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Bibliothèque Livres et brochures d'époque

Les Persécutions antihelléniques en Turquie
depuis le début de la guerre européenne

Deuxième partie

Déportation en masse

L'abolition des privilèges, le recrutement des chrétiens, les conversions forcées à l’islamisme, les réquisitions et les meurtres formèrent la base d'un travail préparatoire à l'extermination de l'Hellénisme. Un sixième facteur est venu, de nos jours, s'y ajouter : la déportation en masse. Il était certain que, par ce moyen, on arriverait à détruire la race grecque par la dévastation de florissantes contrées.

Appliquée d'abord dans la presqu'île de Gallipoli et aux Dardanelles, sous prétexté de raisons militaires, cette mesure fut étendue rapidement sur tous les parages de la mer de Marmara habités par des Grecs.

Aucun bourg, aucune ville n'en fut exclue.,Samsoun, Aïvali, les bourgs florissants de Thrace et les rivages de Marmara y furent compris. Seuls les deux grands centres de l'Hellénisme irrédimé, Constantinople et Smyrne, difficilement attaquables, échappèrent à la destruction ; l'élément grec y était nombreux. C'était à un Comité spécial que depuis 1915 revenait le soin d'appliquer cette mesure.

La Légation de Constantinople (rapport n° 3501 ; Archives n° 7065 en date du 14 juin 1915) informa le Ministère des Affaires Etrangères de la décision prise par ce Comité d'arriver à la « conversion forcée à l'islamisme par des mariages mixtes au moyen de la cohabitation d'éléments grecs et musulmans ».

« En pratique, constate un autre rapport de même provenance, également en date du 14 juin 1915 (rapport n° 3800 : Archives n° 6557), les décisions du Comité jeune-turc, notamment la conversion forcée à l'islamisme, sont difficilement exécutables, là où l'Hellénisme est compact. Les raisons militaires sont un bon prétexte pour disperser l'élément grec. En réalité, les déportations en masse des habitants des îles de Marmara (Koutali, Kalolimnos, Marmara, etc.) obéissent à d'autres motifs, car on ne permet pas aux expulsés de se fixer dans des villages chrétiens ; les hommes sont jetés en prison ou utilisés à des travaux forcés ; les femmes et les enfants dirigés sur des villages musulmans... »

Il fut même voté une loi sur la déportation. C'était un moyen plus sûr et plus rapide de résoudre la question litigieuse, puisque là où l'élément grec pullulait, la tâche présentait des difficultés presque insurmontables.

On s'explique maintenant aisément pourquoi Allemands et Turcs prétextaient sans cesse la nécessité du déplacement d'entières populations. Des raisons, quand on désire en trouver, ne manquent pas en [pareilles circonstances. Tantôt c'étaient les Grecs qui ravitaillaient les ; sous-marins alliés, tantôt c'étaient eux, qui au moyen de signaux, entraient en intelligence avec l'ennemi et enfreignaient les lois de l'Empire.

Une dépêche (dépêche de la légation de Grèce à Berlin n° 2384 ; Archives n° 6524) datée du 18 juin 1915, rapporte que le Gouvernement allemand promettait que « pour paraître agréable au roi des Hellènes, il procéderait aux démarches nécessaires en vue de la cessation de ce déplacement ».

Il serait superflu d'ajouter que les trahisons alléguées par les Turcs n'étaient que des mauvais : prétextes pour induire en erreur l'opinion publique et justifier leurs monstruosités. Le cœur se brise à la seule pensée des tragédies qui se sont déroulées au cours des déportations, misérables déportés chassés de leurs villages n'obtenaient même pas la permission d'emporter le strict nécessaire. Nu-pieds, privés de nourriture et d'eau, roués de coups, insultés et attaqués en route par des bandes, ils erraient sur les montagnes, escortés de leurs bourreaux. La plupart d'entre eux succombaient aux fatigues et aux souffrances ; les moribonds étaient abandonnés en route ; les femmes, après avoir mis leurs enfants au monde, se voyaient obligées de les abandonner dans quelque point perdu,pour suivie, tant bien que mal, leurs compagnons de misère. Car, les gendarmes veillaient à ce qu'on ne s'attardât pas en route. Il était défendu aux déportés de pénétrer dans les villages qu'ils traversaient pour qu'ils ne pussent pas se procurer quelque nourriture.

Le terme du voyage ne marquait pas pour ces malheureux la fin de leurs misères. Car les habitants barbares de quelque village perdu se chargeaient de les achever. Les districts de la Mer Noire et d'Aïvali furent les plus éprouvés. Les déportations qui y eurent lieu, en 1916 et 1917, offrent le caractère le plus inhumain. Pour que toute trace d'Hellénisme disparût, les villages étaient incendiés, et toute sorte de crimes commis.

Les rapports de la Légation de Grèce à Constantinople donnent un aperçu complet de ces pratiques.

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 Les persécution antihelléniques en Turquie depuis le début de la guerre européenne. D'après les rapports officiels des agents diplomatiques et consulaires.
PARIS, LIBRAIRIE BERNARD GRASSET, 1918