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Les Persécutions antihelléniques en Turquie
depuis le début de la guerre européenne

Introduction

Les persécutions antihelléniques poursuivies en Turquie depuis le début de la guerre européenne ne sont que la continuation du plan d'extermination de l'Hellénisme mis, depuis 1913, en pratique par les Jeunes-Turcs.

Pour en saisir le but et les mobiles, pour faire comprendre, à qui ignore les choses de Turquie, la façon dont on a cherché à détruire l'Hellénisme irrédimé, il importe, avant d'entreprendre le récit des persécutions commencées à la fin de 1914, de jeter un coup d'œil sur les faits de la période précédente. On aura ainsi la preuve de l'exécution renforcée d'un plan conçu en vue d'arriver à l'extermination de l'Hellénisme de Turquie.

Si l'on examine ce qui s'est passé en Turquie après le rétablissement du régime constitutionnel, on est convaincu que le cours de l'histoire ne pouvait guère être changé par la déposition d'un autocrate et l'avènement d'un Gouvernement soi-disant parlementaire. Les débuts du nouveau régime prouvent que, loin de songer à modifier la situation, les Jeunes-Turcs ont voulu faire une révolution pacifique afin de prévenir l'intervention des Grandes Puissances et d'avoir la liberté de réaliser leur programme suivant lequel l'agglomérat de nationalités dont la Turquie offrait jusque-là le spectacle devait faire place à un Etat national, compact et uni. Ils rêvaient de la création d'une Turquie, unie sous le rapport national, politiquement et économiquement indépendante.

Pour cette raison précisément, le régime constitutionnel fut considéré, dès le début, comme un danger pour les nationalités vivant en Turquie. La réalisation du rêve jeune-turc supposait la pratique de libres institutions, car c'était à ce prix seulement que le nouveau régime pouvait espérer acquérir les sympathies des races chrétiennes et des Grandes Puissances. Mais l'immense majorité du peuple turc n'avait pas la préparation nécessaire pour l'accepter.

Dès lors, les dirigeants jeunes-turcs revinrent nécessairement et sans difficulté aux habitudes turques du gouvernement par la force, grâce auquel ils pouvaient conserver leur domination sur les peuples soumis.

Cette tendance, manifestée tout de suite dans les faits, fut très exactement expliquée par M. René Pinon dans son étude l'Europe et la Jeune Turquie. « Les idées d'égalité, écrivait-il (p. 123), ne servirent plus que de paravent vis-à-vis de l'Europe et de prétexte commode pour enlever aux chrétiens leurs antiques privilèges, rançons de leur ancienne inégalité, pour abolir les juridictions spéciales, détruire les organisations nationales, fermer les écoles, entraver le développement des groupes non turcs. »

Le principe pratiquement affiché par les Jeunes-Turcs, de la domination de la majorité musulmane, fut tout de suite sensible aux éléments chrétiens. Il le fut plus particulièrement à l'élément hellénique, qui, numériquement supérieur et socialement plus avancé que les autres, en subit immédiatement les plus graves atteintes. Ce fut d'ailleurs contre lui que se tourna tout d'abord l'attention des Jeunes-Turcs. Il en résulta la coalition des nationalités dans l'intérêt suprême de leur conservation. Il en sortit également la guerre de 1912, à la suite de laquelle la défaite de la Turquie parut un instant garantir les nationalités chrétiennes de l'Empire contre le danger qui avait menacé leur existence.

Malheureusement, ce fut un vain espoir. Les résultats de la guerre balkanique atteignirent grièvement les Empires du Centre et dissipèrent à jamais le rêve autrichien sur Salonique. La politique traditionnellement antigrecque de l'Autriche commença, dès lors, à tout mettre en œuvre pour annuler les résultats de cette guerre victorieuse qui, en agrandissant la Grèce, lui donnait la force et le prestige nécessaires pour protéger plus efficacement les Hellènes laissés encore sous le joug ottoman. Secondée par l'Allemagne, hostile à tout progrès hellénique propre à contrecarrer ses desseins en Asie-Mineure, l'Autriche réussit à dissoudre la ligue balkanique et à atteindre les résultats que l'on sait.

La conséquence en fut d'assurer en Turquie la domination des Jeunes-Turcs, soumis désormais, grâce à Enver-Pacha, à l'exclusive influence de l'Allemagne. Puisant une nouvelle force dans la facile réoccupation d'Andrinople, les Jeunes-Turcs jugèrent le moment bien choisi pour revenir à leurs vieilles idées. Aussi résolurent-ils l'extermination radicale de l'Hellénisme de Turquie, dans l'espoir de créer d'abord, comme garantie de Constantinople, une Thrace nettement musulmane et ensuite un Etat musulman uni et indépendant.

