La cilicie - RHAC III Première partie Documents sur les massacres d'Adana (éd. par R.H.Kévorkian)

Zabel Essayan et les orphelinats arméniens
fondés au lendemain des massacres de Cilicie d’avril 1909

sommaire

De retour à Constantinople le 12 septembre 1908, après la proclamation du régime constitutionnel, Zabel Essayan (1878-1943) est considérée comme la principale femme de lettres arménienne de sa génération. La renommée de Zabel Essayan a franchi les limites du cadre étroit de la société arménienne. Elle a déjà publié quelques nouvelles en français à Paris, on parle d’elle dans la presse turque qui traduit quelques uns de ses écrits, elle entretient des relations amicales avec le journaliste turc Ali Kémal (1867-1922), anti-unioniste notoire.

Le mois de décembre 1908 voit les ultimes préparatifs de la première session du parlement, sur le point de s’ouvrir. Au cours de ce même mois de décembre 1908, Zabel Essayan se voue à la création d’un Comité mixte devant se consacrer à l’assistance des populations affamées des provinces arméniennes.

On n’est donc pas surpris de la voir partir en Cilicie dès le mois de juin 1909, en qualité de membre d’une commission de la Croix rouge arménienne, mandatée par le patriarcat arménien, dont la mission est de soulager les souffrances des victimes des massacres et notamment des orphelins. Notons qu’elle s’y trouve en même temps que la commission d’enquête parlementaire dont elle rencontre régulièrement les membres à l’hôtel. Le groupe de Zabel Essayan est également composé de Saténik Ohandjanian et Archakouhi Téodik, deux femmes de lettres bien connues.

La situation catastrophique des rescapés, l’urgence et l’étendue des secours à mettre en œuvre dépassent les seuls moyens du millet arménien. Dans ce contexte, l’avenir des orphelins arméniens devient rapidement un enjeu politique. Zabel Essayan doit affronter le vali du vilayet d’Adana, Djémal bey, qui veut imposer l’usage du turc dans les établissement fondés pour éduquer les orphelins arméniens dont les parents ont précisément été massacrés par ces mêmes Turcs. à ce sujet, Zabel Essayan écrit à son mari: « J’ai dû me battre pied à pied avec le gouverneur au sujet de la langue officielle de l’orphelinat. Les voilà, tes Jeunes Turcs! Surtout les partisans de ton Ittihat ! Regarde les bien ! C’est un homme très bien, merveilleux, mais... ».

Durant toute la durée de sa mission, Zabel Essayan reste en relation épistolaire avec son mari, le peintre Tigrane Essayan, et lui tient presque une chronique des événements. Nous disons « presque », car il est clair que Zabel Essayan ne se sent pas en sécurité et qu’elle craint non seulement un éventuel «contrôle » des correspondances, mais aussi plus simplement pour sa vie. Du fait de son engagement en faveur des victimes des massacres, elle est en effet devenue une personne suspecte aux yeux des autorités turques. Malgré les appels pressants du patriarcat lui demandant de rester sur place et de poursuive son activité, Zabel Essayan préfère rentrer. évoquant son retour à Constantinople, elle écrit, le 3 septembre 1909, à son mari : « N’en parle à personne en dehors de notre cercle familial. Il serait bon, surtout, que l’on n’en sache rien dans les milieux proches du patriarcat. Ils m’écrivent les lettres qu’il faut pour que je sois obligée de rester. Si j’arrive saine et sauve jusqu’à ce jour heureux, je vous télégraphierai [...] ». Le 17 septembre, elle prend le bateau pour Constantinople, mettant un terme à sa mission.

Les réflexes de l’inconscient collectif arménien

Pour avoir vécu dans l’adversité pendant des siècles, la population arménienne a des réflexes salutaires qui se sont perpétués. Au lendemain des massacres de 1909, deux mots d’ordre s’imposent : ne pas éloigner les orphelins de leur patrie ; ne remettre aucun orphelin à une institution étrangère. Les orphelins deviennent donc un enjeu politique et cet enjeu a été utilisé et exploité par les Turcs. Ce phénomène n’est pas nouveau, puisqu’il a déjà visé les 60 000 orphelins recensés après les massacres de 1895-1896, comme il touchera les 50 000 enfants répartis dans des familles turques, kurdes, et arabes au lendemain de la Catastrophe de 1915. Dans tous les orphelinats soumis à la turcisation, il y a un hodja turc qui veille jour et nuit à l’application des règles religieuses musulmanes. Les enfants doivent faire la prière rituelle en se prosternant trois fois par jour et doivent réciter des versets du Coran. Ils sont rebaptisés avec un prénom musulman, et on les surveille strictement afin qu’ils oublient leur identité et leur religion d’origine. Au cours de la Première Guerre Mondiale, un projet global de turcisation a été élaboré et suscita un grand enthousiasme chez nombre d’intellectuels turcs, dont certains, notamment les femmes de lettres Halide Edib, Belkis Sevket, Nigâr Hanim (1862-1918) et nombre d’institutrices, se consacrèrent volontiers à ce travail.

Rentrée à Constantinople, Zabel Essayan se contenta de rédiger un rapport sur la situation des orphelins en Cilicie et ce n’est qu’en août-septembre 1911, qu’elle publie ses souvenirs, que nous donnons ci-après, sur son expérience cilicienne dans la revue Aragats de New-York. Au cours de la même année, elle publie aussi Dans les ruines1, son ouvrage majeur, qui relate sa vie en Cilicie. Publié à Constantinople, l’ouvrage reste cependant très prudent et n’évoque pas les conflits concernant la turcisation des enfants arméniens Elle a préféré réserver ces souvenirs au périodique new-yorkais. Néanmoins, des années plus tard, Zabel Essayan sera l’une des rares femmes a être recherchée par la police turque à l’heure des rafles du 24 avril 1915.

Léon Ketchéyan


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan2

Mersine, 18 juin/jeudi 1er juillet [1909]

Mon cher Tigrane,

Nous sommes arrivés ce matin à Mersine, après avoir fait un voyage très paisible et profitable. On peut considérer Mersine comme un assez grand village du bord de mer comme Erenköy etc., mais sans avoir son degré de développement. Son importance, je crois, vient précisément du fait qu’elle est située sur le littoral : les choses qu’on raconte sur son climat ne sont qu’exagérations. C’est vrai qu’il y fait chaud, mais il fait guère moins chaud à Constantinople et je crois qu’en prenant les précautions nécessaires, on peut prévenir tout désagrément. A dire vrai, je m’y plais bien, c’est tout juste si j’ai chaud.

J’ai déjà visité l’orphelinat, c’est-à-dire le collège arménien où se trouvent environ 400 orphelins plus ou moins à l’abri. Quoique je me sois préparée à cet horrible malheur, quoique je fusse convaincue qu’il y avait eu des exagérations dans les informations déjà diffusées, j’ai vu une chose si horrible que cela dépasse toute imagination. En aucune manière, je n’aurais pu m’en faire à peu près* une idée jusqu’à ce que je la vois de mes propres yeux. Tout un vilâyet a été anéanti. Les rescapés et ceux qui se sont réfugiés ici sont si démoralisés* que, si ce n’était le souci immédiat des nécessités naturelles, ils seraient morts eux aussi, de désespoir. Aucun espoir, aucune lueur d’avenir... La mort, les ruines, la faim, la maladie et la prison... Dès que je suis entrée dans le pays, ma première impression a été d’entrer dans la maison d’un mort et même de quelqu’un qui n’était pas encore enterré, qui venait tout juste de mourir. Il aurait été impossible de distinguer les Arméniens des Turcs si le visage des premiers n’avait pas été empreint de cette douleur inconsolable qu’inspirent les souffrances désespérées. La Cilicie est anéantie... C’est l’impression de tout le monde. Je ne suis pas encore allée à Adana mais ce que j’entends d’ores et déjà et ce qu’on me raconte, témoignent du fait que les Arméniens ont été complètement massacrés dans le cadre d’un plan prémédité et évident. C’est maintenant clair : les Turcs ont adopté ici le comportement qu’ils avaient à Constantinople au cours des journées les plus noires de l’Ancien régime et même pire encore. Les gens te regardent avec étonnement, comme s’ils se demandaient comment se fait-il que tu puisses avoir survécu... Un point significatif. Quand, de Constantinople et d’ailleurs, sont venus des Arméniens qui n’avaient pas l’air de gens ayant fui les massacres et les pillages, et qui ressemblaient à leurs effendi, la population turque s’est étonnée et certains ont déclaré qu’ils se sentaient abusés puisque, ailleurs, on avait laissé les Arméniens en vie. La complicité du gouvernement actuel est manifeste3. Ce journal criminel, dont nous avions cru qu’il avait cessé de paraître pour n’avoir pas été publié pendant un ou deux jours, a repris avec encore plus de vigueur. J’ai acheté celui d’aujourd’hui et je l’achèterai désormais tous les jours pour te l’envoyer régulièrement4.

Les Arméniens pendus ou condamnés sont tous innocents, tout comme une partie des Turcs, dont huit seraient à l’hôpital, malades et à l’article de la mort, complètement étrangers à cette affaire dont ils sont victimes. Voici ce que j’ai vu et ce que je verrai encore. Le tribunal militaire a voyagé pendant trois jours avec nous. En chemin, j’ai établi des relations personnelles avec chacun et nous avons parlé de toutes ces choses. Ils m’ont tous donné une impression d’officiers droits et bons, et j’en suis arrivée à la conviction que si chacun, individuellement, écoutait ses propres sentiments humains, il se conduirait justement. Mais qui sait quelle pression gouvernementale ils subissent ? Comme s’il comprenait bien la situation, l’un d’entre eux disait : « Nous ne sommes pas des hommes, même pas des domestiques, mais bien des esclaves ». Je suppose aussi que cette pression gouvernementale s’exercera après leur arrivée à Adana.

