Y.Ternon, Mardin 1915 Livre I cinquième partie, Mardin dans le génocide arménien.

Chapitre V
Naufragés et rescapés.
Alep, Ras ul-Aïn, Mossoul, le Sindjar1

Comment un Arménien peut-il survivre à la tempête qui ravage l’Anatolie orientale d’avril à octobre 1915 ? Les foyers sont détruits, les familles démembrées, les hommes adultes ont presque tous disparu, les vieillards n’ont pas résisté aux épreuves de la déportation, les femmes et les enfants ont été tués dans les convois. Et pourtant ! Il y a des survivants, même dans le vilayet de Diarbékir, particulièrement éprouvé. Ils sont quelques milliers, pour la plupart des femmes et des enfants retenus dans des familles musulmanes des villes ou des villages kurdes, convertis de force à l’islam, employés à des tâches domestiques ou intégrés dans les familles. Ils ne cherchent pas à s’enfuir. Certains, cependant, tentent une évasion : repris, ils sont punis ou tués. Rares sont ceux qui parviennent à s’échapper. Ils reviennent alors à Mardin, l’un des rares asiles encore sûr du vilayet, où des familles syriennes catholiques ou chaldéennes les recueillent. Ils sont pris sous l’aile protectrice de Monseigneur Gabriel Tappouni et de Monseigneur Israël Audo, qui les placent et les rachètent au besoin. Ces rescapés ne sont que quelques centaines, des enfants en majorité, orphelins en règle générale. Les villages chrétiens du vilayet ont été rayés de la carte. Un foyer de résistance comme Azekh est l’exception. Les jacobites du Tur Abdin qui ont échappé au massacre gagnent les monastères, et d’abord le siège patriarcal de Deir-al-Zaafaran où leur survie est négociée, onéreuse mais possible.

à la fin de 1915, la ville de Mardin, le sandjak de Mardin, tout le vilayet de Diarbékir offrent un spectacle de désolation. Tant que les principaux organisateurs du génocide, Bedreddine et Memdouh à Mardin, Rechid et ses acolytes à Diarbékir, sont en activité, les rares Arméniens survivants sont en danger de mort. L’issue est dans la fuite, au-delà de cette « province de la mort » qu’est devenue le vilayet. Pendant des mois les convois ont afflué du Nord, de Kharpout, de Bitlis. Là c’est l’enfer : la guerre entre les armées ottomane et russe dans le vilayet de Bitlis ; le massacre dans celui de Kharpout, « province abattoir ». Tous les déportés le savent : pour en réchapper, il faut fuir au Sud, sortir des limites de la province de Diarbékir, atteindre la voie ferrée à Ras ul-Aïn et, de là, <p.216> gagner Alep ; ou bien, de Nisibe, aller à Mossoul ; enfin – et c’est, dans l’insécurité ambiante, le seul lieu où les Arméniens sont accueillis en amis –, parvenir au Sindjar.

Mon propos en rédigeant ce chapitre est d’opérer une jonction entre deux histoires régionales : celle des déportés arméniens dans les camps de concentration de Syrie-Mésopotamie, reconstituée par Raymond Kévorkian2 à partir du fonds Andonian et d’autres témoignages d’Arméniens, pour la plupart apostoliques ; et celle de la destruction des Arméniens dans le vilayet de Diarbékir que je viens d’examiner à partir de livres et manuscrits rédigés surtout par des prêtres catholiques non-Arméniens. Quelques milliers d’Arméniens tout au plus sont parvenus à sortir vivants de la province de Diarbékir. Leurs témoignages ont été recueillis par d’autres « chroniqueurs », surtout à Mardin, et ils recoupent point par point, à quelques détails près, les informations collectées à Alep par Aram Andonian. Ces deux histoires régionales se rejoignent et, dans leur découpage, s’adaptent très exactement jusque dans le récit individuel. Elles se complètent aussi. Pour un historien des génocides ou des autres meurtres de masse le temps le plus délicat du travail est de tisser le lien entre la trame de l’événement – histoire générale – et le destin des habitants d’une ville, d’un village, d’une famille, d’un individu – histoire locale. Aussi ce chapitre me paraît essentiel, puisqu’il réintègre la province de Diarbékir, isolée délibérément dans la reconstitution précédente, dans le schéma d’ensemble de l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman. Pour opérer cette articulation, j’ai choisi quatre lieux, qui sont comme les boutons de pressions qui fixent deux pièces de vêtement : Alep, Ras ul-Aïn, Mossoul et le Sindjar. Pour les deux premiers, l’essentiel de la documentation est fourni par le livre de Raymond Kévorkian, et je ne fais qu’apporter un complément en expliquant convergences et divergences. Dans le second, c’est la documentation catholique qui permet un examen détaillé des faits, et je m’y attarde. Ainsi les deux pièces s’adaptent par pression de deux pleins – ici Alep, Ras ul-Aïn ; là Mossoul, Sindjar – dans deux creux. Dans le même esprit, je me suis tenu à distance de deux lieux auxquels le père Rhétoré a consacré un chapitre : Ourfa et Deir-es-Zor, car ces histoires locales ont été abondamment traitées ailleurs et, pour Deir-es-Zor, de façon sans doute exhaustive par le recueil de Kévorkian. Il faut enfin souligner que ces deux ensembles documentaires sont restés pendant plusieurs décennies dans les archives dominicaines et dans le fonds de la bibliothèque <p.217> Nubar et que leurs auteurs ne sont jamais entrés en contact. La convergence des informations a donc valeur de preuve.

L’observation des acteurs locaux exécutant un ordre donné par une autorité civile ou militaire rend indirectement compte de l’intention criminelle des concepteurs du génocide. Pour le vilayet de Diarbékir, où la majorité de la population est kurde, ce sont les tribus kurdes qui participent activement, sur incitation turque, à la curée. Au sud du Kurdistan, en Syrie et en Mésopotamie, les tribus sont arabes et tchétchènes. On note à ce propos une différence sur l’identité de ces dernières tribus entre les pères Rhétoré et Armalé d’une part, les témoignages recueillis par Andonian de l’autre. Les premiers voient des Circassiens – Tcherkesses – là où les autres identifient des Tchétchènes, sans que les uns ou les autres fournissent un renseignement permettant de conclure. La précision des témoins interrogés par Andonian permet cependant de conclure qu’il s’agit bien là de Tchétchènes. En tout cas, au Nord comme au Sud, Kurdes ou Tchétchènes, les ordres sont les mêmes, le partage du butin est également fixé à l’avance, les meurtres sont perpétrés avec la même sauvagerie, toujours à l’instigation d’un responsable du Comité Union et Progrès.

1. Alep

Alep est une ville arabe. La communauté arménienne y est peu importante, mais c’est, à partir de 1915, le lieu de confluence des convois de déportés venus des provinces orientales d’abord – quelques milliers de survivants –, du reste de l’Empire ensuite. Le Comité Union et Progrès y a installé le siège de la Sous-direction des Déportés dirigée par Abdulahad Nouri. L’histoire de cet organisme a été faite par Raymond Kévorkian : « Alep était potentiellement le centre urbain par excellence où il était possible de trouver un refuge et de se dissimuler en attendant que la folie meurtrière des Jeunes-Turcs s’apaise… L’un des avantages d’Alep était qu’il s’y trouvait une catégorie d’Arméniens y résidant depuis au moins dix ans et, à ce titre, exemptée de la déportation… Tant et si bien qu’à la fin de l’automne 1915, Alep abritait des dizaines de milliers de fuyards, pour la plupart des gens aisés qui avaient pu, moyennant finance, louer un logis clandestin et soudoyer les policiers locaux »3. Néanmoins ces cachettes ne sont pas sûres et les policiers poursuivent sans relâche la traque des Arméniens dissimulés dans la ville. L’un des rares havres est l’hôtel Baron, tenu par les frères Mazloumian, Onnig et Arménag où descendent tous les hauts fonctionnaires et officiers supérieurs de passage à Alep, et où Aram Andonian, dissimulé pendant plusieurs <p.218> mois, entend les confidences des hauts responsables turcs (à travers les cloisons des chambres) et recueille les témoignages des survivants, jouant le même rôle de chroniqueur que les pères dominicains de Mardin4.

