PROCÈS DU GÉNOCIDE

Dossier :  Massacres précurseurs du "MEDZ YEGHERN"

Les génocides ont été commencés dans des régions reculées, loin des regards - en Turquie ottomane comme en Allemagne nazie.

  Des preuves nouvellement découvertes montrent que les massacres d'Arméniens étaient organisés dans les provinces bien avant le début du "Medz Yeghern" 
Par Robert Fisk

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Des manifestants devant le consulat turc, à Los Angeles, lors d'un rassemblement marquant le 103ème anniversaire du Génocide des Arméniens

 Pour beaucoup, l'Holocauste juif a été planifié par les Nazis le 20 janvier 1942, dans une villa des bords du lac Wannsee, près de Berlin. La plupart des historiens pensent jusqu'à aujourd'hui que l'Holocauste arménien a été conçu par les Turcs ottomans en 1915 à Constantinople. Nous sommes persuadés, depuis longtemps, que les massacres de masse des Juifs d'Europe ont commencé lors du franchissement par les Allemands de la frontière avec la Pologne, le Premier septembre 1939 - et qu'ils ont continué à travers l'Union Soviétique en 1941, sept mois avant Wannsee.

 

Mais nous découvrons à présent, ayant peine à le croire, que la liquidation des Arméniens Chrétiens, hommes, femmes et enfants fut la première fois décidée dans la ville éloignée d'Erzéroum le Premier décembre 1914 - et non le 24 avril 1915, date retenue par les Arméniens pour commémorer les premiers massacres du génocide qu'ils ont subi. Et que lors de ce mois de décembre fatal pour eux, l''Organisation Spéciale' turque - l'équivalent ottoman des futurs SS et Einsatzgruppen allemands - organisait la liquidation immédiate des Arméniens, "auteurs responsables d'attaques contre les Musulmans".

 

Nous connaissons déjà les terribles statistiques des deux génocides. Le Medz Yeghern (Grand Crime) arménien a détruit un million et demi de vies. La Shoah juive (Holocauste), qui commença moins d'un quart de siècle plus tard, détruisit six millions de vies au moins.

 

Les Turcs - et hélas les Kurdes - commirent ces crimes contre l'humanité au cours de la Première Guerre Mondiale. Les Allemands - et hélas beaucoup de peuples slaves d'états occupés par les Nazis - commirent ces crimes  au cours de la Seconde Guerre Mondiale.   

 

Les Turcs n'ont à ce jour jamais accepté leur responsabilité. Les Allemands l'ont fait. Respectueusement, le monde regarde les Turcs "énergiquement contester" leur Génocide contre les Arméniens. Nous condamnons toujours - et nous avons raison de le faire- les Européens de droite qui nient le Génocide des Juifs par les Nazis.

 

Mais c'est à l'excellent historien turc Taner Akçam, depuis son exil américain volontaire, que nous devons une découverte fondamentale: c'est le 31 octobre 1914

, exactement 31 jours après l'entrée de l'Empire Ottoman dans la Première Guerre Mondiale, que les Arméniens ont été condamnés à mort.  Les premières victimes arméniennes étaient les hommes seulement – la soif de sang pour tuer leur famille viendra plus tard – dans les provinces de Van et de Bitlis. Cela montre à quel point ce crime de guerre était ancré dans la campagne de la Turquie orientale, dans les villes de province plutôt que dans la capitale.

 

Et grâce aux recherches entreprises par Taner Akçam dans les archives ottomanes du Premier ministère jusque là inexplorées, nous découvrons, pour la première fois, un ordre secret issu du quartier général local d'Erzéroum aux gouverneurs de Van et de Bitlis pour arrêter les Arméniens qui pourraient se rebeller ou attaquer des Musulmans, et leur donnant l'ordre de "les déporter à Bitlis immédiatement afin d'y être  exterminés". Ici, aucun euphémisme - tout comme l'infâme 'solution finale' des Nazis. Les fonctionnaires ottomans emploient le mot turc imha qui veut dire extermination.

 

Dans certains villages proches de la ville de Baskale, la totalité de la population masculine âgée de plus de 10 ans a été massacrée. Deux mois plus tard, en février 1915, un député arménien au parlement ottoman envoyait depuis Van un rapport à Talaat Pacha, le ministre de l'intérieur ottoman à Constantinople, qui sera tenu responsable pour la totalité du génocide de un million et demi d'Arméniens, écrivant "des massacres ont lieu dans les villages et  cantons voisins de Baskale et de Saray". Clairement, les fonctionnaires ottomans avaient mis en œuvre le génocide - demandant ensuite l'approbation de leurs décisions à leurs supérieurs de Constantinople.