Finalement, voici une race d’ennemis criminels et insatiables qui a projeté de nous détruire et qui est passé à l’action. Tu trouveras ci-inclus une photographie prise du Taurus. La ligne que l’on voit à l’horizon, ce sont les terres cultivées de la région, et les squelettes qu’on voit à côté sont ceux des paysans. Après avoir nourri l’ennemi pendant des siècles par son travail acharné et ses efforts inlassables, notre peuple trouve aujourd’hui sa récompense. Imagine un peu. Quelle désolation ! Dans quel coin du monde une telle chose est-elle possible ? Même les anthropophages sont à un niveau supérieur à ces fauves. Eux, au moins, s’ils se mangent entre eux, c’est pour calmer leur faim.

Un autre point. On croit toujours que la communauté de langue et de mœurs peut susciter la solidarité entre ethnies. Ici, on ne peut distinguer un Arménien d’un Turc. Ils ont la même physionomie, le même accent, pratiquement les mêmes mœurs. La très forte influence du climat les a fait se ressembler par leur aspect et leurs moeurs. Mais il y a toujours des massacres, des destructions, etc. Ce qui fait qu’ils ne peuvent pas se ressembler, c’est que l’un a la particularité d’être un merveilleux bâtisseur et un créateur, tandis que l’autre à des propensions destructrices et sanguinaires. Pour combler cette différence, il est nécessaire que le victorieux peuple ottoman s’élève jusqu’à nous. Il est impossible que nous nous abaissions jusqu’à eux.

Avant de finir ma lettre, je dois dire que je suis dans une santé magnifique et que j’ai un appétit insatiable. J’en ai presque honte. Toute la délégation se trouve à l’hôtel « Rivage » où j’ ai loué une chambre moi aussi. Le Catholicos de Sis réside également dans notre hôtel. Il m’a fait une très bonne impression. Il a des yeux d’aigle et un aspect majestueux. La première fois qu’il s’est rendu à Adana, il aurait longuement sangloté en pleurant sur les ruines. J’ai également vu mademoiselle [Saténik] Ohandjanian, laquelle vient de partir pour Adana [...]

Garde mes lettres. Elles présentent mes impressions au jour le jour, elles pourraient [m’]être utiles. Si tu ne te sens pas en sécurité pour une raison ou pour une autre, transmets à Bareilles* ce que tu trouveras ci-joint.


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan5

Adana, le [dimanche] 4 juillet 1909

Mon cher Tigrane,

[...] Je vais déployer tous mes efforts pour que la situation de ces pauvres enfants s’améliore et, après avoir tout organisé, je reviendrai près de vous le cœur tranquille. S’il était nécessaire que je reste ici jusqu’à ce que le temps s’améliore, vous viendrez ici, vous aussi, sinon, cela n’en vaut vraiment pas la peine. Comme je l’ai dit, je suis sûre que Tigrane ne supportera pas la chaleur. Quant à Sophie, à son âge, il ne faut pas qu’elle voit cette horrible misère qui se trouve tous les jours sous nos yeux.

Je promets autre chose à ma Sophie. Après avoir organisé l’orphelinat et pour assurer son financement, j’ai l’intention de me rendre en Egypte, au Caucase et dans quelques villes d’Europe, ainsi qu’en Amérique pour y présenter moi-même des requêtes pour mes orphelins. Si je parviens à réaliser ce projet, je prendrai ma Sophie avec moi pour le voyage. Cela fait plusieurs jours que je suis à Adana et je partage toujours une chambre avec mademoiselle [Satenik] Ohandjanian. Pour nous, la vie est facile, nous n’éprouvons pas la moindre difficulté. Ce qu’il y a de plus pénible, c’est la situation misérable de tous ceux qui attendent de l’aide.

Je n’ai pas encore reçu de lettre de Mathilde. Demain, j’irai à Mersine, peut-être y trouverai-je un mot à la poste*. Mademoiselle Ohandjanian, un médecin et moi, on prendra demain la route de Tchokmarzvan, Hamidiyie, Osmaniye, Sis, etc. On sera de retour à Mersine dans une semaine [...]


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan6

Adana, le [lundi] 12 juillet 1909

Cher Tigrane,

[...] J’ai envoyé un télégramme à Ahmed Riza bey à l’occasion de l’anniversaire de la constitution. Va le voir, salue le de ma part et, au besoin, adresse-toi également à Behaeddine [...] Nous avons dernièrement appris de façon officieuse que, dans les milieux proches du Patriarcat, on songe sérieusement à installer l’orphelinat à Chypre. Pourvu que ce soit vrai ! Dans ce cas, n’importe quelle sorte d’organisation deviendrait possible.


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan7

Sis, le [jeudi] 5 août 1909

Mon cher Tigrane,

C’est du monastère primatial de Sis que je t’écris cette lettre. A chaque pas, à chaque seconde, je rencontre les traces d’un passé vénérable et sacré. Hier, nous avons fait l’ascension du mont Seb et nous avons visité les ruines du château de Léon [Ier ]. J’avais le cœur empli d’émotions et d’enthousiasme. Au monastère, on nous a donné des photos, je te les apporterai pour que tu t’en fasses une idée.

On a été magnifiquement reçu. Nous sommes logés au monastère. Imagine un peu [que] la simplicité et la pureté de l’ église arménienne émanent de ce naturel et de cette sollicitude fraternelle, grâce à laquelle on accepte [la présence] de femmes dans le monastère. On se promène librement et sans problèmes, on discute et on passe notre temps de façon très agréable. Pour la première fois depuis que j’ai quitté Constantinople, j’ai pu profiter d’un moment de calme et de petit repos.

Sis a subi une attaque, mais la population s’est réfugiée dans le monastère comme toujours et nos hommes ont défendu la ville. Les moines ont véritablement été à la hauteur et ont su guider la population. Bien armés, bien pourvus en munition, ils ont dirigé les combattants et ont élaboré une stratégie pour se replier dans le château et l’occuper en cas de situation critique, afin de résister à l’ennemi. Les Turcs du terroir sont passés [du côté de] nos hommes et ont tout organisé avec eux. Ainsi, avec l’accord du gouverneur local, ils ont prévenu tout danger.

Cela m’a d’autant plus rassurée qu’en passant par Missis, j’ai vu des ruines et des spectacles horribles. Dans les cendres de maisons incendiées, nous avons trouvé des ossements à moitié consumés, des pages d’un évangile calciné. J’en ai gardé des fragments, ainsi que de nombreuses notes que j’ai prises.

Revenons en à Sis. Le monastère et l’église se trouvent sur l’emplacement du palais royal. On les a rénovés il y cent ans en conservant les vieux murs et les structures anciennes. On dirait un château-fort qui domine toute la ville. C’est la première fois que je ressens l’expression d’une véritable noblesse. Le catholicos est le digne Seigneur* de ces lieux. Nous allons souvent chez lui. Il a un petit faible pour moi (paternellement, bien entendu). Nous avons plaisir à discuter avec lui. Il a le cœur blessé et meurtri et c’est avec un grand plaisir que j’essaie de le consoler.

J’aurais voulu partir demain matin mais ils veulent tous rester encore un ou deux jours. Je ne sais pas si nous réussirons à prendre vite la route. J’ai l’intention d’emprunter diverses routes accidentées, de me rendre jusqu’à Tchokmarzvan [ou Dört Yöl] avant de rentrer à Mersine, d’où je prendai sans doute le chemin de Constantinople [...]


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan8

Adana, le [mercredi] 18 août 1909

Mon cher Tigrane,

[...] Cette semaine, on ouvre également un orphelinat provisoire9 à Adana. Pour réussir à en arriver là, j’ai dû me lever l’âme. Dans ma précédente lettre, je t’avais dit que je partirai peut-être dans quinze jours. Les bonnes dispositions du gouverneur qui vient d’arriver et le fait qu’il ait besoin de gens loyaux, m’ont obligé à ajourner mon départ. Par ailleurs, j’avais envoyé ma démission au Patriarcat en prétextant les entraves visant ma personne ou mon travail; or, celles-ci n’existent pratiquement plus, parce qu’on m’a immédiatement donné satisfaction. Cela dit, je n’ai pas l’intention de rester longtemps. Je me sens désormais un degré plus libre et je me hâte de régler mes affaires. Les circonstances qui me retardent sont les suivantes:

1. La libération des prisonniers (cela va t’étonner). Mais, la réalité, c’est que mademoiselle Saténik [Ohandjanian] et moi sommes les seules à pouvoir entrer partout et à pouvoir aller jusqu’à eux. Nous présentons leurs problèmes à qui de droit. Bref, on leur est indispensable. Sachant à l’avance les dispositions à leur égard, nous avons parfois réussi à les faire modifier.

2. Donner une forme définitive aux orphelinats et aux abris provisoires (ce qui se fera dans deux ou trois semaines).

3. Etant invitée [à participer aux activités] d’une commission gouvernementale concernant l’orphelinat, ma présence est indispensable. Dans cette commission, du moins au début, je vais déployer tous mes efforts pour que l’hébergement et la subsistance des enfants soient pris en charge par les autorités. Je vais également travailler dans cette direction. Tu apprendras par les journaux jusqu’à quel point j’aurai réussi.