On peut se demander comment ils pouvaient prendre pareilles résolutions an lendemain d'une grande défaite militaire, alors qu'à l'époque où ils étaient au zénith de leur force, libres de toute immixtion européenne, ils n'avaient osé poursuivre, la réalisation de leur programme nationaliste qu'avec mesure et modération. L'explication en est que, s'ils étaient jadis retenus par la crainte de provoquer une intervention européenne qui ruinerait toute leur, œuvre, ils avaient maintenant pour collaborateurs et complices les Bulgares, cherchant jusque dans leur défaite à atteindre grièvement la Grèce, et surtout le Germanisme, intéressé au plus haut degré à frapper l'Hellénisme qui constituait, comme il constitue encore, un sérieux obstacle à sa prédominance commerciale et intellectuelle en Orient. Le récit des persécutions en fournira plus loin la preuve.

Quoi qu'il en soit, au moment même où les Hellènes irrédimés attendaient une amélioration de leur misérable sort, commença, sous prétexte d'installation de réfugiés musulmans et de sécurité des côtes asiatiques voisines des îles contestées de Chio et Mytilène, mais en réalité dans le but de nationaliser la Turquie, une effroyable persécution systématique qui, privant environ 400.000 Hellènes de leurs biens et de leurs foyers, les contraignit à chercher, dénués de tout, asile en Grèce. Cette inhumaine persécution, dont le seul souvenir fait horreur, continua, ininterrompue jusqu'au commencement de la guerre européenne.

L'adhésion de la Turquie à la coalition des Empires du Centre et sa participation à la guerre ont marqué, contre l'Hellénisme, une nouvelle ère de persécutions à la fois plus sauvages et plus efficaces. Durant cette période, se révèlent et se découvrent pleinement les auteurs responsables qui ont sans cesse inspiré, conseillé, exécuté les crimes commis contre les Hellènes.

Une différence considérable sépare toutefois les deux périodes. Au cours de la première, si les persécutions étaient collectives et pouvaient amener la destruction d'entiers districts grecs, elles ne conduisaient pas à la totale et irrémédiable extermination de la race ; elles laissaient au moins aux victimes la possibilité de trouver leur salut dans la fuite. Mais durant la période inaugurée depuis la participation de la Turquie à la guerre, les persécutions ont manifestement pour but l'anéantissement de la race grecque.

Une autre différence distingue les deux périodes, à la charge malheureusement de la Grèce officielle. Durant la première, l'Etat hellénique apparaît partout et toujours le défenseur des Hellènes persécutés ; il met tout en œuvre pour régler la question des réfugiés, afin de sauver l'Hellénisme de Turquie. Au cours de la seconde, au contraire, basant, par une cruelle ironie du sort, leur fameuse politique de neutralité sur le chimérique espoir d'arrêter par là les persécutions antihelléniques, les gouvernants d'Athènes demeurent en apparence, pour ceux qui ignorent les faits, spectateurs impassibles de l'extermination de l'Hellénisme, mais se rendent, en réalité, les véritables complices des assassins de leurs congénères.

Quiconque étudie cette deuxième période découvre, tout de suite, dans les diverses formes des persécutions, l'action ou la complicité allemande. Le Turc est spécialiste en matière de crimes ; il peut tuer, violer, déshonorer; mais il est incapable d'organiser un système, pour ainsi dire scientifique, destiné à saper les fondements d'une nationalité en imaginant chaque fois, pour justifier ces actes, des raisons nouvelles ; sa ruse n'atteint pas le degré d'ingéniosité dont il a été fait preuve. Déjà au cours des persécutions de 1913-1914 qui révélaient la responsabilité du Gouvernement ottoman, l'action germanique se manifesta, dans la coulisse; en apparence, l'Allemagne secondait les Jeunes-Turcs qu'elle cherchait à flatter pour mieux les soumettre à son influence ; en réalité, elle travaillait pour servir des fins politiques plus directes. Nombreux sont les témoignages de cette responsabilité allemande.