C’est dans ce contexte que quelques Arméniens de Mardin parviennent à gagner Alep où ils ont de la famille. Ils ont d’abord atteint Ras ul-Aïn, puis, de là, pris le train jusqu’à Alep. Le témoignage d’Ibrahim Kaspo vient en complément de ceux recueillis par Aram Andonian. Il mérite d’être rapporté. Dans une première partie de son rapport [récit M5], il fait le récit de son odyssée. Dans une seconde partie, intitulée « Le Séfer Birlik », il parle de la situation qui règne à Alep pendant la guerre mondiale. Ce récit offre un tableau saisissant de la vie quotidienne à Alep, des Arméniens comme des Arabes, pendant la Première Guerre mondiale :

« Le Séfer Birlik… Sa seule évocation fait frissonner qui s’en souvient, et probablement toute la Syrie. C’est le souvenir de la Première Guerre mondiale. Quelques-uns l’appellent « le battement du tambour », parce que le jour de la déclaration de la guerre on battit le tambour partout dans l’Empire ottoman. C’est pourquoi l’on dit : « tel est né en Séfer Birlik, tel autre est mort en Séfer Birlik ; tel autre encore fut mené au Séfer Birlik comme soldat et n’est plus retourné »… je veux vous transmettre quelques souvenirs de ces tristes jours.

L’analphabétisme régnait parmi le peuple. Ceux qui savaient lire étaient l’exception. Il n’y avait alors ni radio, ni télévision. La presse se limitait à publier les nouvelles exaltant les victoires du gouvernement dont elle dépendait. Le peuple était surtout sensible à la hausse des prix et à la disparition des denrées alimentaires, surtout de celles importées de l’étranger, comme le café, le sucre et le pétrole… Quant aux prix, vous ne pouvez vous les imaginer ! Qu’importait au simple peuple que de telles denrées aient pu se trouver ou non ? Ce qui lui importait c’était la nourriture qui intéressait chacun : le pain… La majorité des gens ne savaient ni qui étaient les nations belligérantes, ni qui était allié de qui, ni les causes de la guerre. Ce que l’on savait c’était que les jeunes gens étaient enrôlés pour le service militaire dans les rangs de l’armée ottomane, en abandonnant femmes et enfants, bien convaincus que ces derniers n’avaient pas de quoi manger pour un seul jour…[Chaque femme devait se débrouiller pour nourrir leur famille] Elle a essayé quelquefois de vendre pain, œuf et oranges aux soldats, dans les gares de chemine de <p.219> fer. Les enfants, presque nus, se répandaient dans la ville pour mendier… L’honneur se dégrada jusqu’au bas-fond. Pour un pain, on pouvait agresser la vertu d’une pauvre affamée, sans volonté, inconsciente de ce qu’elle faisait.

Le typhus se répandit en faisant main basse sur la population. On pouvait voir en pleine rue des vieillards, hommes et femmes, gémir longuement « An(e), an(e), « j’ai faim, j’ai faim », sans parvenir à prononcer tout le mot. Mais qui les secourrait ? Dans peu de temps ils expireraient. Le char funèbre de la mairie viendrait les prendre pour les jeter dans une de ces fosses communes préparées pour ces gens-là, et on jetterait de la chaux sur les cadavres.

Dans les principaux marchés de la ville, les magasins étaient fermés. Les mosquées, les églises et les écoles étaient transformées en hôpitaux militaires. La jeunesse, en grand nombre, fuyait le service militaire ou le désertait. C’est pourquoi le gouvernement envoya à travers la ville des patrouilles pour rassembler dans les rues tous ceux qu’elles estimaient bons pour le service militaire, les enchaînaient avec des cordes et, une fois atteinte la quantité suffisante, on les livrait aux bureaux de recrutement.

Des chefs de patrouille acceptaient des pots-de-vin… On composa beaucoup de chansons à ce propos. J’en mentionne quelques expressions : « Garçon, enfuis-toi de cette ruelle. Voilà qu’arrive la corde du Papetier [le surnom d’un des chefs de patrouille] » ; « Il a prêté serment sur le divorce de ne pas accepter les baraghîd en argent [le baraghoud est une pièce d’argent équivalent à deux piastres or], mais seulement une livre ottomane » ; « Enfuis-toi, garçon, enfuis-toi, voilà qu’arrivent le Sahhâm et l’Urgulli [noms de deux autres chefs de patrouille]. Ils n’acceptent pas de barâghid en argent, mais seulement une livre ottomane ; « Enfuis-toi, garçon, disparais, voilà qu’arrive l’étourneau Noir [le Noir était le Tigre noir turc, un des gendarmes], je pensais que c’était quelqu’un venant de Constantinople, mais c’est un voyou venant du Manzûl [quartier réservé à la prostitution] »….ceux qui se soustrayaient au service ne le faisaient pas seulement par crainte d’affronter les coups de feu, mais pour échapper à la vie misérable que menaient les soldats. Les voitures et les trains étaient insuffisants à l’intérieur de l’Empire ottoman, ce qui obligeait le soldat à des marches à pied durant des jours et des nuits, nu, sans repos, sans nourriture. La Karavana [le repas] ne consistait qu’en un peu de lentilles ou de haricots… à part tout cela, on réservait au soldat arabe un traitement cruel. On l’appelait « Pis arabe », c’est-à-dire « sale arabe », ce qui le poussait à fuir le service et la vie misérable que l’on y menait.

Dès le début de la déclaration du Séfer Birlik, le gouvernement <p.220> séquestra toute sorte de draps utiles à l’armée, le bois, le fer, le fil, ainsi que toutes les draperies, les tissus écrus et tous les autres tissus qu’on estimait d’une certaine utilité. Ils s’emparèrent de même d’objets de luxe, tels que les parfums aromatiques et les tissus précieux. De même, le beurre, la laine et le cuir. Tout cela sans payer un seul para, ni donner reçu des biens séquestrés sous le nom de frais de guerre. étant donné la position centrale d’Alep dans l’empire, avec le chemin de fer qui la traversait vers Bagdad, les opérations de transport ne cessaient jamais. Les armées ottomanes – outre les armées allemandes et autrichiennes – envahissaient la ville.

En plus de tout cela, il y avait les réfugiés arméniens, affluant nu-pieds, sans vêtements, remplissant les ruelles et les boulevards. La police les poursuivait pour les déporter vers le désert. Chaque jour on en voyait qui mouraient par dizaine, en pleine rue. La mairie se chargeait de les enterrer. Souvent les affamés arrachaient le pain à ceux qui le portaient chez eux. On avait la coutume de brasser la farine à la maison et de la cuire au four. C’est pourquoi celui qui portait la pâte au four devait se préparer à résister aux voleurs.

Une livre de farine atteignit les trois medjidié (soixante piastres or), c’est-à-dire plus d’une demi-livre ottomane or… La population vivant dans le deuil et l’angoisse, car il n’y avait plus aucune famille qui n’eût au service un enfant, un frère ou un soutien. Les gendarmes circulaient dans les villages pour rassembler la jeunesse et l’enrôler, en sorte que les paysannes devaient travailler au lieu de leurs maris. La récolte diminuait de jour en jour, tandis que le besoin croissait à cause du grand nombre de soldats et des hôpitaux militaires…[On trouve des pendus dans les rues, déserteurs ou espions] Faute de propreté et de bonne alimentation, les poux se multipliaient et faisaient leurs nids, la gale se répandait, surtout parmi les réfugiés arméniens qui mouraient par dizaines dans les ruelles et les boulevards.. »5.

