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Bibliothèque Livres et brochures d'époque

Les Persécutions antihelléniques en Turquie
depuis le début de la guerre européenne

Chapitre III

Samsoun

Une série de rapports (transmis par la Légation de Constantinople, dans son rapport n° 548 ; Archives, n° 5079) datés des 14 et 29 janvier, 7 et 29 février 1917, décrivent la destruction des Villages de la Mer Noire.

« Quatre-vingt Hellènes, dit l'un de ces rapports, choisis parmi les riches notables, furent, sans aucune raison, arrêtés le 27 décembre et jetés en prison. On leur défendait toute communication avec leurs familles et on ne laissa pas arriver jusqu'à eux du linge et des couvertures. Le lendemain, à l'aube, ils furent conduits comme les derniers des criminels vers Kafzas d'où ils seront renvoyés à l'intérieur. Les meilleurs de nos congénères ont un sort identique. Dépourvus de tout, ils ne pourront jamais supporter les privations.

« Dans le courant du même jour la ville fut cernée par des soldats et prit aussitôt l'aspect d'un camp. Toute la population fut invitée à se réunir sur une des places de Samsoun (Kadikeuy) pour entendre soi-disant le discours du Pacha. Tous les habitants furent arrêtés et enfermés dans les casernes. On agit de même pour le faubourg d'Eliaz-Kioï. Les hommes restèrent sans le sou, les femmes eurent à peine de quoi se vêtir et les vieillards et les malades furent emmenés de force. On n'épargna même pas les femmes qui venaient d'accoucher. Dans un état indescriptible ils durent suivre à pied leurs bourreaux par un froid intense à travers les montagnes neigeuses. Durant une nuit entière, ils grimpaient sur d'arides montagnes, tel un troupeau mené à l'abattoir. Les vieillards et les malades étaient traînés par leurs familles, tandis que les enfants pleuraient pour avoir de l'eau.

« Nous ne sûmes jamais quel fut au juste le lieu de repos de tous ces malheureux pendant ces journées d'enfer et de quelle nourriture ils purent calmer leur faim.

« Des drames terribles s& déroulèrent à Samsoun.

« Par suite de l'arrestation du commerçant Basile Antonoglou, sa fille Uranie, âgée de 19 ans, mourut subitement. A Kadikeuy, une fille de 17 ans, dont le frère et la mère furent emmenés, perdit la raison. En outre, comme les communications avec la partie évacuée de Samsoun étaient devenues impossibles, les malades qui y demeurèrent moururent de faim.

« Nous avons enseveli une femme décédée depuis deux jours. On trouva des nouveau-nés morts dans leur berceau.

« Le pillage commença ensuite.

« Bijoux, meubles, vêtements, tout fut emporté et vendu dans les rues. Au jour de l'an, les gendarmes pénétrèrent dans les églises où plus de quarante notables furent enfermés. D'autres encore furent arrêtés le lendemain et .dirigés à l'intérieur du pays. La ville dévastée présente l'aspect d'un cimetière. Nous ne pouvons malheureusement pas dire le nombre exact des déportés. Il est certain toutefois que plus de quarante notables furent bannis. Les habitants d'autres villages dévastés qui cherchèrent refuge à Samsoun furent également évacués à l'intérieur du pays.

« Nous avons été dans l'impossibilité de vérifier le nom de l'endroit où tous ces malheureux^ furent conduits. Nous sommes toutefois en état d'assurer que les déportés de la première nuit arrivèrent dans un état lamentable à Kavak, où les morts furent ensevelis. De là ils durent partir pour Kafzan et le vilayet de Sebastia, à 80 kilomètres de Samsoun.

« Cette distance fut parcourue en quatre jours et pendant tout le trajet ils ne prirent aucune nourriture. Plusieurs succombèrent au froid et à la fatigue entre Kavak et Kafzaet, d'après les derniers renseignements ; les églises de cette ville sont jonchées de morts.

« A l'encontre des promesses de les installer en des villages chrétiens, ils furent tous dirigés sur Tsoroum et le vilayet d'Angora.

« En route, les jeunes filles de Kadi-Kiof chantaient des chants d'une infinie tristesse. Que va-t-il se passer maintenant à Tsoroum? Comment tant de milliers d'âmes résisteront-elles aux intempéries et à la faim ? Voilà le grand problème dont le passé nous fait deviner la mortelle solution.

