R. H. kévorkian , La cilicie (1909-1921) - RHAC III Première partie : les massacres de Cilicie d'avril 1909.

V - La gestion politique des massacres de Cilicie
par le pouvoir ottoman

Nous avons déjà évoqué les circonstances qui aboutirent à la Catastrophe de Cilicie et comment le gouvernement ottoman traita à reculons la question majeure du nombre des victimes, pour finalement s’aligner sur des chiffres voisins de ceux annoncés par les milieux arméniens et internationaux. On devine aisément que sa volonté affichée de minimiser les pertes humaines visait avant tout à maintenir valide la thèse officielle d’émeutes incontrôlées ayant fait un nombre limité de victimes dans les deux camps. Ses déclarations officielles, reprises dans une bonne partie de la presse ottomane, avaient du reste convaincu l’opinion publique, habituée à voir ce rôle dévolu aux Arméniens, que les principaux responsables des «troubles » étaient ces derniers. Il se trouva donc fort peu d’hommes politiques ottomans pour exiger que la lumière soit faite sur l’affaire cilicienne, si ce n’est la dizaine de députés arméniens du Parlement ottoman et une poignée de députés turcs et grecs qui, nous allons le voir, firent preuve d’un certain courage dans un environnement ouvertement hostile.

Si nous avons pu, dans les pages précédentes, au fil des événements, montrer assez précisément l’implication des autorités civiles et militaires locales dans les massacres de Cilicie, il nous faut à présent tenter de décrypter le rôle effectif du gouvernement ou des groupes politiques s’y rattachant, comme le Comité Union et Progrès, afin de pouvoir dire s’il s’agit uniquement d’initiatives locales ou bien de l’application d’ordres donnés à un niveau de pouvoir supérieur. Ce qui revient à soulever la question clé de la responsabilité du pouvoir dans ces événements et, dans son prolongement, des commanditaires éventuels de ces crimes.

Véritables représentants de leur millet devant les autorités, les députés arméniens au Parlement ottoman avaient là une tribune pour exprimer l’indignation de leur nation contre ces nouvelles violences et exiger des éclaircissements après les accusations faisant d’eux les responsables de leur propre massacre.

Les accusations portées, le plus souvent localement, contre les Arméniens durant la période antérieure aux massacres — provocations et préparatifs secrets pour reconstituer un « Royaume arménien de Cilicie » — pouvaient, cela a déjà été souligné, être le fruit d’une mauvaise interprétation de l’attitude des Arméniens de Cilicie depuis le rétablissement de la Constitution. On peut tout aussi bien mettre sur le compte des traditions hamidiennes l’agressivité et la violence qu’on exprime alors à l’égard des Arméniens sans se soucier des conséquences de ces gestes. On peut enfin imaginer que le monde tribal en mutation que constituait la Cilicie était traversé par des courants antagonistes nous échappant et désireux d’asseoir localement leur pouvoir. Si tous ces paramètres sont fondés, ils ne peuvent toutefois suffire à expliquer l’embrasement soudain de la Cilicie le 14 avril 1909, dans un Empire ottoman dont tous les observateurs expérimentés savent qu’aucun acte de cette ampleur ne peut avoir lieu sans un ordre venu, ou supposé venu, des plus hautes autorités de l’ état.

Le plus paradoxal est que, tout en minimisant la portée des événements et en faisant porter leur responsabilité sur les Arméniens, la classe politique turque, voire arménienne au début, a attribué ces massacres, tout comme la contre-révolution du « 31 mars », à une conspiration ourdie par Abdul-Hamid et ses nostalgiques. Volonté de brouiller les pistes ou explication pratique, cette thèse paraît d’autant plus improbable qu’elle est contredite par la situation effective du sultan, que les Jeunes Turcs avaient progressivement isolé dans son palais de Yıldız en renvoyant une bonne partie de ses collaborateurs, en déplaçant ailleurs sa garde albanaise, ne lui laissant qu’une faible capacité de maintenir en place ses réseaux et donc d’influer sur la situation politique intérieure. Même le P. Rigal, ce jésuite pragmatique, remarque que « L’auteur responsable de ces massacres est le même qui, treize ans auparavant, a immolé cent mille victimes et qui aujourd’hui, sentant le trône s’effondrer, a voulu, en tombant, faire disparaître de la terre ce peuple trop vivace dont le nom lui était odieux »139.

Les premières réaction des autorités centrales

Compte tenu de la brièveté de vie du cabinet Tevfik pacha, nommé le 18 avril et démissionnaire le 26 du même mois, il est clair que celui-ci n’a pas pu sérieusement prendre en main le pouvoir et encore moins s’occuper de l’affaire cilicienne. Comme nous l’avons rapporté en détail dans le chapitre consacré à « L’intermède des 17-24 avril à Adana», c’est pratiquement le sous-secrétaire d’ état à l’Intérieur, Adil bey, qui a géré le dossier et rendu compte des événements au grand-vizir et au Parlement ottoman, mais c’est Mahmoud Chevket pacha qui a décidé d’envoyer des troupes en Cilicie. On ne peut donc pas porter de jugement consistant sur le comportement du cabinet Tevfik et encore moins lui attribuer une quelconque responsabilité.