 

Akçam a découvert les preuves que les gouverneurs locaux devaient quelquefois se rendre à Erzéroum - à 1.300km environ  de la capitale ottomane - pour y participer à des réunions sur le déroulement des massacres entrepris avant d'informer Talaat Pacha de leurs décisions. L'une d'entre elles - datée de quelques jours seulement avant la date fixée par les Arméniens d'aujourd'hui comme celle du départ du Génocide - est une instruction du Gouverneur d'Erzéroum au gouverneur de Bitlis d'envoyer des milices Kurdes s'occuper des Arméniens. Dans quelques cas, il apparaît que les gouverneurs de région se réunissaient autour d'un unique télégraphe à Erzéroum pour comploter avec Constantinople dans une version de début du 20ème siècle des conférences tenues aujourd'hui sur les media sociaux: la réunion télégraphique.

 

Que les gouverneurs savaient parfaitement la nature monstrueuse de leurs actes - ainsi que la preuve claire  que Talaat était au courant de leur nature criminelle - ressort des mentions "top secret" et "à n'être décodé que par le destinataire" portées sur leurs télégrammes. Un télégramme porte la mention "la copie du câble a été brulée ici sur place. Veuillez vous assurer que Constantinople brûle ses copies".

 

Le 17 novembre 1914 -  deux semaines à peine après que la Turquie ait rejoint les alliés allemands et austro-hongrois dans leur guerre contre la Grande Bretagne et la France,  et longtemps avant la date précédemment considérée comme celle du début du Génocide - le gouverneur d'Erzéroum Tashin écrivait à Talaat que le moment était venu de "prendre des décisions et de donner des ordres permanents concernant les Arméniens". Talaat avait répondu sèchement que Tashin devrait "prendre les actions que la situation impose de prendre... jusqu'à ce que les ordres définitifs soient donnés concernant les Arméniens".

 

En tant qu'historien,  dans sa communication parue dans le numéro de ce mois-ci du Journal of Genocide Research, Taner Akçam écrit qu'essentiellement,  Constantinople "donnait le feu vert à Erzeroum pour les actions violentes qui s'y déroulerait ensuite". À la fin du mois de novembre 1914, nous voyons Talaat sournoisement instruire le gouverneur de Van Cevdet qu' "en attendant les ordres décisifs à venir, il est nécessaire de mettre en oeuvre les mesures imposées par la situation, mais judicieusement (sic) appliquées".  

 

Cevdet, sous l'autorité de qui 55.000 Arméniens seront tués, avait prévenu Constantinople que des bandes d'Arméniens combattaient aux côtés des Russes en Iran et dans le Caucase, et que cela avait été interprété comme "un soulèvement général des Arméniens". Les Arméniens se sont en effet alliés aux troupes russes - le Tsar étant allié à l'Entente anglo-française contre les Ottomans - qui avançaient dans la Turquie de l'est. Les historiens arméniens reconnaissent ce fait historique mais font valoir, à juste titre, que lorsque les Arméniens ont eu recours aux armes, c'était pour se défendre eux-mêmes contre les Turcs génocidaires. Près de Van, cependant, il y a aussi des preuves, plus tard au cours de la guerre, que les Arméniens se vengèrent des persécutions subies en massacrant les habitants de villages musulmans turcs avoisinants.


Jusqu'à aujourd'hui, les historiens turcs - en dehors d'Akçam et de quelques collègues courageux - refusent de reconnaître que le Génocide des Arméniens soit un génocide.

Ils ont prétendu que la déportation des Arméniens a pu être incitée par les débarquements alliés à Gallipoli à la fin du mois d'avril 1915, quelques heures avant les premières arrestations de dirigeants arméniens à Constantinople, ou par la défaite turque à la bataille de Sarikamish, en janvier 1915. Mais suggérer que le massacre en masse d'un million et demi de personnes ait pu être élaboré en un temps aussi court est ridicule.. À Constantinople, Resit, le gouverneur de Dyarbakir, avait décrit son plan des semaines avant Gallipoli, exprimant l'idée selon laquelle "il y aurait intérêt - à mettre en œuvre des pratiques aussi dures et efficaces que possible contre les Arméniens". Dans un télégramme adressé à Constantinople le 29 mars 1915, toujours apparemment inquiet que les massacres dans son propre district de Sivas n'ait pas reçu d'imprimatur, le gouverneur Muammer écrivait que "si une décision a été prise par le (gouvernement) central... pour procéder dans l'ordre au retrait en masse et à l'élimination (sic), je demande que vous permettiez sa communication sans délai". D'autres gouverneurs ont fait référence à l'"annihilation" et au "recours à des mesures d'extermination" des Arméniens.

 

Le commencement du Génocide des Arméniens en décembre 1914 n ' aurait pas pu surprendre les autorités de Constantinople, et certainement pas Talaat. La décision d'Erzeroum a été prise à l'origine par Bahaettin Shakir, le chef de l'"Organisation spéciale" et l'homme généralement considéré comme l'architecte du Génocide des Arméniens. Mais il était lui-même membre du parti au pouvoir Union et Progrès; il était arrivé à Erzéroum venu de Constantinople.  Talaat jugea peut-être qu'il valait mieux commencer le Génocide - ou de faire un parcours d'essai - loin de la capitale et de ses ambassadeurs étrangers, Américains en particulier, qui auraient révélé publiquement au monde les massacres futurs.
 