« Les mêmes événements se répétèrent le 10, 11 et 13 janvier. Le démembrement de notre commune est maintenant complet; les écoles ont été transformées en casernes, les magasins sont clos, les habitants n'y sont plus. Les villages ont été incendiés et pillés, les fortunes confisquées. Les Grecs, dont les malheurs dépassent toute description, errent dans un état des plus lamentables. »

Un autre rapport fournit les détails suivants : « Depuis le jour où Rafet Pacha y a fait son apparition, Samsoun a été transformé en enfer. A peine âgé de î)8 ans, fanatique et violent, il a la haine du Grec. Il le faxit rechercher derrière toutes les atrocités commises par les,Turcs. Parti depuis trois mois de Vitlis, pour être promu en Pacha, il est rentré avec pleins pouvoirs pour devenir le fléau du pays.

« Le 17 et 18 courant, les arrestations de Grecs se renouvelèrent à Samsoun, de sorte que la ville est presque dépeuplée d'hommes. .Cinquante en furent déportés de Tsarsamba et de Barfîa. Les magasins des commerçants de Samsoun furent pillés d'ordre du Gouvernement et de la maison seule de Soukiourogiou des marchandises d'une valeur de 5.000 livres turques furent emportés.

« Les martyrs des Grecs sont indescriptibles. On n'en rencontre pas de pareils dans les époques les plus sombres de l'histoire. L'armée emporte avec elle toute fortune mobilière des chrétiens. Le feu est ensuite mis aux maisons et les malheureux habitants errent à travers les montagnes exposés aux intempéries et à d affreuses privations. Vingt-huit autres villages furent incendiés à leur tour. Une semaine suffit à cette affreuse besogne, notamment du 15 janvier jusqu'à ce jour. D'autres villages furent détruits en décembre.

« Les Turcs n'épargnent personne ; les femmes et les enfants sont compris dans leur plan d'extermination. Sous la pluie et la neige, privés de tout, ils sont conduits à Sina et Angora où d'autres souffrances les attendent. « Femmes enceintes, adolescents et vieillards, cherchent du repos durant la nuit dans des antres tellement étroits, qu'ils risquent d'y suffoquer. Le pain et l'eau leur manquent complètement et pour reposer leurs membres brisés par la fatigue, ils se couchent par terre au milieu d'innombrables immondices. Plusieurs d'entre eux meurent en route à la suite de refroidissements contractés pendant le trajet. Tous doivent avancer quand même à tout prix.

« Leurs gardiens d'ailleurs y veillent avec un zèle infini et leurs misérables épaules s'en ressentent cruellement.

« Les enfants courent à la recherche;de leurs parents et on les retrouve errant à travers les montagnes, gelés de froid. Rarement les morts sont ensevelis et les cadavres sont la proie des fauves.

« Ceux qui survivront aux souffrances seront répartis dans les villages turcs du vilayet d'Angora où ils finiront par disparaître. Quelques nouvelles nous sont déjà parvenues sur le sort des déportés.

« Les notables de Pafra furent installés dans le vilayet de Kastamoni, les commerçants de Samsoun et de Tsarsamba dans ceux de Tsorouni, Sougnourlou, Merzit-Ouzou et Iglibi.

« Le premier convoi, c'est-à-dire celui de Kadi-Kioi et d'Elias-Kioï parvint le premier jour sur le sommet de la montagne de Tsommpouz; le lendemain il était déjà à Kavak et le surlendemain à Kafza, sans avoir eu durant tout le trajet un morceau de pain; enfin à Tsoroum, il fut réparti dans divers villages turcs où les déportés succombent par centaines.

« Nous ne pouvons connaître au juste le nombre exact des déportés, mais d'après le calcul sommaire ils atteindraient 20.000. D'ailleurs le chiffre augmente journellement, les pillages, les incendies et les meurtres étant poursuivis avec acharnement. Les privationset les mauvais traitements ajoutent, chaque jour, une nouvelle victime, à toutes celles qui ont été faites. »

Un troisième rapport complète le récit qui précède.

« Baharedin, envoyé extraordinaire du département de l'Intérieur, est arrivé ces jours-ci de Constantinople. Il rivalise en sauvagerie avec Rafet Pacha, qui a été chargé des opérations militaires. Il dresse avec ses agents, la liste des personnes à envoyer en exil, et Rafet Pacha, l'envoyé du ministère de la Guerre, exécute les décisions prises. Cette semaine fut bien remplie. Grand nombre d'habitants ont été envoyés à l'intérieur du pays et Samsoun risque d'être complètement dépeuplé d'hommes.

« La même décision a été prise pour Pafra où Beharedin s'est rendu personnellement. Les déportés sont envoyés à Boyabat et le gouvernement ottoman ordonne la fermeture des magasins de tabacs, après quoi toute vente est prohibée.