Au reste, le Parlement lui-même ne se saisit vraiment de l’affaire qu’au cours de sa séance du 2 mai 1909. Le chef historique jeune-turc Ahmed Riza, qui préside de nouveau la chambre ottomane ce jour-là, ne trouve rien d’autre à faire que de lire le rapport qui lui a été adressé le 26 avril par le vali d’Adana révoqué, mais toujours en place. Usant d’un langage guère plus mesuré que dans ses premiers rapports, Djévad bey apprend aux députés: « Nous avons appris de sources sûres que la responsabilité des derniers événements140 incombe à quelques fédaï arméniens [...] ». La réaction des députés arméniens, appuyés par quelques collègues turcs et grecs, est immédiate : ils soulignent tout d’abord que le rapport du vali est un tissu de mensonge, puis attaquent le sous-secrétaire d’ état Hadji Adil bey [Arda] dont le fameux télégramme adressé à Djévad bey se contentait de lui recommander de veiller à la « protection des sujets étrangers » et de « rétablir le calme », ce qui, sous l’Ancien régime, signifiait « massacrez les Arméniens»141. L’assemblée exige alors que le ministre de l’Intérieur, Raouf bey, fournisse les explications nécessaires sur le dossier. Nommé depuis quelques jours et peu au fait de la question, celui-ci donne justement la parole à Adil bey, qui est par ailleurs membre du Comité central jeune-turc, pour s’exprimer au nom du ministère. Après une déclaration des plus prudentes et aseptisée, dans laquelle il cherche à justifier son « action» durant les événements de Cilicie, celui-ci informe l’assemblée que le grand-vizir Hilmi pacha et le général Mahmoud Chevket se sont concertés et ont décidé d’envoyer sur place une commission spéciale.

Le chef de file des députés arméniens, Krikor Zohrab fait alors la déclaration suivante : « Il y a deux manières d’apprendre la vérité, soit par des mots, soit par des éléments matériels et des témoignages. Le conseiller [Adil bey] nous a lu les télégrammes du préfet d’Adana et du gouverneur de Djébèl Bérékèt, comme s’il s’agissait de documents fiables. Il lui a été demandé combien de personnes avaient approximativement été massacrées, et ce conseiller tout puissant142, qui est dix fois par jour en communication avec cette région, n’a pas été en mesure de nous donner l’information ». Dans un article publié dans Le Temps, le correspondant du quotidien parisien note : « Au cours de la séance d’hier, une vive discussion s’est engagée sur les massacres d’Adana. Plusieurs députés, notamment les Arméniens, ont attaqué le gouvernement et demandé la mise en jugement de l’ex-vali. Le sous-secrétaire d’ état à l’Intérieur a défendu le gouvernement : il a lu les télégrammes des autorités attribuant les troubles aux révolutionnaires arméniens et représentant partout les Arméniens comme les agresseurs [...] »143.

Il est donc clair qu’au début du mois de mai, le gouvernement Hilmi pacha appuie la thèse développée par ses hauts fonctionnaires ciliciens. Une évolution de sa position, sans doute inspirée par les informations publiées dans la presse internationale et les notes verbales des Puissances, est cependant perceptible lorsque, lors de la séance parlementaire du 13 mai, fait annoncer aux députés qu’il a décidé d’envoyer en Cilicie, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, une commission d’enquête de quatre membres : deux Arméniens et deux musulmans, dont deux devront être fonctionnaires de l’ état et deux députés. En conséquence, le gouvernement demande au Parlement de désigner en son sein deux personnalités. Le débat qui s’en suit révèle qu’une partie de la représentation nationale est opposée à la formation de cette commission, mais l’assemblée finit par élire un militant jeune-turc arménien, Hagop Babikian, et un autre député de ce parti, Chéfik bey. Au cours de la séance parlementaire du 23 mai, ce dernier s’étant désisté, on suggéra à Talaat bey d’accepter, mais celui-ci se déclara dans l’incapacité d’accepter l’offre et ce fut finalement le député jeune-turc de Castamouni, Youssouf Kémal, qui fut finalement élu. Durant la même séance, le président du Parlement, Ahmed Riza, insiste sur le fait que « l’affaire d’Adana a donné lieu à une polémique avec les Puissances européennes et le ministre des Affaires étrangères a quotidiennement des entrevues avec les ambassadeurs étrangers »144. On sent déjà là la préoccupation des autorités, soucieuses de garder une bonne image de marque en Occident, et ainsi contraintes de faire preuve d’une certaine transparence. C’est d’ailleurs probablement plus pour répondre à ce souci que pour rassurer les victimes arméniennes, que le gouvernement met en place une commission d’enquête.

C’est dans son discours-programme de gouvernement, prononcé devant le Parlement le 24 mai 1909, que le grand-vizir Husseïn Hilmi s’exprime enfin sur la crise cilicienne. Sans jamais évoquer les points sensibles, il dresse un catalogue des mesures prises, comme la déclaration de l’état d’urgence dans la province et la mise en place de cours martiales à Adana, mais aussi à Marach et Aïntab. Il annonce aussi que l’acheminement sur place de dix brigades de soldats a permis de ramener le calme et que « les biens volés durant les événements sont progressivement récupérés et remis à leurs propriétaires » — il s’agit plus de vœux pieux que d’une réalité. Il rappelle enfin que pour évaluer le nombre des victimes et prendre la mesure de la responsabilité qui incombe notamment aux autorités locales, il a constitué une commission d’enquête composée de deux députés et deux hauts magistrats, dont les conclusions serviront à la mise en jugement immédiate des coupables145.

Dès lors, le gouvernement et le parlement ottomans ne font plus la moindre déclaration officielle, se retranchant derrière la perspective des rapports à venir de la commission d’enquête officielle, dont ils attendent sans doute des conclusions apaisantes. En nommant deux députés jeunes-turcs réputés sûrs, l’ancien magistrat Hagop Babikian et l’avocat Youssouf Kémal, ainsi que deux hauts magistrats crédibles, H. Mosditchian et Faïk bey, le cabinet Hilmi pacha espère évidemment que ces hommes « responsables » vont livrer des conclusions dédouanant l’ état et la classe politique turque favorable à la Constitution, et sortir ainsi blanchi de cet affaire aux yeux de l’opinion publique internationale. On ignore évidemment si Hilmi donna des instructions à tel ou tel membre de la commission, mais en suivant de près leur travail sur le terrain et en lisant les conclusions des deux rapports connus — celui des deux magistrats, officiellement remis le 10 juillet, l’autre rédigé par H. Babikian, mais conservé secret jusqu’en 1912 —, on peut mesurer jusqu’où le pouvoir était disposé à aller dans la mise en cause de la classe politique turque.