2. Ras ul-Aïn

Les principales informations sur Ras ul-Aïn sont fournies par Andonian, tant dans le fonds de Matériaux pour l’histoire du génocide6, que dans son livre Documents officiels concernant les massacres arméniens7. Mais le père Rhétoré et le père Armalé consacrent chacun un chapitre aux massacres de Ras ul-Aïn. On est ainsi en mesure de confronter ces <p.221> sources différentes et d’en noter les points de convergence et de divergence. Andonian donne « quelques informations relatives à Ras ul-Aïn »: « Construite sur les ruines de l’ancienne capitale mésopotamienne de Kapara, Ras ul-Aïn était un petit village tchétchène (sic) de vingt maisons qui prit une importance considérable avec la construction de la ligne de chemin de fer. Elle est devenue le siège d’une sous-préfecture. C’est là que le Khabour prend sa source [en fait, c’est là que se réunissent les deux rivières qui forment le Khabour].

Ras ul-Aïn est situé à huit heures de route de Véranchéhir. à trois heures du village se trouve Séfa, un camp de cinquante maisons tchétchènes ayant abrité la sous-préfecture qui est passée à Ras ul-Aïn quand la ligne de chemin de fer a été construite… Du village à Deir-es-Zor il y a six jours de route. Dans cette vaste étendue de désert, il n’y a seulement que trois groupes de villages – Séfa, Hassitché, Cheddadiyé – qui ont une population sédentaire. Les autres occupants sont des Arabes nomades. Toute cette région, de Ras ul-Aïn à Deir-es-Zor, avait 3 000 habitants, dont 1200 Tchétchènes et 1 800 Arabes8 ».

Le père Armalé présente différemment la ville : « La ville est sur les bords de la rivière Khabour. Ancienne ville byzantine conquise par les Arabes. Des communautés chrétiennes s’y installent. Puis la ville devient circassienne (sic). Avant la guerre, le baron allemand Max Oppenheim y conduit des recherches archéologiques. C’est un ami de Monseigneur Maloyan qu’il tient informé de ses travaux. Au début de 1915, il n’y a à Ras ul-Aïn qu’une centaine de chrétiens. Le kaïmakam les protège. Il arrête même trois Circassiens et les fait bastonner pour avoir attaqué des chrétiens »9.

Dans cette région à demi désertique, des membres de l’Organisation spéciale entrent en contact d’abord avec les Tchétchènes plus dociles, puis avec les Arabes. Ils leur proposent d’améliorer leur condition en s’emparant des biens des déportés et en enlevant des femmes et des enfants, le reste étant mis à mort. L’arrivée des convois se fait en deux temps : d’abord ceux venus à pied du Nord ; puis, à partir du début de 1916, ceux venus de l’Ouest, par le train. Andonian ignore dans quelles conditions les premiers ont été anéantis : « Se procurer des informations relatives aux premiers massacres de Ras ul-Aïn était devenu impossible. Les derniers fragments des convois de l’intérieur arrivés jusque là-bas avaient pour l’essentiel été entièrement massacrés. Il ne restait plus de témoins. Les quelques chanceux qui étaient parvenus à fuir avaient été <p.222> tués par la suite en d’autres lieux »10. Le père Armalé a recueilli quelques informations sur ces convois : « En septembre, les convois venus du Nord commencent à arriver : 1 500 Arméniens venus de Sivas, sans vêtements, assoiffés. Ils se précipitent dans la rivière pour boire. Ils avalent une trop grande quantité d’eau : 200 personnes meurent. Le lendemain, les soldats emmènent les survivants en les frappant et les tuent tous »11.

La seconde période de massacres commence en mars 1916 et s’achève en novembre de la même année. Elle concerne 30 000 personnes (selon Andonian, 70 000 selon Armalé). Presque toutes sont originaires de Turquie d’Europe et des provinces centrales ou occidentales d’Anatolie, ainsi que de Cilicie. Mais elle est précédée d’une longue période de calme, intermédiaire donc entre les premiers massacres opérés contre la volonté du kaïmakam et le maintien des déportés dans le camp. Les déportés sont arrivés par chemin de fer dès octobre 1915. Des tentes ont été installées dans les environs de la ville. Andonian donne le témoignage de J. Khéroyan, envoyé à la fin octobre 1915 sur ordre de Djemal Pacha, en qualité de préposé aux convois de déportés12. Arrivé à Ras ul-Aïn, il rencontre les deux responsables du sandjak et du caza : le mutessarif de Deir-es-Zor, Ali Souad bey ; et le kaïmakam de Ras ul-Aïn, Youssouf Zia bey. Ils l’accueillent cordialement : les deux hommes désirent installer les déportés dans des conditions correctes. Ils les protègent des incursions des Arabes du voisinage – un Arabe est même tué et sa tête, plantée au bout d’une lance, promenée dans le village. Pendant quatre mois les déportés vivent dans des conditions acceptables : on leur remet des subsides, ainsi que les dépôts envoyés par la poste, une impression de confort que relativisent cependant d’autres témoins arméniens interrogés par Andonian13. Un centre de regroupement, baptisé Souadié – en hommage à Ali Souad bey –, une sorte de quartier dans le village, est édifié pour les Arméniens qui ont quelques moyens : des marchés s’installent ; des artisans travaillent ; des fours sont construits pour faire du pain ; Souad bey fait même édifier un hôpital militaire par des architectes et maçons arméniens14.

Le vali d’Alep, Mustafa Abdulhalik – ancien vali de Bitlis nommé à Alep pour organiser déportations et massacres – dénonce à ses supérieurs <p.223> le comportement de Zia bey, qui se dérobe aux ordres qu’il lui donne. En février 1916, l’ancien vali de Van, Djevded bey, nommé vali d’Adana, se rend à son nouveau poste et passe par Ras ul-Aïn. Il s’étonne de la présence de 50 000 déportés arméniens et demande en haut lieu leur mise à mort15. C’est ainsi qu’au début de mars 1916, Zia bey est muté à Ramkalé (sur l’Euphrate, plus au nord). Un jeune homme originaire de Kotchana (en Roumélie), Kerim Refi, est nommé kaïmakam de Ras ul-Aïn. Les chefs des Tchétchènes sont convoqués à Alep – parmi eux, Hussein bey, maire de Ras ul-Aïn, qui s’illustrera lors des massacres par sa cruauté et sa cupidité. Abdulhalik leur donne l’ordre de collaborer avec le nouveau kaïmakam à la destruction du camp. Il les fait armer et les nomme officiellement gardes du corps des déportés lors de leurs transferts16. Le 17 mars, Refi bey fait encercler les tentes des déportés par ces irréguliers tchétchènes. Il interdit toute communication et il organise le départ par convois de la totalité des déportés. Les convois sont envoyés vers le Sud et massacrés, sur la route de Cheddadiyé – surtout au point où la rivière Djirdjib se jette dans le Khabour –, par des Tchétchènes et des Arabes.

Le père Rhétoré confirme ces informations, mais il brosse un tableau beaucoup moins idyllique que celui de Khéroyan : « Les déportés y trouvèrent d’abord des autorités humaines qui s’occupaient de leur subsistance, au moins pour le strict nécessaire ; souvent même elles les défendirent contre la rapacité des Tcherkesses17 établis dans le pays et qui étaient employés comme gendarmes… Malheureusement tout manquait en ce petit endroit pour hospitaliser tous les malheureux qui y furent jetés. Un moment ils s’y rencontrèrent environ 40 000. Ils étaient les épaves des convois comprenant des centaines de mille. Ces 40 000 déportés étaient pour la plupart des femmes et des enfants. On les fit camper hors du village, sous un soleil brûlant en été et sous la pluie en hiver. Quelques-unes seulement étaient abritées sous des tentes ou sous des cabanes construites avec quelques perches et des herbes du désert. Chez ces personnes épuisées par la fatigue, les privations et les chagrins, les moindres causes de maladie devenaient graves. Aussi une grande mortalité régna toujours parmi elles. Le typhus, qui est le balayeur des agglomérations de gens pauvres et miséreux, les ravagea et il n’y avait ni <p.224> médecin, ni médicament pour les secourir. La famine régna aussi parmi ces malheureux et on en vit se nourrir d’ordures »18. En quatre mois, de décembre 1915 à mars 1916, 13 000 à 14 000 personnes meurent de faim ou de maladie.