Mes relations avec les autorités locales sont excellentes. J’entretiens des relations étroites avec le vali. On se conduit généralement avec moi avec un respect tout particulier. On m’appelle le plus souvent « hanim effendi ». Quand je l’ai entendu pour la première fois, j’ai failli éclater de rire. La population témoigne d’une grande sympathie et nous aime généralement beaucoup. Quoiqu’il arrive, ils se tournent vers nous, attendent qu’on leur donne de l’espoir. Quand je passe par le marché, à Mersine, les Arméniens se lèvent, les Turcs se mettent à faire de même en se croyant obligés d’agir ainsi, quant à tous les Européens qui se trouvent ici, consuls, directeurs de banque, industriels etc., nous sommes en relations étroites avec eux. Ils peuvent tous devenir utiles à leur tour [...]


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan10

Adana, le [vendredi] 3 septembre 1909

Mon cher Tigrane,

S’il ne se produit aucun imprévu, nous prendrons demain, de bon matin, la route de Sis. Je souhaitais aller à Hadjın, à Marach, et même jusqu’à Zeïtoun mais, étant obligée de voyager à cheval au delà de Sis, et, par ailleurs, n’étant pas très sûre de mon état de santé, j’ai renoncé à ce long voyage à cheval. Le Catholicos Suprême était ici depuis quelques jours. Il est parti ce matin avec ses moines, parmi lesquels il y avait aussi le père Nersès de la ville de Hadjın qui vient d’être sauvée. L’évêque Hakob Azat et le pasteur Grouzian viendront avec nous. Mademoiselle Ohandjanian est avec moi. Le Catholicos nous a invités, nous demeurerons dans le monastère. Le Catholicos m’a fait un effet bizarre, indescriptible. Comme si c’était une figure jaillie de l’histoire. Je l’appelle « Votre Sainteté » avec grand plaisir et, de ma vie, c’est la première fois que j’éprouve une inclination à la soumission. Il me semble que c’est une grande figure de notre histoire qui erre dans les ruines de Cilicie après être revenu à la vie.

Ces derniers jours, je me sentais assez affaiblie. J’ai sensiblement maigri. J’espère que ce voyage sera utile. A mon retour, je resterai quelques jours à Adana avant de reprendre la route de Constantinople. N’en parle à personne en dehors de notre cercle familial. Il serait bon, surtout, que l’on n’en sache rien dans les milieux proches du patriarcat. Ils m’écrivent les lettres qu’il faut pour que je sois obligée de rester. Si j’arrive saine et sauve jusqu’à ce jour heureux, je vous télégraphierai de Mersine le nom du bateau et celui de la compagnie. Ce sera sans doute, soit un bateau russe, soit un bateau égyptien [...]


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan11

Mersine, le [jeudi] 16 septembre 1909

Mon cher Tigrane,

Après un long voyage, chargée d’impressions pénibles, je suis arrivée saine et sauve à Mersine. Nous avons quitté Adana et, après être passés par Mersi (l’ancienne Mamesdia), nous sommes arrivés à Sis. Nous y sommes restés trois jours. Je t’ai envoyé une lettre qui contient les détails. Puis, nous avons repris la route et nous sommes arrivés à Kars-Bazar où les Arméniens ont réussi à se regrouper quelque part et à se défendre par la force des armes, mais la populace est parvenue à brûler les habitations, toutes abandonnées. Il reste tout juste une dizaine de maisons abritant des Arméniens. Il reste aussi l’église et l’école. Comme il s’agit d’une population d’agriculteurs, les gens sont dans une grande misère parce qu’on a emporté leurs animaux et leurs outils. On a abîmé les récoltes et on a brûlé les machines agricoles qu’on n’a pas pu emmener. Nous y sommes restés une nuit et, le lendemain, nous sommes arrivés à Osmaniyé. Là, pour s’être conduit prudemment et avoir écouté ses bourgeois et ses prêtres, la population a été anéantie de fond en comble. Osmaniyé est une grande localité. Les ruines n’y ont pas de fin, seules trois maisons y ont été sauvées. Huit cents personnes ont été massacrées à coup de fusil, à coup de sabre, ainsi qu’à la hache, et deux cents ont été brûlées dans l’église. Ces chiffres ne sont pas significatifs et ne constituent qu’un minimum. Nous avons passé une nuit effroyable dans une maison où vingt-cinq familles infortunées avaient trouvé refuge. La nuit, on n’a pas pu dormir tranquillement à cause des soupirs des mères dont le cœur est meurtri. Le lendemain matin, à l’aube, on a repris la route et on est arrivé à Erzin où, sous prétexte de distribuer des secours, nous avons pu voir nos prisonniers. Nous avons également vu les cinq Arméniens qui ont été condamnés à la potence et parmi lesquels il y a un adolescent de quatorze ans. On leur a insufflé du cœur et du courage. Notre visite a été [pour eux] une très grande consolation. Le même jour, nous sommes arrivés à Tchok Marzvan. Il était temps. Notre système nerveux, très tendu, avait besoin de repos. Les merveilleux Arméniens de Tchok Marzvan nous ont remonté le moral. Ils nous ont raconté les détails de leur impressionnante résistance. Femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, ils ont fait face comme un seul homme contre les attaques turques et ils sont restés déterminés jusqu’au bout. Aujourd’hui, ils répètent qu’ils sont prêts à défendre leur vie et leur honneur ou à mourir dans leurs retranchements. Les gens du pays sont sains et beaux. Ils ont la joie d’avoir défendu leur foyer*. Il y a de très belles filles. Les vieilles sont merveilleuses. Ils ont de la fierté, de la noblesse et de l’autorité dans leurs gestes et dans leurs paroles. Ici, on peut être fier d’être Arménien. On a été reçu chez Iskender efendi Köroghlouyan, dans une magnifique maison ancestrâle.

Au retour, nous sommes repassés par Erzin, après quoi nous avons pris la direction de Hamidiyé. Nous avons voulu aller à Payas mais les prisonniers avaient été transférés la veille. Nous en avons rencontrés une partie en route. C’était un convoi à faire frémir. On pouvait reconnaître les Arméniens à leurs chaînes. Hadjın a résisté et a été exempte de tout massacre. Mais ses habitants se sont gardés de tuer. Leur tactique a été de maintenir la populace à distance. Ils n’ont tué que quatre Turcs en douze jours. Mais c’est pourquoi vingt-sept habitants de Hadjın ont été jetés en prison et c’était une partie d’entre eux qui était transférée, enchaînés, tandis que les criminels étaient libres dans les voitures. Je me demande bien pourquoi le prix du sang de quelques dizaines de milliers d’Arméniens est si peu élevé par rapport à celui des Turcs.

Nous sommes enfin arrivés à Hamidiyé. Là encore, l’endroit est terrifiant. J’ai pris des notes et recueilli des informations sur place. Après nous être reposés deux heures chez madame Sabatier, nous avons repris la route et, en repassant par Mersine, nous sommes arrivés à Adana. Pour toutes sortes de raisons, mon départ est nécessaire. Je pense arriver à temps pour prendre le Khédive [bateau égyptien] du vendredi. J’espère que tu auras déjà eu mon télégramme quand tu recevras cette lettre [...] à vrai dire, si vous voulez savoir, je n’ai pas envie de partir d’ici. Il y a tant à faire et si peu de gens [pour œuvrer] ! Mais j’espère que je travaillerai pour eux, où que je sois, et, surtout, que j’irai parfois les revoir [...]


Lettre de Zabel Essayan à Tigrane Essayan12

Cilicie, [1909]

Cher Tigrane,

Je n’ai vraiment pas le temps, mais je t’envoie néanmoins ce petit mot parce que c’est le jour de la poste*. Je vais bien et je suis en bonne santé, mon voyage a été un peu ajourné. J’ai dû me battre corps à corps avec le gouverneur au sujet de la langue officielle de l’orphelinat. Les voilà, tes Jeunes Turcs ! Surtout les partisans de ton Ittihat ! Regarde les bien ! C’est un homme très bien, merveilleux, mais...

Comment va ma Sophie ? Ecrivez le moi rapidement. J’ai reçu vos lettres. Je n’ai pas le temps d’écrire davantage. Tchalian est parti aujourd’hui, il va venir vous voir. Vous prendrez de nos nouvelles. A croire que nous sommes condamnés aux travaux forcés : notre travail n’a pas de fin. Bien des baisers et des salutations à vous tous. Ma Sophie me manque beaucoup. Embrasse la de ma part.


Lettre de Zabel Essayan au Président du Conseil politique13

Constantinople (Péra), le [jeudi] 4 novembre 1909

Monsieur le très honorable président du Conseil politique,

Des conférences vont être faites par la délégation patriarcale de Cilicie, par les membres de la Croix-Rouge et par des personnalités d’Adana, pour présenter à la société la situation actuelle de la Cilicie, ses exigences et les remèdes [nécessaires].

Ne perdant pas son but de vue, le comité organisateur des conférences croit que son initiative mérite la sympathie et un encouragement moral aussi bien de la part de l’Administration Centrale Nationale que de celle de la commission des orphelins.

La première conférence aura lieu dimanche prochain, le 8 novembre, à Péra. Les détails seront publiés dans la presse en temps utile.

Vous adressant ce courrier pour information, nous vous prions d’agréer l’expression de notre profond respect.