« Après avoir terminé sa mission à Pafra, Beharedin se rendit à Unge, Tsarsamba et Tatza, pour veiller à l'exécution de son programme. Entre temps, Rafet Pacha poursuit son œuvre de destruction. Les villages sont incendiés et leurs habitants évacués à l'intérieur du pays. Huit villages produisant le meilleur tabac turc furent livrés au feu. Quant à la population, elle fut dirigée sur le vilayet d'Angora. Huit autres villages de Samsoun, notamment Tekekioï et Andréanto furent évacués, mais le feu n'y fut pas mis afin de pouvoir installer des émigrés musulmans. Les autorités promirent de donner aux nouveaux habitants des titres de possession, pour les maisons et les terres. A cette heure, on aperçoit de loin d'opaques fumées qui montent vers le ciel ; ce sont sans nui doute de nouveaux villages que l'on livre aux flammes. D'après des renseignements très sûrs, tous les habitants de Kerassunde ont été déportés à l'intérieur du pays vers la direction de Kol-Hissar et Hamidie.

« L'esprit s'arrête lorsqu'on pense aux atroces souffrances que tous ces malheureux vont endurer sur les inaccessibles montagnes que leurs bourreaux leur font gravir.

On lit dans un quatrième rapport :

« Le retour de Constantinople du vice-consul d'Amérique à Samsoun était attendu avec impatience. On espérait de lui un généreux renfort matériel à l'égard des populations qui ont survécu à la terrible catastrophe. Mais le Gouvernement ayant défendu l'envoi de sommes d'argent d'Amérique à Constantinople, cet espoir fut déçu. On peut se faire une idée, vu surtout l'effrayante hausse des prix, de la situation tragique de cette malheureuse population privée d'argent et de nourriture. Les magasins de tabac de nos commerçants furent ces jours-ci exemptés de la confiscation et la vente des produits leur fut permise. Mais les tabacs des villages évacués et non incendiés furent vendus aux enchères par le Gouvernement, notamment ceux d'Elias-Kioï, Andréanton, Tekekioï, Kadikioï, etc., etc.

« II est dur de penser que de pareilles sommes reviendront au lise, tandis que tant de malheureux paysans se meurent de faim. L'expulsion de l'élément masculin continue à Samsoun. Pafra ne compte plus un seul homme et les femmes et les enfants qui y demeurèrent souffrent de vrais martyres. La famille de Hadji Ioannou Gelgentsoglou fut parmi les plus éprouvées : ses trois fils, ses petits-fils et ses neveux furent expédiés à Kastamoni et lui-même âgé de quatre-vingt-dix ans fut expulsé provisoirement à Samsoun, d'où il devra regagner dans quelques jours l'intérieur du pays pour y mourir. Il fut pendant quarante ans membre du Conseil Communal et juge au Tribunal; sa famille était considérée comme une des plus importantes de la région.

« Les provinces de Nikassar, de Tatza et de Tsarsamba eurent pareillement à supporter les mêmes procédés. Le recrutement s'étant étendu sur les Grecs qui avaient déjà payé pour être exemptés du service,militaire, aucun homme n'est demeuré dans le pays. Entre temps l'œuvre de destruction se poursuit avec acharnement. Les villages Ada-Tép, Galitza et Karaguiol furent livrés aux flammes,et ceux qui sont à proximité de Kcurou-Koktza, Quartier-Général du Pacha, eurent encore plus à souffrir. Erikli fut incendié et ses habitants conduits à l'intérieur du pays dans un état lamentable. La situation à Pafra dépasse toute description. Une vingtaine de villages avec leurs églises et écoles furent livrés aux flammes ; les biens des Grecs furent pillés et la population entière évacuée. Les dommages atteignirent des millions de livres turques. Le Gouvernement ne tardera pas à sentir la perte qu'il s'est infligé à lui-même.

« La destruction en tout cas continue et je suis sûr qu'aucun habitant d'Angora ne survivra. Tous les notables de Ichoroun, Aladja, Soungouslou Medjit-Ouzou sont déjà morts à la suite d'effroyables maladies.

« Les paysans ont été déjà répartis en 4es villages turcs où les fléaux qui doivent les emporter battent leur plein. Privés de nourriture et de vêtements, ils succomberont infailliblement au froid et à la faim. L'Hellénisme de Turquie devra disparaître à l'instar des Arméniens. Tel est le but que se propose le Gouvernement de l'Empire.

« D'ailleurs le quart de la population déportée a déjà péri, et le même sort est réservé au 30.000 Grecs expulsés de notre Sandjak. »

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 Les persécution antihelléniques en Turquie depuis le début de la guerre européenne. D'après les rapports officiels des agents diplomatiques et consulaires.
PARIS, LIBRAIRIE BERNARD GRASSET, 1918