Cependant ni Rhétoré, ni Armalé, ni Khéroyan ne décrivent les étapes du processus de destruction des Arméniens de Ras ul-Aïn. Ils les rassemblent en un seul moment.

« Pour comble de malheur, écrit le père Rhétoré, le gouverneur de la province de Der Zor fut changé et l’homme de cœur dont nous avons parlé [Ali Souad bey] fut remplacé par un autre qui cherchait avant tout à plaire à ses chefs de Constantinople. Il leur représenta le camp de déportés de Ras ul-Aïn comme un foyer d’infection pour le pays, bien que le pays soit désert. De Constantinople, on l’autorisa à tout faire. D’un seul coup, 25 000 personnes furent tuées ou noyées dans la rivière Khabour qui arrose cet heureux pays. Ceci se passait au printemps de 1916 »19.

« Au début de mars, écrit Armalé, Refi bey fait venir trois bandits circassiens, commandés par le plus cruel d’entre eux, Hussein bey. Il fait encercler le campement et il ordonne à un premier groupe d’Arméniens de quitter immédiatement les lieux. Ils les conduisent jusqu’au Khabour, où ils les égorgent. Puis ils s’emparent de leur argent et de leurs vêtements. Ils retournent ensuite aux tentes et emmènent un second groupe au pied de la montagne, qu’ils tuent. Semaine après semaine, les tentes des Arméniens sont vidées de leurs occupants. Ils tuèrent environ 70 000 personnes. Seuls quelques déportés parvinrent à échapper aux griffes des Circassiens »20.

Selon Khéroyan, le camp est presque entièrement vidé le 23 avril – le quartier de Souadié est vidé le 11 avril. Il ne reste plus que quelques centaines de personnes. En mai, «…ceux qui s’abritaient dans des fermes tchétchènes furent également rassemblés, ainsi qu’une partie des ouvriers [qui construisaient] l’hôpital, pour être expédiés dans l’abattoir humain appelé Cheddadiyé… à cette époque, des évadés de Deir-Zor nous ont dit que Ali Souad bey avait été démis de ses fonctions et que son successeur était un fauve sanguinaire encore pire que le sous-préfet de Ras ul-Aïn »21.

Le livre d’Aram Andonian, ordonné autour de la documentation que lui a vendu Naïm bey, reconstitue les étapes successives des massacres <p.225> de Ras-ul-Aïn22. Les auteurs précédents n’ont pas noté le décalage entre la nomination de Zia bey (mars 1916) et celle de Salih Zeki, qui remplace Ali Souad bey, révoqué (juillet 1916). Andonian rencontre Zeki à Alep en juillet à l’hôtel Baron. Avant l’arrivée de Zia à Ras ul-Aïn et de Zeki à Deir-es-Zor, des convois quittent régulièrement ces lieux de regroupement, mais ils arrivent à destination : «…[à Ras ul-Aïn] les déportés sont à nouveau rassemblés en quatre convois : deux vont à Deir-es-Zor, deux à Mossoul. Les déportés y arrivent sains et saufs et envoient des lettres à leurs parents pour les rassurer »23.

« Avant l’arrivée de Zeki à Zor, un convoi de près de 2 000 personnes avait été expédié par Mossoul. Après un périple d’un mois, effectué dans d’effroyables souffrances et nécessitant habituellement huit jours de route, ils étaient parvenus dans les environs de Sindjar [à mi-chemin entre Cheddadiyé et Mossoul]. Lorsque Zeki qui venait d’arriver [donc en juillet 1916], apprit ce qui s’était passé, il télégraphia immédiatement pour qu’on ramène ces déportés, en disant qu’ils seraient tous renvoyés dans leurs foyers. Ils crurent aux propos de ce nouveau venu et revinrent à Zor où ils s’installèrent [dans le camp] situé à l’extrémité du pont… Ce n’est que quinze jours après que les expéditions de convois commencèrent, y compris pour ces déportés »24.

Il apparaît donc qu’en février 1916, alors que les massacres sur place et la déportation de la population arménienne sont terminés, le gouvernement – en tout cas Talaat et Enver – veut en finir avec les regroupements de déportés en Syrie du nord et en Cilicie. Il démet les fonctionnaires réticents et les remplace par des « hommes de confiance ». Le premier camp liquidé est celui de Ras ul-Aïn. Mais lorsqu’en juillet Zeki arrive à Deir-es-Zor, il doit tuer 200 000 personnes et il n’a pas assez de personnels pour y parvenir. Il réquisitionne alors les tueurs tchétchènes de Refi bey, son subordonné, ce qui offre un répit aux 200 à 300 familles arméniennes qui survivent à Ras ul-Aïn. Mais, même avec l’aide des Tchétchènes, Zeki ne parvient pas à liquider les déportés de Deir-es-Zor. Il sollicite alors l’aide des tribus arabes qui acceptent, en échange des vêtements des victimes25.

D’autres déportés sont encore envoyés à Ras ul-Aïn et le mouvement reprend. Le père Rhétoré raconte : « En août 1916, les autorités de Mardin recevaient l’ordre d’expédier à Ras ul-Aïn 300 déportés <p.226> d’Angora, d’Adana et d’autres lieux qui étaient internés au Calaa ; ces malheureux sont exterminés en arrivant à destination. En septembre, 5 000 Zeïtouniotes qui étaient gardés à Alep, sont envoyés à Ras ul-Aïn ; on les expédie à Chidaddi [Cheddadiyé] où ils sont exterminés. Tous étaient des jeunes gens, la fleur du pays. Un Tcherkesse qui se trouvait dans ce massacre, l’a raconté en s’apitoyant, lui tueur d’hommes, sur la mort de cette jeunesse vigoureuse dont chacun, disait-il, aurait facilement tué dix d’entre nous, s’il n’avait été désarmé. Le mudir de Chidaddi, écœuré d’être à la tête d’un pays qui devenait un centre d’exécution de chrétiens, se démit de ses fonctions. à sa place on mit un Tcherkesse qui, au contraire, fut enchanté de diriger de telles opérations. Mais il le fit maladroitement en exécutant aux portes même de la petite ville. Il fit massacrer ainsi 12 000 personnes dont les corps restèrent sans sépulture, pourrissant au soleil et empoisonnant l’atmosphère, si bien qu’à cause des morts, les vivants furent obligés d’évacuer le pays.

à la mi-septembre 1916, 250 Arméniens travaillaient au chemin de fer près de Ras ul-Aïn, sous la direction des Allemands, qui leur avaient dit « Venez travailler chez nous, nous vous défendrons en cas de besoin », des hommes et des jeunes gens échappés de divers convois et qui erraient dans le désert. Ils étaient venus avec confiance. Puis, à la date indiquée plus haut, des Tcherkesses arrivent avec l’ordre de les massacrer et les Allemands ont laissé faire.26 »

Une autre vague de déportés venus d’Intilli arrive à Ras ul-Aïn. Intilli est un autre centre de regroupement de déportés – 50 000 personnes – situé sur le chantier de construction du tunnel de chemin de fer du Taurus. Comme à Ras ul-Aïn, les ingénieurs allemands emploient des milliers d’ouvriers arméniens, qui sont parvenus à rester là avec leurs familles. Djevdet, lorsqu’il achève son voyage vers Adana, passe par Intilli et donne l’ordre, une fois encore, d’en finir avec ce centre. Les Arméniens sont tués sur place ou déportés vers Ras ul-Aïn, mais presque tous égorgés en cours de route. Ils sont 500 à arriver à Ras ul-Aïn. à ce moment, les Tchétchènes reviennent de Deir-es-Zor où ils ont achevé leur travail. Ils regroupent les déportés qui restent, dont ceux venus d’Intilli, et les dirigent vers Cheddadiyé où ils sont assassinés en même temps que les derniers Arméniens survivant de Deir-es-Zor27.