Zabel Essayan, Ancienne directrice des orphelinats de Cilicie,

Saténik Ohandjanian, membre de la Croix-Rouge,

Docteur Kh. Bonapartian, médecin, membre de la Croix-Rouge,

Z[akaria] H. Bizdikian,

Ohannès Tchalian, ancien député d’Adana

 


Orphelins arméniens d'Adana éduqués par les institutions catholiques du Levant
47 - Orphelins arméniens d'Adana éduqués par les institutions catholiques du Levant.
CPA, coll. M. Paboudjian

Nos orphelins de Cilicie

Articles publiés dans en caractères arméniens/Aragats

Hebdomadaire illustré, national, littéraire et politique

1ère année, n° 13, New York, 17 août 1911

Ce sont les enfants abandonnés et délaissés d’une pitoyable nation ayant perdu le sentiment suprême de sa dignité, nos malheureux orphelins de Cilicie. Que nul ne tente désormais une triste comédie pour excuser notre esclavage vil et morbide. Dans nos efforts pitoyables pour nous illusionner consciemment et volontairement, nous avons montré que nous ne valons pas grand chose en tant que nation et que notre existence nationale malade est un grand et tragique déshonneur

Nous savions que l’Arménien supportait des violences inouïes, qu’il supportait les spoliations immondes et humiliantes, nous savions aussi qu’il se faisait même égorger comme un mouton, mais nous ne pouvions croire et nous convaincre que, un jour, les derniers débris de cette génération passée au fil de l’épée pourraient supporter la honte d’accorder leur confiance à la pitié criminelle de l’ennemi.

Notre conviction selon laquelle les Arméniens, malgré tous leurs défauts manifestes, avaient une fibre tendue de vigueur morale, qui, depuis des siècles, maintenait fermement debout un peuple persécuté et si éprouvé, qui reconstruisait son existence après chaque tempête et qui le gardait solidement attaché à ses traditions sacrées, est aujourd’hui disloquée par des faits irréfutables.

Pourquoi ne pas avoir le courage de déclarer hardiment et sans réserve que, non seulement nous avons perdu notre vaillance, les attributs virils d’un caractère audacieux, mais que nous avons perdu, en outre, l’esprit noble de la ferveur nationale, qui rend un peuple héroïque dans sa douleur et ses souffrances, qui l’ennoblit, qui l’élève et l’embellit, et qui devient le signe révélateur de sa vitalité indestructible, en enflammant le désir qui inspire d’impérieuses aspirations, et le rend digne de vivre et de vivre dans la dignité...

Si nous acceptons, ne serait-ce qu’un instant, que du fait de conditions politiques défavorables, nous avons pu être involontairement contraints à nous résigner aux ruines monstrueuses et aux horreurs paralysantes de bien des Catastrophes très graves, nous ne pouvons pas du tout accepter [l’idée] que notre nation aurait été dans une situation d’incapacité matérielle, qu’elle n’aurait pas eu les moyens de prendre en charge l’assistance des veuves et des orphelins. Or, aujourd’hui, ses veuves sont conduites à mendier leur pain quotidien et, ses orphelins, remis à un orphelinat turc pour pouvoir vivre et recevoir une éducation.

Avec quelle résignation méprisable presque toute la nation baisse-t-elle la tête devant cet affront inqualifiable et pouvons-nous, en tant qu’Arméniens, permettre, nous permettre de laisser aussi facilement nos ennemis cracher sur notre honneur et nous prendre nos orphelins ! Mais comme s’ils exprimaient une supplication désespérée dans leur regard, ces orphelins nous tendent leurs bras chétifs d’enfants avec insistance et, d’une voix suppliante, gémissent avec un accent d’inquiétude et d’indignation :

- « Nation perfide ! Nation sans honneur qui nous renie ! Nous sommes les malheureuses victimes de ta servilité honteuse et tu nous vends ! Tu nous vends, à eux qui, hier encore, coupaient la tête de nos pères, eux qui ont ouvert le ventre de nos chères mères sous nos yeux, eux qui ont déshonoré la virginité de nos sœurs, eux qui ont égorgé nos frères dans leur berceau et les ont coupés en morceaux, comme de vraies bêtes sauvages assoiffées de sang, qui ont détruit nos foyers et qui ont souillé le caractère sacré du seuil de nos portes ! Où sont donc tes richissimes pachas qui se gorgent de plaisirs dans l’opulence, qui grossissent et s’engraissent à vu d’œil, et qui érigent des monuments pour des bienfaiteurs de la nation sans pareils, avec nos souffrances infinies, notre sang et nos larmes ? Où sont tes négociants opulents avec les grandes réalisations inexistantes ou frivoles desquels tu fanfaronnes et dont des chantres rémunérés chantent l’éloge de leur grandeur d’âme, où sont tes bouffons parasites, tes pieux pharisiens qui prient au coin des rues matin et soir et qui pratiquent le jeûne six jours durant ?... Où sont ceux dont la charité est claironnée sur la place publique ? Où sont-ils, comment ont-ils supporté et comment supportent-ils que nos mères outragées et devenues veuves se livrent à la mendicité de porte en porte, tandis que pour subvenir à nos besoins, nous nous mettons sous la protection des responsables de la Catastrophe qui nous a frappés, pour manger leur pain rouge acquis avec le sang innocent de notre peuple. »

Et dans les profondeurs denses de notre conscience nationale corrompue, nous entendons l’immense clameur de leur souffrance infinie, mais notre esprit délabré n’écume pas, nos nerfs affaiblis ne se tendent pas de colère et de rage, notre sang ne bout pas, et nous, nous jetons de nos propres mains aux vents et aux courants de l’étrangéïsation avec une indifférence tragique, presque de notre plein gré, des enfants orphelins nés de notre ventre, nourris avec le lait du sein de nos mères endeuillées, [des enfants qui sont] le sang de notre sang, les os de nos os, et nous disons à l’ennemi fourbe :

- « Tu as égorgé leur père, tu as violé l’honneur de leur mère et de leurs sœurs, tu t’es approprié et tu as emporté ce qui leur appartenait et qui leur était sacré ; ils sont maintenant seuls et abandonnés, ils t’appartiennent à présent en toute légitimité, prends les, que leur vie et leur soleil t’appartiennent !... »

Il en avait déjà été ainsi des enfants du grand massacre [hamidien de 1895-1896].

Ils ont été eux aussi dispersés aux quatre vents, ils sont partis et ne sont jamais revenus. Le coup [porté par] le despotisme a anéanti deux générations d’un seul coup : l’arbre qui poussait et les bourgeons qui s’ouvraient.

Mais si au cours de ces journées tragiques nous n’avons pas pu assumer la garde de nos orphelins, du moins n’avons-nous pas été si mauvais et si serviles pour les jeter dans les griffes des spolieurs et des violeurs couverts de sang.

Qui sait ? Peut-être ne pouvons-nous pas, aujourd’hui, appréhender complètement le caractère monstrueux de notre comportement, mais cette conduite est le témoignage révélateur d’une dégénérescence inqualifiable et montre clairement le degré d’effondrement moral de la nation, que nous avons atteint à présent.

Regardez l’image alarmante qui est celle de notre nation ! Voici les chanceux de la nation qui, avec une indifférence inexplicable, tournent le dos à la nudité ulcérante et honnie de leurs frères ! Voici la phalange châtrée des intellectuels arméniens, qui n’a plus le courage de servir de digue ou de rempart face aux courants qui nous conduisent vers la dislocation et la destruction ! Voici ceux qui nous parlent au nom de la patrie, mais qui ignorent les exigences et les besoins vitaux et immédiats de la Nation avec une stupidité insensée et qui recherchent l’accessoire en oubliant l’essentiel ! Et voici la grande masse du peuple qui tâtonne dans l’incertitude, et qui ne ressent pas et ne veut pas savoir ce qui est, pour l’heure, nécessaire à son existence, à la défense de son honneur, et toujours du point de vue des intérêts vitaux de la nation, ce qui n’est pas important et usant.

Et tandis que le patriotisme réputé de nos propos fait résonner dans les tribunes des sonorités fausses et discordantes avec des accents ironique et creux, dans la presse arménienne, à l’Assemblée Nationale arménienne et ailleurs, là-bas dans les ruines fumantes de la patrie, sur cette terre sacrée imprégnée du sang de nos victimes, où le front de la race14 a rougi comme un abricot, l’ orphelinat ottoman de Djémal bey s’élève avec ses quatre ailes comme un mémorial, comme un monument éternel à la honte, sur lequel, cette fois, c’est le corps sans vie de la dignité de la nation arménienne qui est crucifié.

- « Les hommes, autrefois, régnaient sur leur destin » comme le disait Shakespeare par la voix de Cassius. « Si nous sommes soumis, la faute n’est pas dans nos étoiles, mais elle est en nous-mêmes. [...] Nous acceptons le joug avec des cœurs de femme »15.

Le peuple arménien supportera-t-il un si grand déshonneur et se pardonnera-t-il que les orphelins des victimes mangent le pain de la honte, rouge de sang et de larmes ?...

Les orphelinats de Cilicie

Souvenirs et impressions personnelles16

- I -

Deux ans ont passé depuis les jours malheureux où, du fait d’événements révoltants, la nation a été accablée par le souci de milliers de nouveaux orphelins. A cette époque, des Arméniens de toute confession, de toute tendance, de toute classe sociale, déçus et blessés dans leurs sentiments humains et nationaux, se sont exprimés avec la même vigueur et la même exaspération. Pour toute personne considérant notre psychologie nationale, le fait que la nation allait faire preuve de vigueur et d’efforts continus après le malheur qui avait eu lieu, semblait une simple vérité et, surtout, elle allait avoir la volonté de remédier avec ses propres moyens aux conséquences de la Catastrophe et montrer par là même que les intentions de l’ennemi ne peuvent rien contre l’instinct inextinguible de sa vitalité.