Akçam lui-même est encore perplexe sur les raisons qui ont décidé le personnel chargé des archives ottomanes à lui procurer de telles pièces à conviction.. "La décision et l'extermination qui ont suivi ressemblent ... aux premières tueries des Einsatzgruppen en Pologne" m'a-t-on dit. "J'ai découvert, toujours dans les archives ottomanes, d'autres télégrammes de gouverneurs locaux dans lesquels le terme "extermination" des Arméniens est ouvertement utilisé. Ce sont des découvertes étonnantes. J'ignore pourquoi de tels documents sont mis à la disposition des chercheurs".
 

Ces documents réfutent certainement l'idée - largement répandue par les négationnistes turcs du Génocide - que les déportations et massacres d'Arméniens se produisirent dès lors que la Turquie était dans les difficultés militaires graves et la perspective de perdre la guerre. D'une part, les décisions d'Erzéroum avaient été prises cinq mois avant Gallipoli et un mois avant que les Russes détruisent les forces turques dans les forêts de Sarikamish, et d'autre part, le massacre des Arméniens était en cours bien avant que l'état ottoman soit en danger.
 

Les massacres d'Arméniens du début, à l'extrême est de la Turquie - bien avant que la communauté arménienne de Constantinople se sentit en danger - est un parallèle au sort des Juifs de Vienne après l'Anschluss de 1938 d'Hitler, lorsque les Nazis absorbèrent l'Autriche dans le Troisième Reich.
 

Pour les Juifs qui fuirent les massacres de masse et l'antisémitisme de la capitale autrichienne pour se rendre en Allemagne, les Juifs souffraient moins de discrimination à Berlin. Mais cela, bien sûr, ne pouvait durer. Les Allemands préférèrent commettre leurs crimes contre l'humanité  les plus atroces contre les Juifs hors du Reich: dans les getthos de Pologne et d'Ukraine - à Babi Yar - dans les lieux de massacre de Belarus et de Russie, et ensuite, après Wannsee, dans les camps d'extermination et chambres à gaz installés en Pologne.
 

Hitler avait suivi de près l'histoire des massacres d'Arméniens et y faisait souvent référence au cours des années précédant la Seconde Guerre Mondiale. L'Allemagne nazie enviait les Turcs d'avoir "purifié" la race turque; au cours de la Première Guerre Mondiale, dans les villes de Turquie éloignées de Constantinople, les diplomates allemands avaient assisté aux déportations. Les communautés rurales musulmanes, turque et kurde, loin de la sophistication de Constantinople ou de Smyrne, pourraient assister aux premières agressions en les acceptant facilement; elles étaient certainement prêtes à y prendre part.
 

En d'autres termes, pour supprimer les minorités de l'Empire ottoman, ce sont les petites villes de province qui ont donné l'élan, tout comme les milices baltes et ukrainiennes alliées aux nazis n'avaient nul besoin d'instructions particulières pour tuer leurs voisins juifs. Dans la Yougoslavie occupée par l'Allemagne en 1941, pour massacrer leur voisin serbe, les Croates n'avaient pas eu besoin des ordres de Berlin. Les racines de leur racisme génocidaire existaient déjà.  
 

Cela s'applique-t-il au génocide du Rwanda, où en 1994, près d'un million de Tutsis et de Hutus modérés  - 70 pour cent de la population tutsie - ont été massacrés ? L'organisation et la planification de ce génocide étaient centralisées, mais à travers tout le pays, les voisins tuant leurs voisins, ce sont les Hutus qui, de leurs mains, ont exécuté ce crime contre l'humanité.
 

Par la persécution et l'assassinat de Chrétiens et de Yézidis en Irak et en Syrie,  Daech - qui accueillait des Musulmans issus du monde entier - n'a peut-être pas été aidée par la population locale; mais tandis que certains Arabes essayaient de protéger leurs voisins, d'autres pillaient systématiquement leurs maisons et leurs biens après que Daech ait abattu ou déporté leurs  propriétaires.
 

Le Maître de conférence Umit Kurt de l'Université Hébraïque de Jérusalem a étudié les dépossessions et assassinats d'Arméniens à Aintab, ville du sud, en 1915; il a trouvé que les Turcs Musulmans du lieu ont librement et volontairement participé au crime. Ce qu'il a découvert est qu'un gouvernement génocidaire doit avoir localement le soutien de tous les composants de la société respectable: fonctionnaires des services fiscaux, juges, magistrats, officiers de police subalternes, hommes d'église, avocats, banquiers, et plus douloureusement, des voisins des victimes. Sans parler des gouverneurs.
 

En d'autres termes, les dirigeants ne commettent pas de génocide; pas eux-mêmes. Les gens ordinaires le font. Et les holocaustes peuvent commencer au loin, dans l'est glacé, et bien avant la date à laquelle, croyons-nous, le bain de sang a commencé.

 

Source :  The independant/UK

Traduction Gilbert Béguian pour Armenews.com & Imprescriptible