Avec ce dernier massacre, perpétré en décembre 1916, s’achève la liquidation des 300 000 Arméniens qui survivaient encore dans des camps – seuls restent vivants les déportés internés dans les camps de Syrie <p.227> du sud et de Palestine dont Djemal refuse la liquidation. La boucle se referme à Cheddadiyé où se rejoignent dans la mort les deux groupes de déportés : ceux venus du Nord, traversant le vilayet de Diarbékir ; ceux ayant suivi la boucle de l’Euphrate, à l’Ouest, de Malatia, à Alep et Deir-es-Zor. Il reste cependant, un peu plus à l’est, des refuges possibles : Mossoul et le Sindjar.

3. Mossoul

Cette ville de 70 000 habitants est le chef-lieu du vilayet et du merkez-sandjak du même nom. La province de Mossoul s’étend sur 300 000 km2 au nord de la Mésopotamie, au sud du plateau arméno-kurde (vilayet de Diarbékir et de Van), entre le désert de Syrie (sandjak de Deir-es-Zor) et la Perse, au nord du vilayet de Bagdad. Mossoul est située sur la rive droite du Tigre, au cœur d’une immense plaine traversée de rivières ensablées, sans grandes cultures, parcourue par des troupeaux appartenant à des tribus nomades. Sa population est en majorité arabe, kurde et turcomane.

Lorsque la guerre éclate, le docteur Rechid est vali de Mossoul. Après sa nomination à Diarbékir, le mutessarif d’Ourfa, Ali Haïdar bey, le remplace, comme gérant du vilayet. Il se maintient à ce poste durant toute la guerre, jusqu’en 1919 où il est nommé vali de Van. Haïdar bey contribue, ainsi que l’affirment tous les témoins, à sauver la vie des milliers de réfugiés qui s’entassent à Mossoul en contrevenant aux ordres qu’il a reçus. Il n’en est pas moins un serviteur dévoué du gouvernement. à partir du 23 juin 1915, il prend la tête d’une troupe ottomane qui, opérant en tenaille avec les Kurdes Artachi au nord, attaque le réduit nestorien du Hakkari, jugé jusqu’alors inexpugnable. Au cours de cette expédition punitive, il détruit le village nestorien d’Achita et fait mettre à mort le frère du patriarche, Hormezd Shemonaya qu’il détient en otage28. Cette attaque amorce l’évacuation en bon ordre des achiret nestoriens vers les pâturages d’été, puis vers la Perse. Cette opération lui vaut la confiance du gouvernement qui le nomme vali de Mossoul et lui accorde le titre de Pacha.

Ali Haïdar refuse d’obéir aux instructions venues de Constantinople ordonnant la mise à mort des Arméniens. Ce sont, pour lui, des réfugiés comme les autres et il assure leur subsistance. Les bonnes relations qu’il entretient avec le patriarche chaldéen, Joseph Emmanuel II Thomas, expliquent également cette attitude. à partir de l’été 1915, les convois de <p.228> réfugiés arméniens venus du Nord arrivent à Mossoul dans un état de détresse extrême. Quelques-uns viennent de Mardin, de Djezireh et de Séert. Les premières femmes, venues de Séert, sont installées dans la maison du délégué apostolique et habillées de neuf par le consul allemand, Holstein. Le vali ordonne à ses subordonnés de ne pas molester les Arméniens. Il laisse aux chaldéens et aux syriens catholiques le soin de les prendre en charge. Le père Rhétoré rapporte cependant un « incident regrettable » commis par un fonctionnaire ottoman : « Une caravane de femmes venant du Nord, au nombre de 25 000, arriva à Mossoul après plusieurs mois de marche, réduite au nombre de 6 000 personnes, par suite des massacres en route, de rapts et de morts de faim, de fatigue ou de maladie. Un certain nombre de ces femmes fut logé dans le bâtiment de la Délégation apostolique et un certain Ali bey, yavour [secrétaire] du vali, eut la direction de ce refuge. C’était un misérable qui se servait de sa position pour opprimer les réfugiés et leur imposer toutes les hontes. Il y avait dans cet établissement un puits desséché dans lequel on trouva plus tard les cadavres de 48 femmes. Ces malheureuses s’y étaient-elles précipitées de désespoir en voyant leur sort et leur honte ? On croit plutôt que leur chef, Ali bey, les y avait précipitées pour éteindre à jamais les voix qui auraient pu publier quelque jour les crimes auxquels il se livrait »29.

Lorsqu’en novembre 1915, Halil, l’oncle d’Enver, nommé à la tête de la VIe armée ottomane chargée de protéger Bagdad, passe par Bagdad, il donne l’ordre de déporter les Arméniens qui y sont réfugiés. Haïdar parvient à ne pas obéir à ses instructions.

Le témoignage le plus détaillé sur la situation des chrétiens de Mossoul est apporté par le directeur de l’école de l’Alliance israélite universelle, David Sasson30. Témoin des événements, il tient la direction de l’Alliance informée de sa situation dans plusieurs lettres rédigées en 1919. Pendant la guerre, explique-t-il, la population de Mossoul double presque : elle passe de 70 000 à plus de 125 000 habitants. Les réfugiés viennent de tout l’empire. Ce ne sont pas seulement des Arméniens, mais aussi des chrétiens d’autres rites et des Kurdes. Comme les autres témoins, David Sasson constate que la mortalité est d’abord le fait des épidémies de typhus, de choléra et de paludisme. Amenées autant par les réfugiés que par les soldats ottomans et allemands, ces épidémies sont <p.229> surtout la conséquence des massacres : « 1915 vit le massacre des Arméniens ; 1916 vit, ô vengeance divine ! l’éclosion d’une épidémie effroyable. Les cadavres arméniens qui se trouvaient abandonnés en pleins champs, ceux qu’on jeta imbécilement dans les eaux nourricières du Tigre, exhalaient dans leur décomposition fétide des germes vengeurs de maladies inexorables qui fauchèrent hélas toute une population innocente. Ce furent la fièvre typhoïde, la fièvre paludéenne, la fièvre jaune, le choléra. L’exode ininterrompu des déportés et des émigrés amena avec lui le typhus exanthématique, la plus terrible des calamités, qui décima la population »31.

Ces épidémies contribuent à alourdir le climat de suspicion. Le vali fait son possible pour rassurer et soulager la population, mais ses subalternes s’en prennent souvent aux chrétiens. Chaque jour des soldats arrêtent des chrétiens, les conduisent devant des tribunaux militaires où ils sont condamnés à la pendaison ou à des peines de prison. En dépit de ces mauvais traitements, en 1916 et au début de 1917, Mossoul reste un lieu de refuge pour les Arméniens qui ont pu y parvenir. La prise de Bagdad par les Anglais en mars 1917 provoque une brutale aggravation de la situation. Les troupes turques, les missions militaires allemandes et autrichiennes, les fonctionnaires turcs en fuite avec leurs familles se replient sur Mossoul, ce qui entraîne une flambée des prix, en particulier du blé : « Le manque de céréales n’était pas tel qu’il eût pu occasionner une pareille famine si les autorités locales avaient su administrer la région et imposer un frein à la cupidité des propriétaires terriens. Mais ceux-ci, riches propriétaires de vieille souche arabe, beys et pachas de longue date, membres eux-mêmes de la municipalité et du conseil administratif, jouissaient d’une grande influence et des raisons d’ordre politique, paraît-il, obligeaient les autorités à les ménager […] Et pendant que le monde mourait, pendant que le pain se vendait à trente, puis à trente-six francs le kilo, beaucoup de greniers enfouis dans le sol regorgeaient de grain que les propriétaires vendaient clandestinement aux pauvres pères de famille au prix qu’ils voulaient bien fixer eux-mêmes »32.

Après la prise de Bagdad, le gouvernement réquisitionne les écoles, les églises, les séminaires. L’école de David Sasson est transformée en une infirmerie pour les soldats.

