Anglais et des Français, ou ils suivaient le gouvernement à Eski-Shehr, pour tomber probablement dans les mains des Turcs.

J'avais déjà eu plusieurs preuves de la base fragile sur laquelle reposait l'alliance germano-turque ; cette dernière finit de m'éclairer. Wangenheim savait, comme tout le monde, que si les Français et les Anglais s'emparaient de Constantinople, les Turcs feraient payer cher leur défaite, non seulement à l'Entente, mais encore aux Allemands qui les avaient entraînés dans la guerre.

Comme elle semble étrange maintenant cette croyance au succès des flottes alliées et à la conquête facile de Constantinople ! Je me souviens d'une discussion animée qui eut lieu à l'ambassade américaine, dans l'après-midi du 24 février. C'était le jour de réception hebdomadaire de Mrs. Morgenthau, réunion qui constituait pour les diplomates presque la seule occasion de se retrouver. Ils y étaient presque tous ce jour-là. Le premier grand bombardement des Dardanelles avait eu lieu cinq jours auparavant et avait pratiquement détruit les forts à l'entrée du détroit. L'unique sujet de conversation était donc de savoir si les flottes alliées passeraient, et ce qu'il adviendrait. Chacun exprimait son opinion : Wangenheim ; Pallavicini; Garoni, l'ambassadeur italien ;d'Anckarsward, le ministre suédois; Koloucheff, le ministre bulgare ; Kühlmann ; et Scharfenberg, premier secrétaire de l'ambassade allemande ; tous étaient d'avis que l'attaque réussirait. Je me souviens surtout de l'expression de Kühlmann, en parlant de la prise de Constantinople comme d un fait accompli. L'ambassadeur de Perse était très inquiet ; car son ambassade ne se trouvait pas loin de la Sublime Porte et il craignait que, cette dernière étant bombardée, quelques obus égarés ne missent le feu à sa propre résidence et il me demanda la permission de mettre ses archives en sûreté dans nos caves. Les bruits les plus insensés circulaient ; on racontait que l'agent de la Standard œil Company avait compté aux Dardanelles 17 transports chargés de troupes, que les navires de guerre avaient déjà tiré 800 coups et avaient rasé toutes les collines (sic) à l'entrée du détroit et que le garde du corps de Talaat avait été tué, ce qui sous-entendait par conséquent que la balle avait manqué son but. On ajoutait que toute la populace turque bouillait à l'idée que les Anglais et les Français, en approchant de la côte, ne célébrassent leur victoire par une rafle générale des femmes turques. Bruits évidemment stupides, répandus par les Allemands et leurs affiliés turcs. Le fait est que la majorité du peuple à Constantinople faisait des voux pour le succès des Alliés, qui les délivreraient du joug de la bande d'usurpateurs qui gouvernait alors le pays.

Et au milieu de cette agitation fébrile, je remarquai un personnage délaissé et abattu : Talaat. Chaque fois que j'eus l'occasion de le voir en ces temps critiques, je constatai qu'il était l'image de la désolation et delà défaite. Les Turcs, comme la plupart des races primitives, ne dissimulent point leurs émotions, et passent facilement de la joie au désespoir. Il était visible que le bruit des canons anglais, tonnant dans le détroit, semblait sonner son propre glas. L'ancien facteur d'Andrinople croyait toucher à la fin de sa carrière. Il me confia à nouveau sa conviction que l'Angleterre s'emparerait de la capitale et son regret que son pays fût entré en guerre, car il savait ce qui se passerait à l'arrivée de la flotte alliée dans la mer de Marmara. D'après le rapport rédigé par la Mission Cromer, il est établi que, Lord Kitchener, en donnant son consentement à l'expédition navale, avait escompté une révolution en Turquie qui en faciliterait le succès. On l'a fortement critiqué pour le rôle qu'il joua dans cette affaire ; mais je dois cependant rendre justice à sa mémoire et dire qu'en l'occurrence il eut parfaitement raison. Si l'entreprise avait réussi, la prépondérance des Jeunes Turcs se serait écroulée dans le feu et le sang. Au premier bruit des canons, on couvrit les palissades d'affiches dénonçant Talaat et ses associés, comme étant les auteurs responsables de tous les malheurs qui n'abattaient sur le pays. Bedri, le préfet de police, avait tort à faire pour ramasser les jeunes gens sans travail et les envoyer hors de la ville, dans l'intention de purger Constantinople de tout élément susceptible de fomenter une révolution contre les Jeunes Turcs. Tout le monde savait que ceux-ci la redoutaient beaucoup plus que la flotte britannique. Et c'était la même Némésis qui persécutait Talaat, sans trêve ni merci.