Arrivés en Cilicie au début du mois de juin, les membres de la commission enquêtèrent assez minutieusement durant plus d’un mois. Si les deux magistrats, Faïk et Mosditchian, travaillèrent de concert et remirent un rapport commun, il n’en fut pas de même pour les deux députés, pourtant membres du même parti. Hagop Babikian, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il était réputé pour son attachement à l’ottomanisme et son refus des cloisonnements communautaires, semble bien avoir été en désaccord avec son confrère turc. Le vice-consul de France à Mersine et Adana, Barré de Lancy, rapporte dans une dépêche adressée au chargé d’affaire à Constantinople, que Babikian « aurait eu des altercations assez vives avec son collègue musulman Youssouf Kémal qui se trouve encore à Adana »146. Reparti de Mersine le 4 juillet en compagnie des autres membres de la commission, à l’exception notable de Youssouf Kémal147, Babikian confirme lui-même, dans des interviews donnés à deux journaux jeunes-turcs durant son escale à Smyrne, qu’il y a eu quelques malentendus entre lui et son collègue. à une question du journaliste du quotidien smyrniote Ittihad 148 sur les résultats de son enquête et les raisons de ce massacre, il répond : « Compte tenu des éléments recueillis au cours de mon enquête, [on peut dire] que depuis la proclamation de la Constitution, les partisans de la tyrannie ont donné des signes de mécontentement et ont projeté de massacrer les chrétiens : cela est évident et prouvé par des documents judiciaires officiels ». à une autre question du même journaliste sur la participation aux massacres des autorités locales ou centrales, le député de Rodosto réplique : « Le pouvoir central n’y a pas participé, mais en a été la cause. Quant aux autorités locales, elles sont impliquées. Le vali Djévad bey, le commandant militaire Moustapha Remzi pacha, le mutessarif du Djébèl Bérékèt Assaf bey, Abdul-Kader Baghdadi Zadé, Salih effendi Bochnak et le propriétaire du journal Ittidal, Ihsan Fikri notamment y sont totalement impliqués ». Dans la même interview, Babikian fait aussi allusion au manque d’objectivité de la Cour martiale.

H. Babikian est plus direct encore dans ses propos au correspondant du Tasviri Efkiar 149, annonciateurs de la tonalité de son rapport à venir. Concernant les rumeurs de désaccords avec son collègue Youssouf Kémal, qui auraient provoqué son retour prématuré, il esquive la question en faisant valoir qu’il a achevé sa mission et que son confrère va rentrer très prochainement. Relativement à la situation sur place, après avoir pris quelques précautions oratoires, en soulignant d’emblée qu’il fallait entendre ses propos comme ceux d’un Ottoman convaincu, soucieux du bonheur et du développement de la patrie, il affirme que « les détails publiés dans les articles de la presse européenne concernant les événements d’Adana n’ont rien d’exagéré et sont même, par rapport à ce qu’il a observé lui-même, en dessous de la vérité ». C’est cependant son analyse de l’origine des événements qui est de loin la plus intéressante : « L’affaire d’Adana a deux causes majeures : la réaction et la tyrannie [...] L’ancien mufti de Baghtché a commencé à circuler ici et là en affirmant que liberté et constitution sont une invention des chrétiens, qui sont opposés à la charia, et il a ainsi commencé à exciter la population, à soulever les musulmans contre les chrétiens et la Constitution ». Relativement à une implication éventuelle du sultan Abdul-Hamid, Babikian souligne que, même si cette opinion circule, il n’y a aucune preuve de cela. Suivent trois questions qui forment ensemble la base des accusations distillées par les autorités locales ciliciennes dans l’opinion publique ottomane : 1) — On maintient que les Arméniens ont été la cause des désordres : cela est-il exact ? — Les documents officiels que j’ai avec moi prouveront que cette hypothèse est totalement erronée ; 2) — On affirme que les Arméniens ont voulu proclamer leur indépendance en Cilicie : est-ce vrai ? — L’enquête a révélé que cette accusation était totalement infondée ; 3) — Le primat d’Adana, l’évêque Mouchègh, est-il impliqué dans cette affaire ? — Les résultats de notre enquête prouvent que le primat n’est pas impliqué, et qu’au contraire, dès le mois de janvier [1909], l’évêque Mouchègh avait remis des mémorandums à la préfecture dont notre enquête a révélé la teneur. Mgr Mouchègh a alors déclaré oralement au vali qu’il y avait des risques qu’à l’avenir des troubles éclatent et lui a suggéré de prendre les mesures qui s’imposaient, mais les propos du prélat ont été considérés excessifs et la mise en œuvre de moyens inutile ?

La réponse de Babikian à la question suivante, concernant le nombre de victimes et la proportion « des musulmans et des non musulmans », est d’autant plus intéressante qu’elle fait pour la première fois allusion aux statistiques établies par le nouveau vali Zihni, rendues publiques bien plus tard, évaluant à un peu plus de 20 000, dont 620 musulmans, le total des morts. La dernière question concerne une autre affaire qui a prêté à controverse : la blessure reçue au bras par le consul anglais d’Adana que les autorités locales ont présentée comme un exemple de l’attitude criminelle des Arméniens. Voici ce qu’en dit Babikian : — J’ai personnellement interrogé le consul sur ce point et il m’a raconté ceci : « Les troubles venaient de commencer ; la terreur régnait partout ; je suis sorti dans la rue ; j’ai vu quelqu’un qui, par son regard, son comportement et ses faits et gestes donnait l’apparence d’être devenu complètement fou, et courait dans ma direction. Il fuyait. J’ai voulu aller vers lui pour lui demander ce qui se passait. Le fuyard a interprété mon mouvement comme révélateur d’une mauvaise intention de ma part et il a vidé son revolver sur moi et s’est enfui150.

Il faut aussi noter que Tasviri Efkiar fit peu après une interview de Faïk bey, dans laquelle il affirme que ces événements ne sont pas le fait des milieux réactionnaires, mais dûs à « l’ignorance des populations musulmanes et chrétiennes locales »151.