Selon Monseigneur Jean Naslian, l’attitude des soldats autrichiens mérite d’être soulignée. Plus corrects que les soldats allemands, ils distribuent des denrées alimentaires et collectent des dons pour venir en aide aux réfugiés. La famine aurait fait plus de ravage chez les réfugiés <p.230> kurdes que chez les réfugiés arméniens, parce que les femmes arméniennes, survivantes des convois, travaillent dans des maisons riches comme domestiques. D’autres se cachent sous des noms arabes, se font passer pour des musulmanes et aident leurs compatriotes. Cette solidarité chrétienne et juive permet à plusieurs réfugiés arméniens de survivre. Les boulangers, les domestiques des hauts fonctionnaires turcs, des Arméniennes mariées à des syriens catholiques ou des chaldéens, des employés des recherches pétrolières continuent à aider les réfugiés jusqu’à la fin de la guerre. Leur situation reste néanmoins précaire. Plusieurs réfugiés tentent de rejoindre les troupes anglaises qui occupent Bagdad : ceux qui sont repris sont pendus33. En 1917, Enver vient inspecter les troupes de Mossoul. Il fait diviser les réfugiés en deux groupes : l’un est parqué dans un camp, l’autre envoyé à Deir-es-Zor et exterminé. Les mauvais traitements des soldats, les épidémies, la famine provoquent la mort de plus du tiers des chrétiens de Mossoul, habitants et réfugiés.

La famine ne cesse de s’aggraver jusqu’à la prise de Mossoul par les Anglais, le 1er novembre 1918 – le lendemain de l’armistice de Moudros.

4. Le Sindjar

L’arête montagneuse du Sindjar est peu élevée – son sommet est à 1 460 mètres –, mais grandiose dans son isolement. Elle se dresse au-dessus du désert de Mésopotamie, dernier relief au sud du Kurdistan, tendu d’est en ouest, à l’ouest de Mossoul. C’est un plateau calcaire percé de nombreuses grottes. De nombreuses sources en naissent : « Ses flancs arrosés d’eau vive s’ornent de dattiers et de grenadiers »34. Ces eaux se drainent dans le Khabour dont la plaine prolonge d’est en ouest la chaîne du Sindjar. Sur un plan administratif, le Sindjar est un caza du merkez-sandjak de Mossoul. Il possède un seul nahié – Tell Afar – et soixante-douze villages, une seule ville, Balad, résidence du kaïmakam. La population du caza est en 1884 de 18 000 habitants dont plus de la moitié sont Yézidis35.

Le Sindjar est connu depuis l’antiquité. Les Assyriens le franchissent au cours de leurs campagnes contre les tribus du Nord. Mais son nom n’apparaît qu’aux premiers siècles de l’ère chrétienne lorsque le roi de Perse, Sapor, combat les légions de Rome. En 360, Constance perd cinq légions dans le Sindjar. Dès 630, un évêché jacobite dépendant du <p.231> maphrian de Tagrit y est ouvert. Plus tard, un évêché nestorien y est installé. C’est pourquoi le pays est couvert de ruines de couvents et d’églises qui portent des inscriptions en syriaque. Les Yézidis s’y installent au XIIe siècle.

Les légendes les plus fantaisistes sont rapportées au XIXe siècle par les voyageurs européens sur les Yézidis, baptisés péjorativement par leurs ennemis : « Adorateurs du diable ». En fait la secte kurde des Yézidis est l’une des nombreuses sectes ésotériques qui témoignent de la survivance à côté du soufisme du paganisme pré-islamique et du zoroastrisme iranien36. Comme les nestoriens du Hakkari et les jacobites du Tur Abdin, ils ont trouvé refuge dans une montagne, au milieu des steppes kurdes et arabes. à l’origine, le yézidisme est une hérésie de l’islam, fondée au XIIe siècle par un mystique soufi d’une totale orthodoxie sunnite, Cheikh Adi (1073-1162). Aux XIIIe et XIVe siècles, le yézidisme est la religion nationale du Kurdistan, dans le Bohtan, le Haut-Tigre et le Sindjar. Dès la conquête ottomane, ils sont persécutés. En 1838, ils sont en partie exterminés : on les enfume dans les grottes où ils se sont réfugiés et on vend leurs femmes comme esclaves. Le dernier massacre de Yézidis a lieu en 1892 près de Mossoul.

Les Yézidis sont d’origine kurde. Leur religion est un syncrétisme influencé par la secte ismaélienne – elle-même dérivée du chiisme. Les sunnites, comme les chiites, détestent les Yézidis qu’ils accusent d’avoir assassiné les fils d’Ali, Hassan et Hussein. La tradition islamique affirme qu’un Yézidi déroba un des clous de la croix du Christ et que la secte le vénère. C’est parce que les Yézidis respecteraient les croyances chrétiennes qu’ils accueillent volontiers les chrétiens alors qu’ils évitent les musulmans. Leur religion est proche du manichéisme. Comme l’hérésiarque Manès, ils reconnaissent les deux principes du Bien et du Mal, mais ils respectent le diable. Ils ne le vénèrent pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’ils croient que cet ange déchu peut un jour être réhabilité. Dans l’hypothèse de ce changement de statut, ils refusent d’en être les détracteurs. Pour eux, Dieu est le créateur du monde, et sept anges en sont les conservateurs. Le chef de ces anges, le melek Taous – le « dieu-paon », oiseau à tête de coq –, est identifié au diable, mais on ne prononce jamais son nom. Leur chef suprême, le grand cheikh, réside à Cheikh Adi, un village situé au nord-est de Mossoul, près d’Alcoche. C’est là que se trouve le tombeau de cheikh Adi et que les Yézidis se rendent chaque année au début de l’été en pèlerinage. La dignité de grand cheikh est héréditaire, portée par les descendants de cheikh Adi. La transmission du rite et des prières est orale et les prêtres les transmettent <p.232> de père en fils. Les Yézidis pratiquent une sorte de baptême qui consiste à plonger l’enfant dans un réservoir sacré. Ils donnent au vin le nom de « sang de Jésus-Christ » et, lors des cérémonies, les assistants boivent successivement dans un calice. Les Yézidis ne doivent pas s’habiller en bleu, ni en rouge, les prêtres sont en noir et les autres fidèles en blanc. Les hommes portent des chemises ouvertes sur le devant ; les femmes sont vêtues de chemisettes et de caleçons blancs et portent de hautes bottes de maroquin jaune37.

Les Yézidis parlent le kurde. Ce sont des cultivateurs et des éleveurs. Ils sont organisés en tribus – une cinquantaine dans le Sindjar. Selon le père Armalé, les rôles sont répartis selon une hiérarchie précise : le grand cheikh est le premier ; le second ne boit jamais d’alcool et une personne qui a bu de l’alcool ne peut entrer dans sa maison ; le troisième, qui porte une chaîne et un bâton, est chargé de la prière et de l’enseignement ; le quatrième traite les affaires des mariages ; le cinquième est chargé de récolter les aumônes dans la région ; les amis du cinquième s’appellent les pauvres et ce sont les derniers des Yézidis ; les amis du sixième doivent jeûner quarante jours et vont en pèlerinage au tombeau de cheikh Adi – on les appelle les ânes de cheikh Adi38.

S’il est bien difficile de faire la part de la légende et de la vérité dans les pratiques et les rites des Yézidis, il est par contre établi que le Sindjar est, pendant la guerre mondiale, le seul lieu de refuge pour les Arméniens parvenus en Mésopotamie, le seul endroit où ils sont assurés d’être accueillis et protégés. Un seul homme, Hammo Chero – Chero, de la tribu Hammo –, le maître du Sindjar, en dépit des risques qu’il court, reçoit, installe et nourrit des centaines de chrétiens, des Arméniens en majorité. Il est le principal artisan de leur survie. La plaine autour du Sindjar est parcourue par les tribus arabes des Taï et des Chammar qui, surtout les Chammar, participent aux massacres et aux pillages. Dès 1914, des déserteurs chrétiens gagnent le Sindjar pour fuir la conscription. Lorsqu’au printemps 1915, les nouvelles des massacres se répandent dans le vilayet de Diarbékir, des jeunes gens continuent de se réfugier au Sindjar où le cheikh Hammo Chero les accueille généreusement. Il leur réserve des maisons et des tentes et les nourrit. C’est ainsi qu’en juin, Monseigneur Maloyan se voit offert de gagner le Sindjar, proposition qu’il rejette pour demeurer au milieu de ses fidèles. Monseigneur Addaï Scher, évêque chaldéen de Séert, accepte, mais il est reconnu et tué39. Au début de juillet, les réseaux d’évasion vers le Sindjar s’organisent, <p.233> à partir de Nisibe et de Ras ul-Aïn. Les convoyeurs sont des Arabes ou des Circassiens. Ils se font payer, mais, en règle générale, ils respectent leur contrat – à quelques exceptions près, comme celle de Youssef Khoderchah [récit M. 6b]. C’est ainsi qu’à partir du printemps 1915, plusieurs centaines de chrétiens affluent au Sindjar sans être refoulés.