C’était là, notre foi. C’était là, l’opinion des étrangers et c’était également là, l’impression des milieux gouvernementaux turcs, surtout en ce qui concerne la question des orphelins.Quelques jours seulement après la Catastrophe, les autorités nationales consacraient les aspirations et les souhaits du peuple par deux décisions significatives.

1. Ne pas éloigner les orphelins de leur patrie.

2. Ne remettre aucun orphelin à une institution étrangère.

C’étaient ces deux principes fondamentaux qui allaient me servir d’instructions et pour la mise en œuvre desquels je suis partie à Adana.

Avant moi, des compatriotes chargés de diverses missions étaient déjà arrivés dans ce pays dévasté ; étant en contact permanent avec les rescapés en sang et en larmes de ce peuple massacré, ils étaient pénétrés des mêmes convictions : ne pas remettre d’orphelins à des étrangers. Et pour venir à bout de cette œuvre gigantesque, nous avions pour soutien, l’enthousiasme affligé de toute la nation.

Tous les jours et dans toutes ses colonnes, la presse arménienne se faisait l’écho des sentiments et de l’exaspération populaires. Dans les maisons, dans les rues, partout, on ne parlait et on ne se préoccupait que d’Adana. Diverses associations de femmes arméniennes avaient décidé d’interrompre provisoirement leurs activités habituelles et d’entreprendre une action unitaire en faveur de ces malheureux. Femmes, vieux, enfants, tous fixaient leurs pensées sur les ruines et les tas de cendres de Cilicie. Le sang versé n’avait pas coulé que des veines des Ciliciens, aurait-on dit, puisque nous nous sentions tous atteints dans notre vitalité par le coup porté par l’ennemi.

La volonté de cette nation affligée était une à ce moment : l’Arménien se trouvant dans le deuil du malheur sous des cieux étrangers et lointains, s’était rapproché par le cœur et l’esprit des Arméniens gémissant au pays natal et tous voulaient consoler les veuves et, réunissant les orphelins, leur donner des soins sérieux, durables et dans un cadre national.

L’image de la situation était donc claire ; les moyens matériels ne manquaient pas ; il y avait même des gens qui, sans attendre d’y être invités, s’étaient dépêchés sur les lieux de la Catastrophe, dès les premiers jours ; le travail inlassable des jeunes médecins et des infirmières, leur don de soi, avaient émerveillé même les étrangers. Et, en ce qui concerne les rescapés, ce phénomène nouveau était plus que réconfortant ; ils ne pouvaient pas croire que ces personnes dévouées, qui tremblaient pour leur si misérable vie, avaient le même sang et qu’elles appartenaient à la même nation ; par ailleurs, il y avait aussi cette intense émotion nationale qui perdurait et nous réunissions donc toutes les conditions pour réussir...

Deux années ont passé. Voyons à présent à quels résultats nous sommes parvenus pour satisfaire ces exigences. Si amère soit la réalité d’aujourd’hui, il est intéressant de s’y arrêter et, surtout, de montrer quelles sont les causes de notre honteux échec.

La situation très misérable des orphelinats nationaux est connue de tous et, en revanche, l’orphelinat ottoman — un énorme bâtiment qui a coûté 8 000 livres — se dresse déjà sur la terre de Cilicie. Aujourd’hui, 250 orphelins arméniens y sont abrités et, dans deux mois, il y en aura 500. Bien entendu, la sécurité matérielle de cet orphelinat, ses programmes éducatifs internes élaborés par des Arméniens et le fait qu’ils ne soient mis en œuvre que par des Arméniens, atténuent les absurdités que l’on peut aisément deviner, mais il ne faut pas oublier combien l’instinct national était révolté contre ces programmes, il y a deux ans... Quand je dis « instinct national », je n’ai pas à l’esprit un sentiment abstrait, mais l’image navrante qui s’est présentée à cette époque en Cilicie. A peine l’idée de la fondation d’un orphelinat ottoman était-elle née, que les veuves, apprenant cette nouvelle, se sont précipitées dans les orphelinats et ont voulu reprendre leurs enfants... Sur leur visage marqué, par les larmes et la misère, il y avait un effroi d’un genre nouveau...

- Tant pis, disait-on, qu’ils meurent à côté de nous ! Ne les avons-nous pas vu mourir, les autres ? Mais ne les remettez pas à l’ennemi...

Des vieilles voûtées, d’une voix désagréable et suppliante, expliquaient...

- Il ne reste plus personne entre mes petits-enfants et moi... Deux générations ont été anéanties, ils ont tous été tués, ils n’ont laissé que les vieilles et les tout petits. Et maintenant, ils ont les yeux fixés sur eux...

D’autres nous adressaient des reproches, ils nous regardaient dans les yeux, avec leur regard noir exprimant colère et indignation :

- En vous confiant nos enfants, nous avions cru les confier à la nation... Qui aurait pu imaginer que vous étiez les intermédiaires de l’ennemi ?

Avec de gros efforts, nous parvenions à les convaincre et à leur assurer qu’il n’y avait aucun rapport entre nos orphelinats et l’orphelinat ottoman, et qu’il ne pouvait y en avoir. Je me souviens des regards à faire pleurer des mères éperdues, je me souviens des soupirs des femmes apaisées, le cœur tranquillisé, qui nous regardaient et nous souriaient avec reconnaissance, sans savoir s’il leur fallait rire ou pleurer...

- Je voudrais bien pouvoir prendre en charge tous tes soucis, mais je n’en ai pas les moyens. Il ne me reste que mon enfant dans ce monde et je n’ai même pas la possibilité de le garder ou de le protéger. J’aurais préféré être aveugle pour ne pas voir ça. Est-ce que ça peut exister, une mère pareille ? Je ne le confierai qu’à la nation pour quelques années... (elles voulaient dire « aux orphelinats nationaux [c.à.d. arméniens] »).

Que s’est-il passé depuis cette époque ? Comment la psychologie de cette population de rescapés s’est-elle résignée à l’idée d’un orphelinat ottoman, qui a aujourd’hui 500 orphelins arméniens entre ses mains ?

J’apprends par des personnes venant de Cilicie ces jours-ci que l’abattement et la déception sont grands. D’une part, l’état inorganisé et misérable des orphelinats nationaux a énervé la population, d’autre part, il a donné de l’audace aux entreprises non-nationales. J’ai même entendu dire que, il y a un mois de cela, en voyant les conditions de vie extrêmement malsaines des orphelins, Djémal bey a adressé un rapport aux autorités concernées, en les informant que si n’est pas entrepris immédiatement une amélioration de la situation des orphelins, il ne pourra supporter, en tant que gouverneur de la province, la misère de centaines de jeunes ottomans et qu’il étendra sa tutelle aux autres orphelins...

C’est en éprouvant un sentiment de regret et de honte que j’écris ces lignes. Est-ce possible ? Les doutes émis par les étrangers et leur ironie pour notre foi me reviennent aujourd’hui à l’esprit, tout comme et, surtout, leurs conseils tirés de leur expérience. Et quand je pense qu’ils ont eu raison, je me sens troublée par une telle émotion, que si je pouvais la communiquer, je suis sûre qu’en très peu de temps, nous pourrions traiter ce fléau, que l’incompétence de certains et la faiblesse d’autres, a rendu possible.

- II -

Quand je me trouvais à Adana, j’entrevoyais parfois, malgré ma foi enthousiaste, l’effroyable réalité. Je surmontais immédiatement les crises de découragement, en les considérant comme des sentiments indignes d’une responsable. Mais je croyais surtout qu’en doutant du succès de l’œuvre que nous avions entreprise, j’allais outrager les attentes d’une nation blessée. De tous côtés, mais surtout depuis les provinces arméniennes, nous recevions tous les jours des lettres dont les conclusions étaient les mêmes : « Ne remettez pas les enfants aux étrangers ! ». Nous trouvions parfois ces lettres dans les colis de vêtements que nous recevions, avec des paquets d’habits et de linges de corps pour enfants. Je me souviens surtout d’un fait : les vêtements qui arrivaient de province étaient généralement tout à fait neufs, tandis que ceux qui venaient de Constantinople étaient souvent d’inutiles guenilles. Nous nous révoltions à l’idée que ces haillons n’avaient même pas la valeur des frais d’expédition. En outre, les classes sociales inférieure ou moyenne de Constantinople envoyaient des vêtements propres, quant à ceux qui sortaient de maisons de riches... Impossible d’imaginer quelle laideur morale et objective constituaient ces habits de soie ou de velours, usés, ayant perdu leurs couleurs et sur lesquels il y avait parfois des lambeaux de dentelle ; après avoir été traînés dans de somptueux salons, ils avaient fini leur vie sur le dos de servantes, en s’usant et en se défraîchissant, Dieu seul sait dans quelles circonstances douteuses ; un mélange écœurant d’odeurs de divers parfums et de pommades flottait sur eux, ils étaient parfois souillés de taches de vin ou d’autres boissons. En définitive, ils représentaient le souffle corrompu des Arméniens abâtardis de la capitale, qui venait jusque sur les lieux de la Catastrophe.

Mais revenons à nos orphelins. Venait-il de Sivas ou de Césarée, je ne m’en souviens plus très bien, on ouvrit un colis de blancs qui venait d’arriver et on y trouva, bien plié, tout ce dont on avait besoin. On ne peut imaginer notre attendrissement et notre émotion. Chaque couture nous semblait comme un cri du cœur et dans ces blancs, préparés avec amour, nous lisions toute l’attitude maternelle et chaleureuse des lointaines provinces arméniennes.