Tout ceci donne déjà de bonnes indications sur la tonalité des rapports des enquêteurs, avant même que ceux-ci soient rendus publics. Ces interviews permettent aussi de se faire une idée de la tonalité de la presse jeune-turque de Constantinople qui, jusqu’alors, a grosso modo publié des informations reprenant les thèses développées par le vali Djévad bey et le sous-secrétaire d’ état à l’Intérieur Adil bey. Indéniablement, les conclusions des deux rapports d’enquête, y compris celui déposé par Faïk et Mosditchian, viennent remettre en cause la ligne de défense adoptée jusqu’au mois de juillet par les milieux turcs en Cilicie comme à Constantinople : dans aucun des deux il n’est question d’une quelconque responsabilité des Arméniens, dont le statut est bien celui de victime. Cependant, il y a pour ces mêmes milieux turcs un abîme entre les propos très généraux, ménageant la classe politique en attribuant cette flambée de violence à une populace ignorante et à des hauts fonctionnaires locaux incompétents, et le discours tenu par Hagop Babikian. Ce dernier a, semble-t-il, transgressé une règle tacite qui interdit de dire ouvertement que des populations musulmanes locales ont reçu l’ordre de massacrer les Arméniens ; que les soldats de l’armée de Macédoine dépêchés sur place ont eux-mêmes procédé au second massacre d’Adana ; que les dirigeants jeunes-turcs de Cilicie ont directement participé à l’organisation de ces exactions, etc. Car, si tel n’avait pas été le cas, on se demande pourquoi seul le rapport Faïk-Mosditchian, remis le 10 juillet, a été rendu public, et encore une vingtaine de jours plus tard, tandis que le rapport Babikian est resté dans un placard (du Patriarcat) durant plus de trois ans.

Plusieurs éléments viennent du reste confirmer qu’il y a eu des pressions dans les milieux parlementaires et probablement au niveau du gouvernement et de la direction du Comité Union et Progrès pour que le rapport Babikian ne soit pas rendu public.

On note tout d’abord que Youssouf Kémal tente de discréditer et d’exclure de la commission son collègue Babikian en adressant un télégramme au Parlement ottoman le 3 juillet, informant les députés que celui-ci a prématurément quitté la Cilicie avant d’avoir achevé sa mission — nous avons vu que ce n’est pas l’avis de Babikian — et demande à ce que le député juif de Salonique Carasso soit envoyé au plus vite à Adana pour le remplacer152. Il semble que le Parlement ait sérieusement songé à procéder au remplacement éventuel de Babikian puisque dans une dépêche au chargé d’affaire à Constantinople, datée du 9 juillet153, le vice-consul français à Mersine et Adana signale : « On attend à Mersine l’arrivée du député Carasso. Son collègue musulman est toujours à Adana. Il se déclare contraire à tout paiement d’indemnité en se basant sur le fait qu’il y a eu révolution et que le gouvernement ne peut être tenu responsable. Le vali en dit autant pour les sœurs [françaises] qui reconstruisent ». Youssouf Kémal déclara d’ailleurs, dès la fin juin, que les désordres organisés par les Arméniens et quelques musulmans de Cilicie visaient à favoriser le parti Ahrar et à nuire au Comité jeune-turc, ce qui en dit long sur l’état d’esprit dominant parmi les militants ittihadistes154. Les interviews de Babikian ont toutefois eu un certain effet et il est probable qu’après réflexion le Comité jeune-turc de Salonique a préféré éviter de mettre à l’écart l’un de ses militants, même s’il est arménien, pour éviter de prendre trop ouvertement position en faveur de la thèse de la responsabilité arménienne.

Pendaison de trois des six condamnés à mort arméniens
36 - Pendaison de trois des six condamnés à mort arméniens. CPA, coll. M. Paboudjian.

L’évolution de la position du cabinet Hilmi sur l’affaire d’Adana

En ce début du mois de juillet, un basculement est en train de se produire. Certes, dans ses numéros des 1er et 19 juillet, le quotidien jeune-turc Tasviri Efkiar a publié un article du député de Konia, Ebouzzia Tevfik bey, confirmant la position de son parti sur le fait que « les responsables sont uniquement les Arméniens », n’hésitant pas par ailleurs à féliciter la Cour martiale pour son travail sur le terrain155 — nous verrons que cette première cour martiale s’appuie sur les rapports de Djévad pour condamner les Arméniens comme coupables de leur propre massacre. On note aussi, une déclaration de Hakkı bey, membre éminent de la direction jeune-turque, au Temps de Paris (daté du 28 mai). Sans doute soumis à la pression de l’opinion publique occidentale au cours de son séjour en Europe, celui-ci n’a pas hésité, pour dédouaner son parti et son pays, à affirmer : « On exagère. Votre presse ne nous montre pas toujours beaucoup de bienveillance. En fait, nous savons aujourd’hui que les troubles d’Adana furent fomentés de Constantinople. Nous avons saisi des dépêches qui prouvent que le comité arménien cherchait une intervention de l’Europe »156. Et cela a évidemment provoqué une réaction des chefs de la FRA, officiellement alliée du parti jeune-turc, demandant au Comité central de Salonique de désavouer les propos de leur collègue de la direction ittihadiste.