Les récits des rescapés montrent ce que représentait pour eux le Sindjar et dans quel état ils y parvenaient : « Touma, fils de Raphaël Boussik, fuit Véranchéhir vers le Sindjar. Les Kurdes de Hussein Kandjo le traquent et le blessent à l’épaule, mais il parvient à leur échapper et à se réfugier chez les Arabes de la tribu Ansarieh. Lorsqu’il tente de gagner le Sindjar, un Kurde le repère : il est à nouveau blessé, mais il parvient au Sindjar. Là, il est atteint du typhus. Il survit encore quelques mois et meurt à trente-neuf ans… »40

« [Rachel Hadji-Youssoufian, de Sis, est dans un convoi de déportés de Mardin. L’une des rares survivantes de son convoi, elle vit dans la tente d’un cheikh arabe et le supplie de la conduire au Sindjar. Le cheikh accepte, mais il exige que son fils de seize ans, sa fille de huit ans, ainsi que sa sœur et sa nièce restent auprès de lui. Elle peut néanmoins partir avec ses plus jeunes enfants]… Notre hôte arabe nous emmena à Zendjar-Dagh [Sindjar]. Il s’y trouvait une tribu de Yézidis qui nourrirent plus de 200 Arméniens, filles, femmes, hommes qui s’étaient tous échappés de chez les Arabes. Comme j’avais des petits enfants, ils me donnèrent une maison séparée : c’étaient des gens extrêmement généreux. Mais où qu’ils soient, les Arméniens rencontraient le malheur. Une famine terrible se produisit. Nous avons vécu pendant quatre mois en mangeant de l’herbe. Nous savions qu’en restant là nous allions mourir de faim. Aussi avons-nous pris nos enfants sur le dos et avons nous repris notre route… »41

« Yakoub, le fils de Saïd Terzibachi, a sept ans. Il est déporté avec sa mère et sa sœur dans un convoi de 200 personnes. Tous sont jetés vivants dans une citerne, à l’exception des trois Terzibachi – la mère, Suzanne, la fille, et Yakoub – qui se sont réfugiés dans une citerne vide. Ils voient les assassins jeter du bois et de la paille sur les corps entassés, verser du pétrole et y mettre le feu. Avec quelques personnes que le feu n’a pas atteint, ils sont les seuls rescapés. Des Arabes viennent, leur lancent des cordes et les sortent de la citerne. Ils en égorgent quelques-unes et jettent les autres dans une autre citerne. Il ne reste que cinq femmes et le petit Yakoub. Sa sœur est parvenue à s’enfuir jusqu’aux tentes des Arabes du Khabour après avoir mangé de l’herbe pendant six mois. Son oncle, <p.234> Abdelmassih, la trouve et l’amène à Deir-es-Zor. Suzanne et Yakoub errent dans le désert : elle est blessée à l’épaule ; lui à la tête. Ils gagnent le Sindjar. En 1918, elle ramène son fils à Deïr es-Zor, retrouve sa fille et tous trois partent à Alep42 » [voir également récit Si 1].

Le père Joseph Tfinkdji, prêtre chaldéen de Mardin, parvient au Sindjar le 5 octobre 1915, alors qu’une épidémie de typhus éclate. Des cheikhs yézidis, craignant la contagion, contraignent les réfugiés à quitter leurs maisons. Ainsi, le cheikh Achour de Mamissa regroupe tous les chrétiens en un seul lieu pour qu’ils y meurent. Apprenant cela, le cheikh Hammo convoque Achour et lui propose de diviser le village en deux parties : on regrouperait les habitants dans une moitié jusqu’à ce qu’ils guérissent. Il est cependant difficile de soigner les malades, le Sindjar étant coupé de Mossoul et de Mardin où l’on pourrait se procurer des médicaments. Vingt personnes meurent, en dépit des soins que leur prodigue le père Tfinkdji qui prend des risques, transportant lui-même les cadavres pour les enterrer. Achour et les habitants de Mamissa décident de chasser les chrétiens. Hammo Chero les accueille et leur réserve un emplacement sur une colline en face de son village. Ils y construisent des cabanes en chêne pour s’abriter provisoirement, en attendant l’hiver. Il les aide à construire des maisons en briques. Ils ont même un lieu de prière où le père Tfinkdji célèbre des offices. En mars 1916, des convois arméniens partis de Cheddadé et de Deir-es-Zor arrivent au pied du Sindjar. Ils doivent disparaître dans le désert de Mésopotamie. Des Yézidis attaquent le convoi. Ils enlèvent les femmes et les enfants et les confient aux chrétiens réfugiés dans leur montagne. Ces enfants sont agonisants : sans vêtements, nu-pieds, affamés, squelettiques. Les chrétiens les soignent et remercient leurs hôtes de les avoir sauvés. Un petit groupe de Mardiniens, rescapés de Cheddadé, arrive au Sindjar. Parmi eux se trouve Suzanne, la femme de Saïd Terzibachi. Elle est incapable de parler, tant elle a souffert. Les chrétiens la soignent et elle retrouve la santé. Ce sont 300 Arméniens qui en mars 1916, sont accueillis au Sindjar.

Le nombre des réfugiés augmente sans cesse. Ils partagent ce qu’ils ont et collectent de l’argent pour les nouveaux arrivants. Parmi les donateurs, quelques notables : Elias Malo, Abdelkarim Karagulla, Elias Chouha [homonyme d’Elias Chouha, mort le 11 juin 1915]. Lorsque l’été arrive, ils travaillent dans les vergers et les vignes pour gagner de quoi survivre. Certains font parvenir à Mardin des lettres à leurs familles pour se faire envoyer des aiguilles, du sucre et de l’argent. Ils vont alors d’un village à l’autre les échanger contre du blé, de l’orge, des lentilles <p.235> pour eux et les nouveaux arrivants. Mais le prix des céréales augmente de façon exorbitante en raison de la spéculation à Mossoul. La montagne est menacée de famine. Les Arméniens se rendent alors chez les Arabes de la tribu Taï, au mépris des risques encourus, pour se procurer les céréales nécessaires à leur survie. Hammo Chero admire leur solidarité. Il s’étonne de les voir se procurer des vivres alors que les Yézidis qui ont des terres et les cultivent manquent de céréales. Certains Yézidis décident de voler la nourriture des chrétiens. Hammo Chero les en dissuade. Il fait annoncer par le crieur public que « celui qui usurpe ou vole quelque chose aux chrétiens sera exproprié et exilé » et il met sa menace à exécution.

En octobre 1916, le père Tfinkdji décide de rentrer à Mardin. Il se fait remplacer par un laïc, Fardjallah Kaspo. Hammo Chero lui promet de continuer à protéger les chrétiens et à les secourir selon ses moyens. Ainsi un lieu de culte improvisé permet aux chrétiens réfugiés dans le Sindjar de se réunir et de célébrer des offices sans prêtre. Les chrétiens respectent les coutumes des Yézidis : ils s’interdisent de blasphémer, d’évoquer le diable, de boire de l’alcool. La colonie construit soixante maisons, dont une plus grande aménagée en hôpital. Fardjallah dirige la communauté : il rassemble les dons et les aumônes, organise les soins, collecte les vivres et les distribue. Malade, il meurt quelques mois après.