Soudain, nos mains se sont affaiblies et nous pleurions d’émotion, nous avions entre les mains un colis de blancs pour tout petit et une main délicate et affectueuse, -était-ce celle d’une petite fille ou d’une jeune mariée tremblant sur son premier né- avait orné ce colis d’un ruban rose. Un ruban rose !... Impossible d’exprimer cette tempête de sentiments dont nous nous sentions envahies. Au dehors, les gens poussaient des cris d’impatience, mais nous tardions et le ruban frémissait entre nos mains tremblotantes, nous voulions le montrer aux rescapés comme si c’était une grande nouvelle, expliquer et lui communiquer notre douce émotion, mais nos moyens de communication avec les rescapés étaient très imparfaits et il était très probable que la population turcophone de Cilicie ne nous comprenne pas.

Mais ce ruban rose joua son rôle. Dans les moments de désespoir, il m’est souvent arrivé de m’en souvenir et de lutter avec une force nouvelle et une nouvelle ardeur contre des difficultés de toutes sortes qui apparaissaient tous les jours.

De toute façon, j’avais besoin d’une pensée dominante qui constitue le pivot de ma conduite et j’ai pensé que c’était mon devoir le plus sacré : ne pas remettre d’orphelins à des étrangers. En adoptant ce principe comme fondement de mon activité, non seulement j’allais respecter la décision du patriarcat arménien, mais j’allais aussi obéir à la volonté de la collectivité nationale.

De fait, par cette série d’articles, je veux dire que pour remplir des obligations aussi impérieuses et sacrées, les difficultés ne provenaient pas, pour l’essentiel, de l’extérieur. Notre ardeur et l’essor de notre activité étaient usés, épuisés par de petits désaccords internes, par des préjugés générés par la méfiance et, en définitive, par des mesquineries propres aux caractères petits et des difficultés artificiellement créées avec fourberie.

Que l’on me permette de ne dire que ceci : par ses décisions contradictoires, ses surprises insensées, ses faiblesses et ses lenteurs, les autorités centrales arméniennes ont favorisé, indirectement, mais assurément, ces façons de faire mesquines. En parlant aujourd’hui des causes initiales de ces faits qui appartiennent déjà au passé, je me demande si nous avions le droit d’altérer la volonté nationale et d’ignorer ses attentes. Mais aussi, pourquoi cette volonté ne s’est -elle pas manifestée de façon plus forte et effective, même dans les moments où, consciemment ou non, on s’en éloignait ?

Un jour, un jour critique, alors que je parlais au nom de cette volonté à un collègue arrivé à Adana, celui-ci me dit :

- Qu’est-ce que cette volonté ? Quelle couleur, quelle forme a-t-elle ?... Ne serait-il pas plus juste de penser qu’elle est le fruit de votre imagination ?

Et il me donna des conseils, en ajoutant :

- Commencez par vous affranchir de ce genre de soucis et vous verrez combien vous vous sentirez mieux ! On peut faire n’importe quoi au sein de cette nation. Les gens se mettront à en parler, un jour, deux jours, puis ils oublieront...

A présent, il est terrible de devoir confirmer qu’il en a été effectivement ainsi.

Les étrangers ironisent et, parfois, ne tiennent même pas compte des décisions de nos autorités nationales. Une personnalité représentant le gouvernement turc est obligé d’intervenir, en s’apitoyant sur la misère de nos orphelins et plus personne, aujourd’hui, ne se pose la question de savoir qui est responsable de cette situation. Au moment où j’écris ces lignes, de tels détails et de tels épisodes se présentent à mon esprit que je ne sais plus lequel citer. En voici un, parmi les plus significatifs et les plus importants :

Il y avait, à Mersine, un orphelinat plus ou moins bien organisé, mais un grand nombre d’orphelins erraient encore dans le camp de toile des rescapés d’Adana. Nous pouvions voir qu’ils dépérissaient de jour en jour du fait d’une alimentation insuffisante, d’un manque d’hygiène et de conditions de vie des plus déplorables. En voyant leur état, même les étrangers s’alarmaient ; madame le consul d’Angleterre à Adana me demandait souvent ce que nous avions décidé de faire. « Nous allons les recueillir et leur donner un abri », disais-je sans me fatiguer. En réponse au rapport que j’avais adressé au patriarcat, une somme assez importante avait été envoyée en Cilicie au nom de l’évêque, président de la Délégation. Mais avant de se servir utilement de cet argent, nous avons perdu deux mois dans des controverses insensées qui portaient sur la délimitation de nos fonctions et le degré de compétence de chacun.

Au début, je ne me suis pas rendue compte de l’influence énervante de ces petites difficultés. Nos préoccupations ne s’étaient pas encore éloignées de leur principal objet. Ne pas remettre d’orphelins à des étrangers. Et bien des jours avaient passé, quand nous nous sommes dits, en nous lamentant, que 27 orphelins étaient passés entre les mains d’une missionnaire allemande dans les premiers jours de confusion de la Catastrophe. De telles journées ont existé !... et il convient aujourd’hui de revenir sur notre naïveté.

Mais en laissant passer le temps, les jours noirs se succédaient. Un jour, pour ne pas laisser les enfants affamés, au sens littéral du terme, son éminence, le catholicos de Cilicie, nous remit 200 francs pris sur sa cassette personnelle et nous avons acheté du pain. Une autre fois, du fait d’une ondée soudaine, l’orphelinat de Mersine s’était transformé en marécage ; j’étais à Adana à ce moment-là et l’un des membres de l’organisation arménienne d’assistance m’avait écrit : « Les enfants sont dans la boue jusqu’aux genoux ». A mon arrivée à Mersine, le médecin grec de l’orphelinat [me] déclara qu’il refuserait de soigner les enfants tant qu’ils n’auraient pas de souliers et qu’ils risqueraient de prendre froid.

Affolée par de telles perspectives, j’ai écrit au patriarcat et on envoya aussitôt 200 livres en Cilicie « pour les besoins immédiats des orphelins ». Soulagée, j’ai attendu, tout en en commandant les chaussures. Deux semaines passèrent. Pour remettre ses marchandises, le cordonnier voulut un acompte. J’ai écrit à la Délégation, à Adana, pour qu’ils envoient une certaine somme à Mersine. Mais l’argent tardait. Au même moment, deux enfants sont tombés malades, avec des symptômes suspects. Impuissante, je me suis précipitée à Adana en laissant les malades aux soins d’économes servant de mères et je suis allée formuler moi-même mes exigences. Et voilà qu’on me dit qu’il y a eu un malentendu et qu’on ne sait pas si cet argent peut être affecté à [l’achat] de chaussures. J’ai expliqué le caractère impératif de la chose, j’ai supplié... mais en vain !

Il fallait de nouveau écrire au patriarcat, s’informer de façon précise de l’usage auquel cette somme était destinée. A court d’arguments, j’ai produit le télégramme que j’avais reçu et dans lequel il était dit « pour les besoins immédiats des orphelins ».

- « Y est-il question de chaussures, ma fille ? », dit victorieusement un membre de la Délégation. Voulaient-ils plaisanter, étaient-ils disposer à jouer ? Hébétée et énervée, je le regarde. Des larmes de colère et de douleur jaillissent de mes yeux, jusqu’à ce qu’il ajoute, pour me calmer :

- « Ils sont habitués à se promener pieds nus. Ne vous en faites pas, il ne leur arrivera rien ! ». Et je suis rentrée bredouille à Mersine, auprès de mes orphelins.

Je présente ces détails pour donner une idée de la situation réelle, quand les cendres étaient encore chaudes et que régnait encore l’odeur des cadavres en décomposition dans les ruines.

- III -

Les étrangers se trouvant à Adana ne cessaient pas de venir se plaindre auprès de nous de la misère immense des orphelins qui restaient ici ou là. Ayant petit à petit épuisé nos commentaires, on s’est mis à donner des réponses insensées et contradictoires. Le caractère incertain et versatile de nos dispositions a renforcé la méfiance et l’audace des missionnaires avisés. Désormais, sans même prendre en considération les décisions des autorités centrales arméniennes, ils se sont mis à concevoir des actions en faveur des orphelins et à faire des propositions aussi bien à la Délégation qu’à moi-même, en tant que responsable directe de l’administration des orphelins. Un jour, le consul d’Angleterre à Adana m’invita et après avoir parlé, avec toute cette ironie très bien voilée qui lui est propre, de l’inconstance de nos espoirs et de nos préoccupations, il déclara qu’une somme importante était à la disposition des orphelins et exposa un projet d’orphelinat international. La proposition était très sérieuse. Je sentais qu’en acceptant cette proposition, la sécurité matérielle des orphelins allait au moins se trouver entre des mains de fer. Comme j’avais à l’esprit l’état psychologique net et limpide des Arméniens, je n’ai même pas osé dire clairement au consul que nous avions décidé de ne pas remettre d’orphelins à des étrangers. A côté du consul, il y avait aussi des employés étrangers de diverses nationalités et tous, ayant longtemps vécu dans des zones de peuplement arménien, m’exhortaient, avec l’accent de gens d’expérience, à mettre de côté mon optimisme idéaliste et à devenir une intermédiaire favorable à ce projet qui sauverait, d’un seul coup, des milliers d’orphelins arméniens d’une misère manifeste. A ce moment, j’ai senti que protester avec des mots contre ce pessimisme blessant, dont faisaient preuve les étrangers à l’égard des entreprises arméniennes en général, serait inutile et ridicule. J’ai pensé que ce n’était que par notre travail que nous pourrions donner une réponse cinglante. Avec quel désespoir me rendais-je compte de la conduite ridicule de ceux qui devaient accomplir cette mission ! A ce moment-là, on n’avait pas encore eu recours aux moyens les plus élémentaires pour réunir les orphelins d’Adana.