Ces déclarations semblent cependant constituer une sorte de dernier baroud d’honneur des milieux turcs. Après deux mois de campagne anti-arménienne, les membres de la commission d’enquête sont rentrés, y compris Youssouf Kémal qui a quitté Mersine le 14 juillet157, et souhaitent présenter leurs rapports. Youssouf Kémal participe justement à la séance parlementaire du 20 juillet, au cours de laquelle il annonce qu’il va présenter ses conclusions à l’assemblée dans quelques jours158. Durant la séance du 26 juillet, à laquelle Hagop Babikian assiste, on note les premiers effets du rapport Faïk-Mosditchian qui accusent nommément le vali d’Adana Djévad, le commandant militaire Moustapha Remzi pacha, Abdul-Kader Baghdadi Zadé et Ihsan Fikri d’être les principaux responsables des massacres. Or, tous ces hommes ont été disculpés par la Cour martiale formée au mois de mai et principalement constituée d’officiers supérieurs jeunes-turcs159. On note pourtant un durcissement de certains milieux turcs qui s’étaient jusqu’alors montrés assez discrets. Du haut de la tribune, Ismaïl Hakkı, le député jeune turc de Gümüldjina, reproche au gouvernement de s’être mêlé des affaires de la Cour martiale d’Adana, dont le président et un membre éminent ont démissionné après l’ordre d’arrestation des responsables des massacres adressé par le gouvernement. Il est suivi en cela par la moitié des députés du Parlement qui votent une motion contre le cabinet Hilmi, lequel n’a fait, pour l’occasion, que mettre en œuvre les recommandations du rapport Faïk-Mosditchian. Hagop Babikian se lève alors et remarque : « 21 000 personnes ont été tuées à Adana et vous vous levez à présent pour défendre deux personnes ». S’en suit une assez violente passe d’arme au cours de laquelle on observe que nombre de députés turcs contestent même le nombre des victimes et plus généralement le fait que les responsables de cette boucherie ne sont pas « les » Arméniens. Pour mettre fin à ce fort moment de tension, révélateur des clivages, l’assemblée accepte la proposition que le débat sur l’affaire d’Adana n’ait lieu qu’après présentation des rapports de la commission d’enquête parlementaire. Ainsi s’achève, ce 26 juillet 1909, l’amorce de débat sur les événements de Cilicie160. Des documents accablants sont cependant publiés dans la presse stambouliote dès le lendemain, comme deux télégrammes chiffrés adressés par le vali Djévad bey aux mutessarif et sous-préfets de sa province, ainsi qu’au ministère de l’Intérieur. Dans le second, on peut par exemple lire : « Les Arméniens ont attaqué ; le palais du gouvernement [comprenons la préfecture] est assiégé ; les Arméniens sont armés et massacrent des Turcs désarmés. Venez nous en aide »161. En cette dernière semaine de juillet, la tension est à son comble. Tout indique que le débat est impossible dans ce pays où le massacre de certains éléments n’est pas encore considéré par la majorité de la classe politique et l’écrasante majorité de l’opinion publique comme un crime. L’ambassadeur de France, Bompard, rapporte justement à son ministre Pichon que le gouvernement a dû suivre « les conseils du Comité Union et Progrès qui désirait voir donner satisfaction à l’opinion pour éviter à la chambre une discussion dangereuse à propos du rapport déposé par la commission d’enquête »162.

Effectivement, le débat n’aura pas lieu, notamment parce que le député Hagop Babikian est mort le dimanche 1er août, la veille du jour prévu pour présenter son rapport devant le parlement163. Le frère du défunt, rapporte que le jour de sa mort, Hagop Babikian s’est installé à son bureau pour mettre la dernière main à son rapport ; que dans la matinée, il s’est plaint de douleurs au ventre et à la poitrine ; que dans la soirée, son état s’est soudain aggravé et qu’il a rapidement sombré dans un coma, bientôt suivi de son décès. Compte tenu du contexte, il va sans dire que cette mort subite a alimenté les rumeurs les plus variées. Rien n’indique cependant de manière formelle que ce décès a été provoqué. On peut tout au plus constater que cette mort a évité que le rapport Babikian, dont le public ne connaissait alors que les grandes lignes à travers les interviews données, ne soit rendu public164.

Certes, au cours de la séance parlementaire du lendemain, 5 août, le président de l’assemblée a informé les députés que Youssouf Kémal avait remis son rapport d’enquête et le député arménien Vartkès a demandé à ce que le rapport Babikian soit également lu, et l’assemblée a finalement décidé d’entendre les conclusions des deux députés le samedi suivant, 7 août. Mais le lendemain, lorsque la question a été remise à l’ordre du jour, le président a proposé à l’assemblée de soumettre ces rapports à l’examen d’une commission parlementaire spéciale préalablement à leur lecture, et la proposition a été immédiatement adoptée165 : l’affaire d’Adana venait d’être évoquée au Parlement ottoman pour la dernière fois, car les deux rapports ne furent jamais rendus publics et on ignore même jusqu’à présent le contenu de celui de Youssouf Kémal, dont on sait cependant, par les déclarations publiques de son auteur, qu’il était loin de conclure dans le sens de celui de H. Babikian.

Il semble, en fait, que dans l’intervalle des négociations ont eu lieu en coulisse pour, ainsi que l’ambassadeur français l’a souligné, éviter le déballage public d’une affaire des plus embarrassantes. Le CUP et son gouvernement craignent apparemment une réaction populaire — c’est du moins ce qu’ils disent en privée — et, surtout, que la responsabilité avérée de ses militants dans les massacres soit trop soulignée.

Confidentielles par nature, ces négociations semblent s’être déroulées entre les leaders jeunes-turcs et leurs alliés arméniens de la FRA, qui préparaient alors le fameux accord de coopération que nous avons déjà évoqué166. Il est probable que les députés arméniens aient accepté que les rapports ne soient pas rendus publics et que le débat parlementaire n’ait pas lieu, se ralliant en cela aux arguments de leurs collègues turcs, à savoir que le débat ne résoudrait rien et risquait plutôt d’envenimer les choses, car la majorité du Parlement ne veut pas entendre une vérité peu flatteuse pour l’Empire ottoman. En échange, on a tout aussi vraisemblablement promis aux Arméniens de faire une déclaration publique les lavant de toutes les accusations portées contre eux depuis les événements, de créer sur place un véritable climat de sécurité, d’aider les rescapés à récupérer au plus vite au moins une partie de leurs biens pillés et, surtout, de faire justice en punissant les véritables coupables de ces crimes.

Plusieurs éléments permettent en effet de constater un revirement de la politique officielle du gouvernement en ces premiers jours d’août 1909.