Au printemps 1917, après la prise de Bagdad par les Anglais, des Arabes montent au Sindjar proposer aux chrétiens de les conduire à Bagdad moyennant trois livres par personne. 30 Mardiniens les suivent. Ils atteignent Bagdad et font parvenir des messages à leurs amis pour les rassurer. De même des nouvelles parviennent de Mardin : des parents disent aux réfugiés du Sindjar qu’ils peuvent rentrer, que le risque est moindre. La plupart des réfugiés hésitent à quitter le Sindjar. Au cours de l’été 1917, certains se rendent à Tel Alif, El Derbassieh pour être employés au chemin de fer, dont la construction se poursuit et gagner de l’argent pour aider leur famille réfugiée dans la montagne.

En mars 1918, un corps d’armée ottoman est au pied du Sindjar, résolu à en finir avec ce réduit rebelle. Le commandant ottoman exige d’Hammo Chero qu’il lui remette ses armes et les chrétiens qu’il protège. Le cheikh est indigné : il ne peut livrer des personnes auxquelles il a promis son hospitalité : « C’est une question d’honneur. Je ne rendrai personne tant que mes yeux verront. Après que moi et mes enfants auront été égorgés, que les Turcs fassent ce qu’ils veulent. Le commandant demande nos armes. C’est stupide. Si nous les lui remettions, nous serions leurs proies. » Hammo Chero convoque les cheikhs de la montagne et leur transmet les ordres du commandant. Il leur propose de rejeter <p.236> cette demande. Mais l’assemblée est partagée : les uns proposent de résister ; les autres de se rendre. Hammo Chero exige un accord unanime. Les cheikhs se retirent dans deux villages voisins pour délibérer. Hammo Chero n’attend pas leur réponse. Il prend un petit groupe d’hommes, parmi les plus pauvres de son village, et part harceler les soldats turcs. Il trouve un corps de soldats se reposant dans un khan au pied de la montagne et l’anéantit. Dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques 1918, la troupe ottomane investit la montagne. Elle traîne un canon et envoie un obus sur Cheib-el-Kassem, puis la troupe progresse. Chero et ses hommes multiplient les embuscades, mais ils ne peuvent interrompre l’avance des soldats ottomans. Le cheikh se retire alors dans son village. Il convoque les chrétiens et leur conseille de quitter leurs maisons en emmenant de quoi se nourrir et de se diriger vers le sud. Les chrétiens partent en catastrophe, abandonnant tout. Les soldats atteignent Mamissa qu’ils pillent. Les maisons des chrétiens sont détruites.

épouvantés, les réfugiés gagnent les sommets de la montagne par des chemins d’accès difficile. Les soldats arrivent au village de Chero qu’ils pillent et incendient. Les Yézidis se rendent. Les Turcs installent des services de police et une administration dans le Sindjar qu’ils évacuent peu à peu. Les Yézidis se ressaisissent et harcèlent les soldats restés dans leur montagne. Ils en tuent quelques-unes et s’emparent de leurs armes. Les Turcs quittent le Sindjar. Les chrétiens poursuivent leur retraite jusqu’aux tentes des Arabes Taï qui les accueillent et les guident tant qu’ils les paient. Ils laissent sur place ceux qui n’ont plus d’argent ou sont incapables de marcher. Certains cependant restent au Sindjar et regagnent les villages où ils habitaient. Ils vivent dans la peur : « Ils sont comme celui qui est atteint par des flèches : à peine une blessure est guérie qu’il en reçoit une autre ». Le commandant ottoman, Mohyeddin bey, est arrêté sur dénonciation du cheikh Chero et condamné par le vali de Mossoul pour pillage. Il a le choix entre verser 2 000 livres ou effectuer des travaux forcés pendant cinq ans : on le verra travailler à la voirie avec des ouvriers dans les rues de Mossoul43. <p.237>

suite

1) Ce titre de chapitre est tiré du livre de Primo Levi, Les Naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1986.

2) Raymond H. Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens ottomans dans les camps de concentration de Syrie-Mésopotamie (1915-1916). La deuxième phase du génocide, Revue d’Histoire arménienne contemporaine ii, 1998.

3) Ibid., pp. 25-26.

4) Aram Andonian, Documents officiels concernant les massacres arméniens, Paris, Imprimerie Turabian, 1920. Lire également : Flavia Amabile, Marco Tosatti, I Baroni di Aleppo, Rome, Gamberetti editrice, 1998.

5) Ce récit est en arabe. Il est traduit en français dans Positio, pp. 364-368 et présenté à la suite du texte « Mardine, telle que je l’ai connue » (pp. 347-374), résumé dans le récit M5.

6) Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., pp. 107-120.

7) A. Andonian, op. cit.

8) Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., pp. 107.

9) Al qouçara, [tr. B.], p. 359.

10) Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., p. 108.

11) Al qouçara, p. 359 [tr. B.].

12) Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., pp. 110-115.

13) Onnig Bedrossian reconnaît : « On nous a habillés ; on nous a pas mal aidés. Les déportés les plus riches s’étaient fait construire des maisons dans la ville » (ibid., p. 116). Mais Zareh Ghougassian brosse le tableau d’un mouroir (ibid., p. 117-118).

14) Andonian (op. cit., pp. 39-40) précise qu’Ali Souad bey avait fait acheter près de Ras ul-Aïn une ferme qu’il faisait gérer par un personnage abject nommé Durri. Dans cette ferme il employait des déportés qu’il ne rémunérait pas.

15) A. Andonian, op. cit., pp. 44-45.

16) Ibid., pp. 46-47.

17) On trouve dans le témoignage de Zareh Ghougassian l’explication de la confusion opérée par les témoins entre Tcherkesses et Tchétchènes : « Le matin suivant, quand nous nous sommes levés, tout le camp était encerclé par des Tchétchènes. Ceux-ci sont un peuple musulman de Tcherkessie qui a émigré du Caucase où il aurait eu à souffrir des Arméniens… » ( Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., p. 118).

18) J. Rhétoré, pp. 278-279.

19) Ibid.

20) Al qouçara, [tr. B.], p. 359.

21) Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., p. 114.

22) A. Andonian, op. cit., pp. 38-54.

23) Al qouçara, [tr. B.], p. 359.

24) Témoignage d’Aram Zirékian, in Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., p. 177.

25) A. Andonian, op. cit., p. 48.

26) J. Rhétoré, pp. 281-282.

27) A. Andonian, op. cit., pp. 52-53. Sur Intilli, cf. Grégoire Balakian, 1915, Le Golgotha arménien, traduction en français inédite de J. Mouradian.

28) Joseph Alichoran, « Du génocide à la diaspora : les Assyro-chaldéens au XXe siècle », Istina XXXIX (1994) pp. 363-398 [ici, p. 374]. Je remercie Guillaume Aral de m’avoir adressé cet article.

29) J. Rhétoré, p. 291.

30) élisabeth Antébi, Les missionnaires juifs de la France. 1860-1939, Paris, Calmann-Lévy, 1999, pp. 230-238. L’Alliance a ouvert une école en janvier 1908. Une communauté juive de 20 000 personnes vit dans le vilayet de Mossoul. Son premier directeur est un Bulgare, Maurice Sidi. En 1912, un Persan, David Sasson, le remplace.

31) E. Antébi, op. cit., p. 234.

32) Ibid., p. 235.

33) J. Naslian, op. cit., vol. 1, pp. 346-347.

34). Malte-Brun, Géographie universelle, Paris, Gustave Barba, s.d. (vers 1850), chapitre « Turquie d’Asie », p. 15.

35) Vital Cuinet, op. cit., pp. 839-842.

36) Ibid.

37) Al qouçara, [tr. B.], pp. 372-378.

38) Ibid.

39)Cf. Livre II, récit Si.

40) Al qouçara, [tr. B.], p. 373.

41) Kévorkian, L’extermination des déportés arméniens, op. cit., p. 205.

42) Al qouçara, [tr. B.], pp. 375-378.

43) Ibidem.

 

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