Ayant le devoir de rendre compte par écrit aux autorités de tutelle, de cette proposition concernant les orphelinats, j’en ai informé le patriarcat arménien de façon détaillée, en ajoutant aussi que, prenant en considération sinon le mépris manifesté par les étrangers à l’égard de notre susceptibilité nationale, du moins leur indifférence, il n’était pas souhaitable d’aboutir à un tel accord d’un seul coup, en contredisant nos décisions initialement prises. Il y avait déjà la Commission internationale de secours dont les moyens avaient été fournis, pour l’essentiel, par des Arméniens. Malgré cela, le représentant de la [Commission] internationale à Adana était un missionnaire américain, qui savait bien combien la Délégation patriarcale rencontrait elle-même des difficultés blessantes, quand il fallait encaisser une part de l’aide. Les missionnaires préféraient la distribuer eux-mêmes. « C’est plus sûr », disaient-ils, et cette méfiance qu’ils ressentaient et qu’ils ne prenaient même pas la peine de dissimuler, je n’en avais entendu parler que de bouche à oreilles, mais elle me faisait rougir en me vexant.

Je me souviens surtout d’un épisode significatif. Alors que je me trouvais à Adana, le chef de la mission américaine à Mersine, Mr Dolts, était venu me voir à l’orphelinat de Mersine. Deux jours plus tard, arrivant d’Adana à Mersine, je suis allée le voir chez lui. Mr Dolts était absent. On m’a conduite auprès de sa femme pour l’attendre. Nous nous sommes entretenues pendant dix minutes des orphelins et des veuves. Soudain, le domestique annonça que le cordonnier était venu prendre les mesures du pied de madame. « Qu’il entre », dit-elle. Le caractère pointilleux des Américains en ce qui concerne le formalisme de la politesse ne m’est pas inconnu. Mais qu’étions-nous ?... Que représentions-nous ? La dame tendit le pied et le cordonnier en prit les mesures. J’aurais bien voulu que quelqu’un traduise mes présentes lignes à madame Dolts. Ce n’est pas ma personne qui a été froissée, je ne la connaissais pas et elle ne me connaissait pas non plus. Bref, nous n’étions que des gens de passage !... Je suis sûre que madame Dolts n’avait pas d’intentions particulièrement hostiles à mon égard, mais le naturel avec lequel elle a tendu le pied m’a éminemment cravachée, car elle ne connaissait ni mon nom, ni ma position sociale, mais savait que je représentais les orphelins arméniens.

Que madame Dolts me pardonne ces quelques lignes. Ce n’est pas ma faute si un souvenir aussi amer s’obstine dans ma mémoire. Notre sensibilité déjà excitée au plus haut point supportait difficilement de telles vexations, même quand elles venaient de nos amis. Je dois cependant rappeler que Mr Dolts s’est montré très bon et hospitalier au cours de ces journées si difficiles.

Avant d’exposer dans la quatrième partie de cet article l’origine de l’idée d’un orphelinat ottoman, j’indique rapidement que divers programmes ballottaient de façon interminable nos personnalités officielles. D’une part, les habitants de Mersine objectaient à juste titre le climat malsain de Mersine, souhaitaient que l’orphelinat d’Adana soit organisé et qu’en y transférant les orphelins, les forces soient concentrées. Les désagréments d’un automne précoce puis, de l’hiver, nous causaient de gros soucis. Nos jeunes étaient dotés d’une robuste constitution, mais étant nés, pour la majorité d’entre eux en pays montagneux ou étant habitués à la vie en plein air et dans les vergers, ils souffraient du climat chaud de Mersine. La plupart avait eu des fièvres. Et, de façon générale, ces jeunes étaient si pâles qu’il était impossible de ne pas prendre ce fait en considération.

Mais il y avait aussi un courant d’opinion différent. S’exprimait, essentiellement depuis l’Egypte et de la part des habitants d’Adana réfugiés à Chypre, une méfiance à l’égard du caractère durable de la paix civile dans le pays. « N’exposez pas ces jeunes à de nouveaux massacres ou à de probables troubles ! », disaient-ils, « sur quoi pouvez-vous fonder votre confiance pour vouloir amener les orphelins à l’intérieur des terres ? ».

Ce pessimisme déclaré émanait de gens qui avaient été les témoins oculaires d’événements horribles et qui voyaient encore, après les potences arméniennes, les jugements indifférents [émis] de façon arbitraire et révoltante par les tribunaux militaires et qui nous inquiétaient profondément. A ce moment-là, les prisons étaient encore pleines d’Arméniens et, par ailleurs, de célèbres criminels musulmans se promenaient librement. Nous savions bien que des gens se présentant officiellement ès qualité ne manquaient pas, pour assaisonner leurs paroles de menaces. La probabilité de faire monter de nouveau des Arméniens à la potence inquiétait la population rescapée qui, parfois prise de panique, se tournait vers des mondes étrangers, en fuyant sa patrie rude et sauvage.

D’ égypte et de Chypre, on nous proposait de convaincre les autorités centrales arméniennes de renoncer à cet idéal, noble, mais dangereux, de maintenir les orphelins sur leur terre [natale], et d’établir l’orphelinat à Chypre. En cas d’approbation, ils assuraient que l’assistance matérielle serait beaucoup plus grande de leur part et qu’il y avait même des gens qui avaient promis certaines sommes. Cette proposition a eu d’ardents défenseurs en Cilicie et nous nous sommes sentis obligés de nous faire l’écho de tous les souhaits qui étaient exprimés et des dispositions de la population, par de longs rapports détaillés. Mais ces idées, ces projets, de genres si différents, presque toujours aux antipodes du projet conçu par l’administration centrale nationale, généraient l’incertitude dans nos activités et donnaient l’impression d’avoir raison à ceux qui avaient refusé, jusqu’à ce jour-là, de faire le moindre pas décisif. Par ailleurs, les réponses à nos courriers et à nos questions tardaient longuement.

- IV -

C’était à un moment où la situation matérielle et morale était incertaine et chancelante que Djémal bey est arrivé à Mersine. Trois ou quatre semaines avant l’arrivée du nouveau gouverneur, il avait déjà été impossible d’obtenir l’aide de l’ état attribuée aux orphelins. L’administration locale de l’assistance publique nationale [arménienne] s’était adressée en vain au mutasarrif de Mersine. Finalement, les requérants m’ont fait savoir qu’ils ne mettraient plus les pieds dans une institution officielle, car on leur opposait un refus [systématique] tout en les injuriant. Après avoir tenté, pendant un ou deux jours, de les convaincre de faire cette intervention pénible, mais urgente, je me suis trouvée dans l’obligation de m’adresser moi-même au mutasarr_f. Ce représentant du gouvernement m’a déclaré qu’il avait de très sérieuses raisons de douter de l’honnêteté des Arméniens se consacrant à l’assistance aux orphelins et que c’était là, l’unique raison pour laquelle il ne remettait pas les subventions. Finalement, il proposa que je les encaisse personnellement en échange d’un reçu que je lui remettrai. J’ai aussitôt refusé car, agissant de la sorte, j’aurais entériné ses doutes à l’égard d’un organisme qui était accrédité par le patriarcat arménien et qui remplissait sur place une fonction d’assistance aux orphelins. Mais la misère avait atteint un tel point, la ration de pain quotidien des enfants était si incertaine, que c’est l’assistance publique [arménienne] qui m’a elle-même demandé d’encaisser par tous moyens la subvention de l’Etat, en ignorant les points de vue de la morale. Et il en fut ainsi. Mais cette situation anormale et désagréable m’était tout à fait insupportable, car le mutasarr_f soutenait que, tant que le vali ne lui en donnait pas l’autorisation, il ne pouvait agir autrement : on fut obligé d’attendre l’arrivée de Djémal bey.

C’était la première raison qui m’a incitée à aller voir Djémal bey dès son arrivée à Mersine et, la seconde, c’était l’irrégularité du versement de la subvention.

Le problème était très simple à ce moment-là ; l’orphelinat recevait sa subvention, de même que les veuves recevaient une pension quotidienne en guise d’indemnités. L’Etat ne faisait pas une grâce spéciale en allouant une telle somme, afin d’exiger des satisfactions en retour. Et cela aurait continué ainsi, si certaines personnes se consacrant aux orphelins n’avaient pas adopté une attitude rancunière, haineuse, injurieuse les uns à l’égard des autres et si le travail ne présentait pas un caractère tout à fait désorganisé.

J’insiste de nouveau sur ce point. Nous avions suffisamment de moyens pour ne pas devenir la cible des caprices de l’Etat et des étrangers. Non seulement la nation a raison, mais elle a le devoir de rechercher les responsables de l’avortement d’une œuvre si chère à son cœur.