Un simple fait donnera le diapason de la surexcitation générale. Le Dr Lederer, correspondant de la Berliner Tageblatt, au retour d'une courte visite qu'il fît aux Dardanelles, raconta à certaines dames du milieu diplomatique que les officiers allemands craignant à toute heure, disaient-ils, d'être ensevelis, s'étaient déjà enveloppés de leur linceul. Ces paroles se répandirent avec la rapidité de l'éclair et le coupable fut menacé d'être arrêté. Il vint me supplier de le tirer de ce mauvais pas ; je le conduisis donc auprès de Wangenheim qui refusa d'avoir affaire à lui, objectant que Lederer, bien que correspondant d'un journal allemand, était sujet autrichien. Il ne lui pardonnait pas son indiscrétion. Je réussis enfin à le faire recevoir à l'ambassade d'Autriche, où le journaliste impopulaire passa la nuit. Quelques jours plus tard, il dut quitter la ville.

Il y avait cependant un homme que les événements ne semblaient point troubler. Bien qu'ambassadeurs, généraux et politiciens eussent prédit les pires calamités, Enver conservait un ton calme et rassurant. Jamais semblable occasion n'avait jusqu'alors mieux fait ressortir son sang-froid et sa force de caractère. A la fin de décembre et en janvier, alors que Constantinople redoutait pour la première fois le bombardement allié, Enver faisait campagne contre les Russes au Caucase ; mais ses prouesses militaires n'y furent point glorieuses, ainsi que je l'ai dit ailleurs. Il avait quitté la ville en novembre pour rejoindre son armée en futur conquérant, et il revint, vers la fin de janvier, à la tête de troupes complètement défaites et démoralisées. C'était assez pour ruiner le prestige de tout autre chef militaire et Enver se sentait tellement déchu qu'il s'abstint de paraître en public. Je le vis à son retour, pour la première fois, à un concert donné au bénéfice du Croissant Rouge. Il y assista, assis au fond d'une loge comme s'il eût voulu se cacher et ne fût point sûr de l'accueil du public. Tous les personnages éminents de Constantinople, le Prince héritier, les membres du Cabinet et les Ambassadeurs étaient présents, et, selon la coutume, le Prince fit appeler ses dignitaires l'un après l'autre pour les saluer et les féliciter. Puis alors on se rendit visite de loge à loge. Enver fut demandé comme les autres et, cette marque d'attention lui redonnant du courage, il se mêla aux diplomates qui le traitèrent également avec beaucoup d'affabilité et de courtoisie. Ainsi réhabilité, il assuma - à nouveau - un rôle important dans la situation critique du moment. Quelques jours après, il en discuta avec moi, et se montra très étonné des craintes générales et dégoûté à l'idée qu'on s'apprêtait à envoyer le Sultan et le gouvernement en Asie-Mineure, laissant la ville en proie aux Anglais. Il ne croyait pas que les flottes alliées réussissent à forcer les Dardanelles ; il en avait dernièrement inspecté les forts qui, son avis, étaient imprenables. Et même dans le cas contraire, Constantinople devait être défendue jusqu'au dernier homme .

Toutefois ces déclarations optimistes ne rassuraient point ses associés, qui étaient prêts à toute éventualité. Si, malgré une résistance héroïque de la part des armées turques, la ville devait tomber au pouvoir des Alliés, les chefs du gouvernement avaient pris leurs dispositions et devaient faire de leur capitale ce que les Russes avaient fait de la leur à l'approche de Napoléon.

« Ils ne l'auront point vivante, me dirent-ils, ce ne sera plus qu'un amas de cendres et de ruines. » Je puis assuer que la menace n'était point factice, car j'appris que des bidons de pétrole avaient déjà été placés dans tous les postes de police et autres endroits, prêts à mettre le feu à la ville, à la première alerte ; besogne en vérité facile, attendu que Constantinople est en partie construite en bois. Mais ils étaient décidés à ne pas s'arrêter à la destruction de ces bâtiments provisoires : leur intention était d'anéantir également les chefs-d'oeuvre d'architecture, bâtis par les Chrétiens, bien avant l'occupation musulmane, et tout d'abord la mosquée de Sainte-Sophie. Ce monument, qui fut une église chrétienne avant de devenir une mosquée mahométane, est un des édifices les plus magnifiques de l'empire byzantin, aujourd'hui disparu. Nous fûmes naturellement indignés à l'idée d'un tel acte de vandalisme et l'adressai une requête à Talaat à ce sujet, qui d'ailleurs semblait faire fi de tous ces projets de destruction et ne point s'arrêter à de telles considérations.