1) Un nouveau préfet d’Adana vient d’être nommé. Il s’agit du colonel Ahmed Djémal bey — le futur ministre de la Marine et chef de la IVe armée durant la Première Guerre mondiale — qui est un membre très influent du Comité central de l’Union et Progrès, réputé énergique et libéral167.

2) Un véritable budget est alloué pour venir en aide aux dizaines de milliers d’Arméniens restés sans toit168.

3) Les Cours martiales installées en Cilicie ont enfin procédé à l’arrestation des principaux responsables des massacres, mais fait pendre de simples exécutants.

4) Le grand-vizir Hilmi pacha a publié, le 11 août, une circulaire officielle blanchissant totalement les Arméniens de toutes les accusations portées contre eux169. Une phrase résume le ton général de ce texte : « Il n’est pas douteux qu’au temps de l’Ancien régime où se pratiquaient les abus du despotisme, certaines classes de la communauté arménienne travaillaient dan un but politique. Mais quelle que soit la forme dans laquelle ce travail s’opérait, il n’avait d’autre but que de s’affranchir des vexations et des méfaits insupportables d’un gouvernement despotique ». Propos en forme d’aveux qui sous-tendent que les Arméniens ont été massacrés parce qu’on continuait en 1909 à les considérer collectivement comme les fédaï sous l’Ancien régime, c’est-à-dire comme des « terroristes » et des révolutionnaires. Apparemment beaucoup ne semblaient pas encore avoir compris qu’une révolution avait effectivement eu lieu en 1908.

5) Le 12 août, le ministre de la Justice, Naïl bey a déclaré publiquement : « Les Arméniens n’ont aucune responsabilité dans les causes de ces événements »170. Phrase qui clôt cette campagne de réhabilitation.

Adana, fête du 8 décembre 1909.
37 - Adana, fête du 8 décembre 1909. CPA, coll. M. Paboudjian.

L’activité des premières Cours martiales instituées en Cilicie

Rien n’est plus significatif d’une volonté politique que la mise en œuvre par l’ état d’une justice susceptible de punir des coupables et ainsi de rétablir la paix civile et le règne du droit. Or, concernant les événements de Cilicie, les activités des premières cours martiales locales donnèrent lieu à des « abus » qui scandalisèrent plus d’un observateur, sans parler des victimes elles-mêmes. « Il n’est malheureusement que trop certain, dit un diplomate, que les nouveaux gouvernants s’occupent bien plus d’accuser les Arméniens que de rechercher les vrais coupables. C’est par centaine qu’on arrête les Arméniens, alors que les instigateurs des massacres restent impunis et dirigent même avec insolence l’œuvre de la justice »171. Ces cours ont aussi une autre particularité : elles sont constituées des principaux organisateurs des massacres et travaillent toutes sur la base de rapports fournis par des commissions d’enquête locales dont les membres sont également impliqués dans les massacres172. Elles ont ainsi le pouvoir de désigner les «coupables ». Les rapports Babikian et Faïk-Mosditchian soulignent du reste ces anomalies, ainsi que la pratique courante des faux témoignages et des aveux extorqués aux victimes.

C’est à la suite de protestations diplomatiques et d’une vive réaction des milieux arméniens de Constantinople que le grand-vizir Husseïn Hilmi annonça finalement devant le Parlement, le 24 mai 1909, la formation d’une Cour martiale de cinq membres, issus des rangs jeunes-turcs, présidée par Youssouf Kénan pacha. Cependant, cette instance était semble-t-il dépourvue de moyens d’enquête et reprit tout bonnement les dossiers instruits avant son installation. Elle institua en outre trois branches locales à Tarse, Erzin et Marach.

La ligne directrice, probablement imposée du centre, de cette Cour martiale formée de gradés jeunes-turcs consiste dans un premier temps à frapper indistinctement des deux côtés, chez les bourreaux comme chez les victimes, pour donner l’impression d’une justice équitable, ou plus exactement pour sauver la fiction d’une responsabilité arménienne. La meilleure preuve de cet état d’esprit est le rapport — que personne n’avait commandé — de la Cour martiale, rendu public quelques jours avant celui de Faïk et Mosditchian. Une phrase extraite du rapport à charge contre les Arméniens de Cilicie — nous l’avons déjà évoqué pour illustrer le dossier d’accusation des Arméniens — résume l’état d’esprit des magistrats militaires : « Le fait qu’ils [les Arméniens] aient fait preuve d’autant de hardiesse en usant de la liberté et de l’égalité qu’ils venaient d’acquérir n’a pas été très apprécié par les musulmans »173. Traduisons : des propagandistes non identifiés ont «expliqué » à une population déjà bien disposée que ce comportement des Arméniens était le premier signe d’un projet d’indépendance et de massacre des musulmans. à cet égard, la note verbale du ministre français Pichon au ministre des Affaires étrangères ottoman résume bien les méthodes employées par la Cour martiale d’Adana : « Six Arméniens viennent d’être pendus à Adana par ordre de la Cour martiale, avec neuf musulmans, comme provocateurs des massacres. Ainsi la Cour martiale a adopté dans une large mesure la version des autorités d’Adana qui voulaient rejeter sur les Arméniens la responsabilité de la catastrophe. Nous protestons contre cet acte d’iniquité, par lequel six représentants de la population arménienne si cruellement frappée sont châtiés avec les représentants des massacreurs musulmans comme provocateurs des massacres. Nous savons en outre que ces musulmans châtiés ne sont que d’obscurs instruments et que les vrais coupables restent impunis. Le vali d’Adana n’a même pas été traduit devant la Cour martiale. Le directeur du journal turc Ittidal d’Adana, qui a pris personnellement une part active au massacre et qui depuis lors publie des articles dangereusement calomnieux contre les Arméniens, n’est nullement inquiété et continue sa campagne [...] »174. Ce constat se vérifie sur le terrain, puisque la Cour martiale acquitte tous les responsables locaux.