Quand Djémal bey a visité l’orphelinat de Mersine, il ne s’est pas refusé, bien entendu, à exprimer des remerciements officiels. Il y a des gens qui se méprenne sur ces formules de politesse conventionnelles, mais tous n’ont pas la joie paisible de se méprendre. Pour moi, il était très clair que ce lieu d’enfants nu-pieds et accablés, entassés les uns sur les autres, ne pouvait inspirer, pour toute créature humaine, d’autre sentiment que compassion et surexcitation. Pour moi, il était évident que l’état de ces centaines d’enfants malheureux, leurs lits, toutes leurs conditions de vie, étaient loin des principes pédagogiques et hygiéniques les plus élémentaires. Je considère superflu de présenter ici la situation effrayante et cauchemardesque des orphelins. J’ai déjà essayé en d’autres occasions ; avec moi ou après moi, des témoins oculaires ont exprimé de façon pertinente l’aspect épouvantable de cette enfance affligeante. Et nous qui avions, pendant deux ou trois mois, le temps d’améliorer leur situation, du moins avec les moyens mis à notre disposition, nous n’avions rien fait ou presque.

Après avoir répété poliment à Adana aussi ses félicitations, Djémal bey me dit aussitôt que l’assistance aux orphelins était dans un état très désorganisé. Il rappela leur aspect misérable et malheureux, énuméra les insuffisances de leur couchage, leurs insuffisances alimentaires, le fait qu’ils étaient entassés, etc. Et il me dit pratiquement mot à mot les paroles suivantes :

- J’ai longuement pensé à eux. J’y ai pensé en me tourmentant et je considèrerai comme une obligation sacrée pour moi de donner, avant toute choses, de solides bases à l’assistance aux orphelins.

Dans ce but, il proposa de constituer un comité et sollicita ma participation et ma collaboration ; il me proposa même de désigner le nom des membres de ce comité, pour avoir un organe homogène, pour que ce comité exerce ses fonctions au plus vite et pour organiser les orphelinats avec les moyens les plus rationnels. Et voilà comment naquit l’idée d’un orphelinat ottoman.

Tout en refusant la proposition de constituer un comité, chose qui ne relevait pas de ma compétence, j’ai gardé mon rôle de simple membre au sein du comité.

Inutile de s’appesantir ici sur les complications qui sont, petit à petit, apparues au cours des deuxième et troisième séances du comité. Le comité avait un caractère tout à fait international et, hormis deux membres turcs et trois, arméniens, tous les autres étaient étrangers. Les Turcs étaient polis et très réservés, alors que les Arméniens représentaient un élément amorphe et inconsistant, si bien que, outre le gouverneur, c’étaient les étrangers qui semblaient les plus passionnément actifs. Je voyais déjà la perspective d’un orphelinat plutôt international et je pensais que ces missionnaires allaient venir, par un moyen indirect, à bout du projet qu’ils caressaient, quand, d’une façon inattendue, s’est posé le problème de la langue, c’est-à-dire la question de choisir l’arménien ou le turc comme langue officielle de l’orphelinat. Inutile de s’appesantir ici sur un problème que tout le monde connaît. Mais je dois néanmoins indiquer que, du fait de son caractère insoluble, ce problème mit un terme aux séances de la commission. Petit à petit, la situation a commencé à devenir tendue, avec des manifestations d’hostilité, et le problème a pris un caractère très aigu quand l’encaissement de l’argent destiné aux orphelins a été un moment menacé. Prise entre deux feux, je me suis retrouvée toute seule. Mes lettres et mes télégrammes envoyés au patriarcat arménien restaient sans réponses. Le patriarcat restait silencieux et ne faisait même pas la grâce de m’envoyer des instructions et de décider de ma ligne de conduite. Les membres de la Délégation du patriarcat restés à Adana étaient eux aussi silencieux et plein d’animosité. Comme si après m’avoir laissée dans les difficultés, ils se réjouissaient, curieux de mes faits et gestes.

Aucune réponse, aucune instruction, aucun conseil ou suggestion. Et, par ailleurs, un débat intense sur un problème dépassant le cadre de mes compétences, pendant que les orphelins se retrouvent sans le moindre secours.

Quand, à cette époque, je disais avec foi et avec ferveur que la Nation ne permettrait jamais que ses orphelins ne soient pas éduqués dans leur langue maternelle et qu’elle ferait tous les sacrifices pour défendre ses droits sacrés, on nous répondait : « Viendra le jour où vous serez convaincue que vous vous êtes trompée. L’orphelinat ottoman va être créé, car les orphelinats nationaux [arméniens] ne pourront avoir une organisation durable et rationnelle ».

C’est au cours de ces journées de désespoir qu’est arrivé Son éminence, le catholicos, dont l’arrivée à Adana a été une grande consolation pour nous. Sa bonté paternelle, sa prudence, sa pensée, clairvoyante et même circonspecte, ont beaucoup contribué à me soutenir pour sortir de cette crise dans l’honneur. Jusqu’au départ d’Adana du catholicos, je m’en suis remise à son autorité et à ses précieux conseils. Et ce catholicos oublié et privé de tout moyen, de la Grande Maison de Cilicie, auquel on ne reconnaissait même pas les compétences d’un simple prêlat, quand se décidait, sans lui demander son avis, le sort matériel et moral des orphelins se trouvant sous son autorité spirituelle, je le voyais empli d’une amertume si noble que je supportais plus facilement mes propres soucis.

Après avoir brossé, dans cette série d’articles, un tableau succinct, mais précis, des diverses phases de l’œuvre d’assistance aux orphelins de Cilicie, je veux revenir de nouveau, un instant, sur la situation aujourd’hui.

La misère qui s’est installée durablement dans les orphelinats nationaux [arméniens] et l’insuffisance de leur organisation sont connues de tous ; des nouvelles scandaleuses nous sont même parvenues de l’orphelinat de Hadjın pendant longtemps. La faiblesse de l’homme pusillanime et sans volonté représentant l’autorité centrale nationale [arménienne] ne peut qu’inspirer le dégoût.

Après avoir connu une sainte colère en présence d’une telle situation, tout individu doit penser à ses propres obligations. L’organe central d’assistance aux orphelins déclare avoir épuisé ses moyens. Bien entendu, remplir la caisse vide destinée aux orphelins est nécessaire et urgent, mais je veux dire que, dans un passé récent, ce n’était pas l’argent qui manquait le plus, mais l’intérêt de la nation pour ses orphelins, une attention attendrie à l’égard de leur situation matérielle et morale.

Surtout maintenant que nous avons, comme conséquence de notre faiblesse et de notre impuissance, un orphelinat ottoman sur la terre de Cilicie, dans lequel 500 orphelins vont trouver refuge, nous nous devons de renforcer par tous moyens et de toutes nos forces les orphelinats nationaux. Et envoyer de l’argent, comme je l’ai dit, n’est pas le seul moyen d’agir ainsi.

Je ne peux pas douter de la flamme intérieure inextinguible de la renaissance de la nation. C’est avec foi et avec espoir que je pense, de nouveau, que l’instinct de survie nationale ne peut rester indifférent en ce qui concerne le destin matériel et moral de cette génération d’orphelins, rescapés des massacres de Cilicie, que nous avons en charge.

Zabel Essayan

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* indique "en français dans le texte"

1) Krikor Beledian, « L’expérience de la Catastrophe dans la littérature arménienne », RHAC I, 1995, pp. 153-170.

2) Ms conservé au Musée de Littérature et d’Art d’Erévan (dorénavant cité MLA),. Fonds Zabel Essayan, n° 248.

3) Dans une lettre du 10 sept. 1915 intitulée « Union et Progrès » et les Arméniens et publiée dans Le Journal de Genève du 18 sept. 1915, le général turc Cherif Pacha, évoquant les massacres arméniens d’Adana en 1909, affirme : « [...] Combien de fois je les ai mis en garde contre la mauvaise foi des unionistes, dont je connaissais l’âme noire et la perversité ; au reste, les massacres d’Adana, provoqués par ordre, auraient dû les ramener au sens de la réalité [...] ».

4) Allusion au quotidien Ittidal d’Adana, dirigé par Ihsan Fikri.

5) Ms conservé au M.L.A. (Erévan). Fonds Zabel Essayan, n°230.

6) Ms conservé au M.L.A. (Erévan). Fonds Zabel Essayan, n°232.

7) Ms conservé au M.L.A. (Erévan). Fonds Zabel Essayan, n°235.

8) Ms conservé au M.L.A. (Erévan). Fonds Zabel Essayan, n°233.

9) Les efforts de Zabel Essayan et de ses camarades permirent l’organisation d’orphelinats à Aïntab, à à Ourfa, à Mersine, à Adana, etc. Au cours de ce travail, Zabel Essayan s’efforça de rester en contact avec les représentants turcs de l’administration pour régler au plus vite diverses questions matérielles.

10) Ms conservé au M.L.A. (Erévan), fonds Zabel Essayan, n°234.

11) Ms conservé au M.L.A. (Erévan), fonds Zabel Essayan, n°236.

12) Ms conservé au M.L.A. (Erévan). Fonds Zabel Essayan, n°252.

13) Ce document a été publié pour la première fois dans Lraber 6/1971.

14) Le « front » symbolise ici l’honneur. Pour être curieuse, en français, la formule n’est pour autant inconnue de la littérature française. Rappelons, à titre d’exemple, que Corneille fait dire à Don Diègue : « Achève, et prends ma vie, après un tel affront,/ Le premier dont ma race ait vu rougir son front » ( Le Cid, acte I, scène 3, vers 227-228).

15) William Shakespeare, Jules César, I, 2, lignes 140-142 et I, 3, ligne 83.

16) Essayan Zabel, « en caractères arméniens», article publié dans l’hebd. en caractères arméniens [ [Aragats], en quatre parties, n° 13 du 17 août 1911, p. 196-197 ; n° 14 du 24 août 1911, p. 212-213 ; n° 15 du 31 août 1911, p. 228-229 ; n° 16 du 7 sept. 1911, p. 244-245.

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