Au cours d'un entretien que le chargé d'affaires de Grèce à Berlin, M. J. Dragoumis, a eu avec lui en avril 1914, le ministre des Affaires Etrangères d'Allemagne, M. von Jagow, avoua les persécutions et les violences turques. Mais, oubliant un instant son rang et son rôle, il se fit l'avocat des Turcs. Il chercha à expliquer les persécutions en avançant les mêmes prétextes dont se servaient les Jeunes-Turcs pour couvrir leurs crimes : savoir la question des îles, dont le règlement était recherché soi-disant pour la sécurité des côtes asiatiques, ou encore la théorie qu'en Turquie tout Hellène serait un champion du panhellénisme, comme si la conservation de leur sentiment national pouvait excuser la persécution systématique des Hellènes (Rapport n° 643,7 avril 1914 ; Archives n° 10.907).

La politique turcophile de l'Allemagne alla plus loin encore. Elle interdit aux journaux de publier toute nouvelle relative aux violences dont les Hellènes étaient victimes en Thrace. M. J. Dragoumis informa le ministère des Affaires Etrangères de Grèce (télégramme en date du 10 avril 1914) « qu'il est impossible de faire recevoir par la presse des nouvelles concernant lés événements de Thrace : Ordre général a été donné de ne pas mécontenter les Turcs ».

M. de Jagow avoua quelques jours après au ministre de Grèce, M. N. Théotoky, que la situation était critique. Mais il l'attribuait à l'explosion du fanatisme musulman, entretenu par la Russie dans un esprit panslaviste, afin d’affaiblir le Patriarcat œcuménique et de le soumettre ensuite à l’influence de sa politique (Télégramme de M. N. Théotoky, ministre de Grèce à Berlin, à M. G. Streit, ministre des Affaires Etrangères, 26 mai 1914; Archives n° 998).

L'empereur allemand lui-même n'hésita pas à masquer la vérité, en disant au ministre de Grèce que la responsabilité de la situation incombait aux organes inférieurs de l'administration ottomane, et non au Gouvernement qui cherchait au contraire à y mettre bon ordre (Télégramme de M. N. Théotoky, ministre de Grèce à Berlin, à M. G. Streit, ministre des Affaires Etrangères, 29 mai 1914 ; Archives n° 1050).

Malheureusement pour le Kaiser et pour son ministre, M. von Jagow, les persécutions de la deuxième période sont venues révéler aux yeux de tous les véritables coupables.

Les événements eux-mêmes se sont chargés de lever tout doute sur la responsabilité de l'Allemagne. Au début de 1915, la Deutsche Palestina Bank faisait circuler dans tout l'Orient un mémoire en langue turque, qui excitait le fanatisme des Musulmans, en leur recommandant la haine des Chrétiens et la cessation avec eux de tous rapports commerciaux. Ce mémoire avait été traduit en français sous ce titre suggestif : Manifeste général à tous les adeptes de l’islamisme, publié par le Comité de la Défense Nationale, au siège du Califat, en l'année 1333 . Un exemplaire parvint entre les mains du Consul Général de Grèce à Beyrouth qui décrivit, dans un rapport (en date du 30 avril 1915 ; Archives n° 5438), l'indignation contre les Allemands produite par cette publication chez les chrétiens de la région. En juin 1915, les Allemands étaient parfaitement au courant des décisions prises, en présence du Vali d'Andrinople et des Bulgares Kaltcheff et Toufexieff, par le Comité jeune-turc, en vue du resserrement des liens avec les Bulgares et de la persécution de l'élément grec, savoir : l’établissement d'une union commerciale turco-bulgare en complément du Comité turco-bulgare ; 2° enlèvement du commerce d'Orient des mains des Grecs ; 3° établissement en Orient d'agences commerciales turques pour l'importation et l'exportation des marchandises à l'usage exclusif des Musulmans, qui devraient rompre toute relation d'affaires avec les Grecs; 4° restriction des privilèges du Patriarcat et de la juridiction ecclésiastique : les mariages, les baptêmes, etc. devaient désormais être inscrits chez l’imame ; 5° limitation de l'enseignement du grec et sa suppression dans l'avenir ; 6° turquisation de l'élément grec par la force ou par la méthode des quartiers musulmans-chrétiens pour imposer les mariages mixtes.

Un Allemand, M. Lepsius, envoyé en mission à Constantinople en juillet 1915, soutenait que les Puissances Centrales n'étaient pas en mesure d'imposer à la Turquie une politique différente à l'égard des Hellènes. Il avouait cependant que les persécutions contre les Hellènes et celles contre les Arméniens constituaient deux phases d'un unique programme, celui de l'extermination de l'élément chrétien, afin que la Turquie pût se transformer en un Etat purement musulman (Légation de Grèce à Constantinople, rapport p. 4415, 31 juillet 1915; Archives n° 8477).