L’exécution de ces six Arméniens, ainsi que la remise du rapport Faïk-Mosditchian oblige, comme nous l’avons vu, le gouvernement à réagir. Le cabinet Hilmi pacha donne donc l’ordre d’arrêter les personnes incriminées dans leur rapport : le vali Djévad bey, le commandant militaire Moustapha Remzi pacha, le président du Club jeune-turc d’Adana, Ihsan Fikri, le très influent notable Abdul-Kader Baghdadi Zadé, le mutessarif du Djébèl Bérékèt Adil Assaf bey, le commissaire de police Kadri bey et leurs complices.

Il faut cependant attendre plus de quinze jours, jusqu’au 27 juillet, pour que l’ancien vali Djévad soit arrêté, car le vali Zihni pacha et les membres de la Cour martiale refusent d’appliquer les ordres — nous avons déjà constaté qu’ils avaient de nombreux alliés au Parlement. Dès lors, le grand-vizir n’a d’autre choix que de procéder, le 29 juillet, au remplacement simultané du vali Zihni175 par Ahmed Djémal et du président de la Cour martiale Youssouf Kénan par Ismaïl Fazli pacha, qui occupait jusqu’alors les fonctions de commandant militaire de Smyrne. Le même jour, toutes les personnes citées ci-dessus sont arrêtées. Au cours du mois d’août, la Cour martiale réformée juge donc enfin les responsables des massacres. Il n’est évidemment plus question de responsabilité des Arméniens, mais les vieux réflexes semblent encore prédominer. Le Patriarcat arménien de Constantinople fait amèrement remarquer au grand-vizir que, malgré cela, nombre d’Arméniens croupissent dans les prisons ciliciennes dans des conditions effroyables, soumis au bon vouloir et à la brutalité de leurs gardiens. Il se plaint aussi de la légèreté des peines infligées. Qu’on en juge : Djévad est condamné à six ans d’interdiction de toute fonction administrative — on lui attribue cependant une solde minimale — ; Moustapha Remzi à trois mois de prison — la peine ne sera pas appliquée — ; Assaf bey à quatre ans d’interdiction de fonction publique ; Ihsan Fikri à une interdiction de séjour à Adana ; son collègue de l’Ittidal Ismaïl Séfa à un mois d’emprisonnement ; Osman bey, le commandant de la garnison d’Adana, à trois mois de prison ; Abdul-Kader Baghdadi Zadé à l’exil au Hedjaz pour deux ans — il est amnistié à l’occasion de l’anniversaire de la Constitution176. Le vice-consul de France à Mersine et Adana explique dans ses rapports au ministre des Affaires étrangères Pichon, le mode de fonctionnement de la Cour martiale et note qu’il est quasiment impossible pour un Arménien de témoigner et que certains membres de la Cour semblent sensibles aux cadeaux de certains inculpés. Ihsan Fikri a même été convoqué à Constantinople, après un bref séjour au Caire, par ses collègues jeunes-turcs pour officiellement y faire son rapport, mais personne ne l’a publiquement désavoué pour son action. Pendant ce temps, sur le terrain, le nouveau vali Djémal bey fait pendre à tour de bras plus d’une centaine de massacreurs qui, comme l’indiquent les diplomates, ne sont que des seconds couteaux, de simples exécutants.

Les limites de cette justice sont illustrées par l’entrevue que le patriarche a avec le président de la Cour martiale, Ismaïl Fazıl pacha, le 4 septembre, alors que ce dernier vient de condamner à mort quarante Turcs et trois Arméniens. à une question du prélat arménien, le général turc réplique : « Certes, il est totalement acquis que les Arméniens étaient innocents, cependant, il y a des Arméniens qui ont commis des actes que les Turcs eux-mêmes ne se permettent pas [...] »177.

En définitive, le gouvernement a, en changeant le président de la Cour martiale, corrigé les excès les plus criants et fait appliquer des peines de principe assez révélatrices de ses préoccupations. Nous touchons là du doigt une question que nous évoquions au début de cette étude : pour la première fois dans l’histoire vieille de cinq siècles de l’Empire ottoman, un élément non musulman a osé exiger que justice soit faite, que des gens soient condamnés pour leurs crimes, que les peines soient réellement appliquées pour certains et que cela a entraîné de vives réactions dans la « vieille Turquie ».

Au-delà des bonnes intentions annoncées par le cabinet Hilmi, « les tribunaux militaires ont persisté à juger les Arméniens comme rebelles, sans permettre d’ailleurs à ceux-ci de faire la preuve du contraire ; à mener leurs enquêtes avec l’assistance des fonctionnaires les plus notoirement compromis ; à se laisser diriger par les provocateurs et les organisateurs des massacres ; enfin à se baser sur de fausses dépositions [...] ». Un autre témoin américain remarque : «  Bien des gens sont gardés en prison par suite des faussesaccusations dont ils ont été l’objet. Il semble que chacun puisse être arrêté et emprisonné sur un mot prononcé par un musulman. Je ne connais aucun cas où le témoignage d’un Arménien appelé à témoigner a été accepté ». « Dans cette hâte à inculper les Arméniens, on va jusqu’à assigner en justice des individus trépassés plusieurs mois avant les troubles »178. Le cabinet Hilmi et les membres jeunes-turcs de la Cour martiale semblent donc plus préoccupés de sauver les apparences que de rendre justice.

suite

139) Infra, p. 152.

140) Il fait allusion aux seconds massacres d’Adana qui sont en cours lorsqu’il écrit.

141) Supra, p. 57, n. 59, infra, p. 152.

142) Il fait allusion au fait qu’il était alors, de facto, en charge du ministère de l’Intérieur.

143) Numéro daté du 3 mai 1909, p. 1, dans un article intitulé « La crise turque : les Arméniens se plaignent à la Chambre ».

144) Une traduction complète des minutes des séances du Parlement ottoman sont publiées par la presse stambouliote du lendemain, notamment dans Puzantion, nos 3836 et 3837, datés des 24 et 25 mai, pp. 2-3 ; cf. aussi Terzian, op. cit., pp. 611-615.

145) Ibidem.