« Il n'y a pas six hommes dans le Comité Union et Progrès, me dit-il, qui se soucient d'art antique. Nous aimons tous le moderne. » Et ce fut tout ce que j'obtins pour le moment.D'autre part, l'insistance d'Enver à assurer que les Dardanelles pouvaient résister, fit que ses associés perdirent confiance en on jugement.

Environ un an plus tard, Bedri Bey, préfet de police, me donna des détails supplémentaires. Alors qu'Enver était encore au Caucase, Talaat, me dit-il, avait convoqué une sorte de conseil de guerre, au sujet des Dardanelles, auquel étaient présents Liman von Sanders, le général allemand qui était inspecteur général des fortifications de la côte ottomane, et Bronssart, chef de l'Etat Major de l'armée turque, et plusieurs autres. Tous furent d'avis que les flottes anglaise et française pouvaient forcer le détroit ; le seul point discutable, ajouta Bedri, était de savoir si les navires mettraient huit ou vingt heures pour atteindre Constantinople, après avoir détruit les forts. Et bien que la position du Ministre de la guerre fût prépondérante, le conseil décida d'ignorer Enver, de faire les préparatifs nécessaires à son insu et de l'éliminer, temporairement tout au moins, de leurs délibérations secrètes.

Au début de mars, Bedri et Djambolat, directeurs de la sûreté publique, vinrent me voir. A ce moment, l'exode de la capitale avait commencé; on emmenait femmes et enfants vers l'intérieur, les banques avaient ordre d'envoyer leur or en Asie-Mineure, on transportait les archives de la Sublime Porte à Eski-Shehr, pendant que presque tous les Ambassadeurs et leurs suites et les fonctionnaires prenaient leurs dispositions, en cas d'évacuation urgente. On avait enterré dans des cave?, ou protégé d'une façon quelconque, un grand nombre des oeuvres d'art de Constantinople, à l'instigation du conservateur du Musée, que Talaat comprenait dans les six amateurs « d'antiquités » de l'Union et Progrès.

Bedri venait arranger les détails de mon départ. En ma qualité d'ambassadeur, je devais, à son avis suivre le Sultan où qu'il allât ; le train étant organisé, il venait s'enquérir du nombre de personnes qui me suivraient afin de leur réserver des places. Mais je refusai net, objectant que ma responsabilité exigeait ma présence dans la ville et que seul un ambassadeur de pays neutre pouvait empêcher les massacres et la destruction, ce que d'ailleurs je devai au monde civilisé ; quant à ma position d'ambassadeur, j'étais prêt à démissionner et à n'être que simple consul général honoraire, plutôt que de suivre le Sultan.

Bedri et Djambolat étant plus jeunes et moins expérimentés que moi, j'en profitai pour les avertir qu'il leur fallait un homme d'âge plus avancé pour les conseiller dans une crise internationale de ce genre ; d'autre part, je pre-nnis un réel intérêt à protéger, non seulement les institutions étrangères et américaines, mais encore pour des raisons d'humanité, à sauvegarder la population turque contre les excès auxquels on s'attendait en général, d'autant plus que la question des nationalités augmentait encore les causes d'anxiété, plusieurs de celles-ci inclinant par nature au pillage et au massacre. Je proposai donc à mes visiteurs de former à nous trois une sorte de Comité, prêt à faire face à la crise imminente. Ils y consentirent et nous décidâmes de la marche à suivre. Nous prîmes une carte de Constantinople et marquâmes les quartiers et bâtiments qui, d'après les règles stratégiques modernes, tomberaient sous le tir allié, tels que les ministères de la guerre, de la marine, les bureaux du télégraphe, les gares et presque tous les monuments publics. Puis nous délimitâmes certaines zones, qui devaient à tout prix rester indemnes, comme Péra, le centre le plus habité où se trouvent toutes les ambassades, situé sur la côte nord de la Corne d'Or, ainsi que plusieurs îlots très peuplés, Stamboul et Galata, les quartiers turcs. Là-dessus, je télégraphiai à Washington, demandant au Département d'Etat de ratifier ces plans et de conclure un accord avec les gouvernements britannique et français pour que ces zones de sûreté fussent respectées. Je reçus une réponse favorable.

Tous les préparatifs étaient achevés ; à la gare, les trains qui devaient emmener en Asie-Mineure le Sultan, le Gouvernement et les Ambassadeurs étaient sous pression, prêts à partir à la première alerte et nous attendions tous l'arrivée triomphale de la flotte alliée.

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