L'ambassadeur d'Autriche à Constantinople tâchait, en juin 1915, de convaincre le chargé d'affaires de Grèce que l'intervention en pareille matière des Puissances Centrales était, chose malaisée, du moment que la Porte considérait les persécutions antihelléniques comme une question de politique intérieure.

Mais ces explications ne pouvaient pas être prises au sérieux. C'était en vain que le Gouvernement hellénique sollicitait l'intervention à Constantinople des Puissances centrales. Rendant compte d'une démarche qu'il avait été chargé de faire à cet effet auprès du baron Burian, le ministre de Grèce à Vienne mandait à Athènes : « A quoi bon d'ailleurs les remontrances à la Porte et les sollicitations auprès des Puissances Centrales en vue d'une intervention à Constantinople ? Tout prouve que, dans l'état actuel des choses en Turquie, le Grand-Vizir n'existe que pour la forme : les vrais maîtres sont Enver et Talaat, dont l'opinion et les desseins à l'égard de l'Hellénisme de Turquie sont bien connus. D'autre part, les décisions relatives à la déportation à l'intérieur des populations grecques des côtes ont été prises d'accord avec l'Etat-Major allemand à Constantinople » (M. J. Gryparis, ministre de Grèce à Vienne, à M. E. Vénizélos, président du Conseil, ministre des Affaires Etrangères, 31 août/13 septembre 1915; Archives n°1599).

Cette manière de voir est confirmée par le fait qu'au début de 1917, l'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, comte de Metternich, a été rappelé par le Kaiser, à la demande d'Enver Pacha et des autorités militaires allemandes de Constantinople, pour avoir, en intervenant en faveur des chrétiens, blessé l'amour-propre des Turcs et mal servi les intérêts germaniques (M. Callergi, ministre de Grèce à Constantinople. a M. Zalocosta, ministre des Affaires Etrangères, 28 mars 1917 ; Archives n° 2338).

D'ailleurs aucun doute n'est plus possible sur la culpabilité allemande depuis l'évacuation d'Aïvali. Le Grand-Vizir a avoué au ministre de Grèce que la déportation des Hellènes de cette ville était due à l'exigence formelle du général en chef Liman von Sanders, commandait le 5 e corps d'armée. Après avoir résisté, le gouvernement ottoman avait dû céder devant les menaces du général en chef, qui avait déclaré que, sans cette mesure, il ne répondait pas de la sécurité de l'armée. L'ambassadeur d'Allemagne avait lui-même fait valoir des raisons de nécessité politique pour que la population d'Aïvali fût épargnée, mais le général en chef s'y refusa, disant qu'en temps de guerre les nécessités militaires passent avant les raisons politiques et que le Grand Quartier allemand, auquel il en avait référé, y avait déjà donné son assentiment (télégramme précité de M. Callergi).

Quelles étaient ces nécessités militaires ? Les habitants d'Aïvali, bloqués étroitement depuis plus d'un an, se seraient livrés à l'espionnage ! Derrière ce futile prétexte se dissimulait mal le véritable motif des persécutions : le désir de voir disparaître ce florissant boulevard de l'Hellénisme pour remplacer, dans le commerce, l'agriculture et l'industrie de ce riche pays comme ailleurs, les Hellènes par les Austro-Allemands.

Le plan des Jeunes-Turcs, adopté, complété, perfectionné par les Allemands, servait désormais l'aveugle passion des uns et l'égoïste ambition des autres. Tour à tour auteurs et complices dans leurs communs efforts, ils s'étaient ligués contre l'Hellénisme dont ils avaient juré la perte. La nouvelle forme donnée à cette lutte criminelle était vraiment d'une conception diabolique.

Pour en mesurer la force destructrice, il est nécessaire d'examiner avec quelques détails les moyens mis en œuvre. Ils étaient au nombre de cinq : 1° Abolition des privilèges ; 2° Enrôlement des chrétiens ; 3° Contributions et réquisitions ; 4° Conversions forcées à l'islamisme ; 5° Crimes individuels. Grâce à ces moyens le terrain fut bien préparé pour l'extermination collective de l'Hellénisme. Leur examen fera l'objet de la première partie de cette étude.

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 Les persécution antihelléniques en Turquie depuis le début de la guerre européenne. D'après les rapports officiels des agents diplomatiques et consulaires.
PARIS, LIBRAIRIE BERNARD GRASSET, 1918