146) AMAE, Correspondance politique, Turquie, n. s., vol. 83, f° 159/2, datée du 3 juillet 1909, Barré de Lancy à Boppe.

147) Ibidem.

148) Repris dans Azadamard, n° 13, daté du 7 juillet 1909, p. 3.

149) Repris dans Azadamard, n° 15, daté du 9 juillet 1909, p. 3.

150) Ibidem.

151) Repris dans Azadamard, n° 18, daté du 13 juillet 1909, p. 3.

152) Compte rendu de la 105e séance du Parlement dans Azadamard, n° 11, daté du 5 juillet 1909, p. 2.

153) AMAE, Correspondance politique, Turquie, n. s., vol. 83, f° 159/3.

Gabriel-Georges Barre de Lancy (né le 8 Sept. 1865); élève à l’ école des Jeunes de langues; diplômé de l’ école des Langues orientales vivantes; licencié en droit; élève drogman à Alep, 16 décembre 1887; gérant du vice-consulat de Diarbékir, du 30 Septembre 1891 au 30 Juin 1892; détaché au consulat de Constantinople, 23 juillet 1892; à Constantinople, 30 mars 1893; à Beyrouth, 12 avril 1895; drogman de 2e classe, drogman-chancelier à Damas, 18 sept. 1895; gérant du vice-consulat de Caïffa, 4 juin 1895-28 juillet 1896; gérant du consulat de Damas, 1er juillet-5 décembre 1897; drogman de première classe, 4 décembre 1900; 1er interprète à Smyrne, 30 novembre 1902 ; gérant du consulat de Damas, 1er août-26 novembre 1904; officier d’académie, 1er mars 1906; inscrit dans le cadre des vice-consuls de 1 re classe, à dater du 4 décembre 1900; et vice-consul à Mersina et Tarsous, 7 juin 1909; consul de 2e classe, 31 janvier 1910; à Rabat, 3 avril 1912; à Alep, 30 octobre 1913; chevalier de la légion d’honneur, 3 aout 1914; placé à la disposition, 23 août 1919 ; Annuaire Diplomatique et Consulaire de la République Française pour 1909-1910 [1918,1920].

154) FO 195/2306, lettre de Doughty-Wylie à son ambassadeur, datée du 30 juin 1909.

155) Repris dans Azadamard, n° 10, daté du 3 juillet 1909, p. 3.

156) Repris dans Azadamard, n° 12, daté du 6 juillet 1909, p. 1.D’après l’éditorialiste de ce quotidien, les membres du gouvernement reconnaissent en privée que toutes ces accusations sont fausses, mais refusent de le déclarer publiquement.

157) AMAE, Correspondance politique, Turquie, n. s., vol. 83, f° 159/7, dépêche datée de Mersine le 16 juillet 1909, de Barre de Lancy à Boppe.

158) Compte rendu dans Azadamard, n° 25, daté du 21 juillet 1909, p. 2.

159) Il est vrai que trois de ces personnages et bien d’autres meurtriers ont curieusement été nommés dans les commissions d’enquêtes locales chargées d’instruire les dossiers à charge les concernant eux-mêmes.

160) Compte rendu dans la presse stambouliote du 27 juillet, notamment dans Azadamard, n° 29, daté du 27 juillet 1909, p. 2. D’après Chérif pacha, Ismaïl Hakkı faisait alors parti du Comité central jeune-turc : Mécheroutiette, n° 38, janvier 1913, p. 16.

161) Publiés dans Azadamard, n° 29, daté du 27 juillet 1909, p. 3.

162) AMAE, Correspondance politique, Turquie, vol. 83, f° 162, Thérapia le 11 août 1909.

163) Azadamard, n° 34, daté du 2 août 1909, p. 3.

164) Azadamard, n° 34 et 36, datés des 2 et 4 août 1909, p. 3. Ses funérailles, le 4 août, donnèrent lieu à une cérémonie œcuménique de grande ampleur — parlementaires, sénateurs, membres du gouvernement, corps diplomatique étaient présents en grand nombre — au cours de laquelle Youssouf Kémal et Krikor Zohrab prirent la parole pour rendre hommage au courage politique et à l’altruisme du défunt

165) Minutes de ces séances publiées dans la presse stambouliote et par Terzian, op. cit., pp. 621-623.

166) Cf. supra, p. 8, n. 3.

167) Azadamard, n° 38, daté du 6 août 1909, pp. 1-2, annonce la nomination de Djémal bey et publie une interview de lui ; l’ambassadeur Bompard annonce également cette nomination dans une lettre au ministre Pichon du 11 août 1909 : AMAE, Correspondance politique, Turquie, n. s., vol 283, f° 162.

168) Les fonds furent remis à des commissions composées de notables locaux plus ou moins impliqués dans les massacres, qui détournèrent la plupart des fonds. On peut aussi signaler qu’on ne restitua que symboliquement quelques biens pillés pendant les massacres : FO 195/2306, lettre de Doughty-Wylie à Lowther, d’Adana à Constantinople, datée du 9 mai 1909.

169) Texte français dans AMAE, Correspondance politique, Turquie, n. s., vol 283, ff. 164 22 à 164 23v° ; texte arménien dans Azadamard, n° 42, daté du 12 août 1909, p. 1.

170) Publiée dans Azadamard, n° 42, daté du 12 août 1909, p. 3.

171) FO 195/2306, lettres de Doughty-Wylie à Lowther, des 4 et 21 mai 1909.

172) Adossidès, op. cit., p. 106, cite le rapport de la mission américaine.

173) Voir les références de la note 52.

174) AMAE, Correspondance politique, Turquie, n. s., vol 283, ff. 121-123, datée du 16 juin 1909.

175) Propriétaire terrien kurde réputé pour être particulièrement corrompu.

176) AMAE, Correspondance politique, Turquie, n. s., vol 283, f° 164 21, 24, 33, dépêches de Mersine, les 11 et 21 septembre 1909.

177) Azadamard, n° 63, daté du 6 septembre 1909, p. 3.

178) Adossidès, op. cit., pp. 119-120.

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