RHAC II Partie II. Témoignages sur les camps de concentration de Syrie et de Mésopotamie

Témoignages sur Mounboudj

13 - ONNIG DONELIAN - (d'après le témoignage d')

Mounboudj*

C’est à une personne qui séjourna à Mounboudj, M. Onnig Donélian, natif du village de Déongéol, dans la région de Nicomédie [=Ismit], que nous devons les informations ci-après relatives à Mounboudj qui, durant les déportations, était devenu — sur consignes de Djemal pacha, je crois — un lieu de concentration pour les ecclésiastiques arméniens. [Aram] Andonian

Le voyage a été très facile d’Adana à Alep. Les gendarmes qui nous escortaient n’étaient pas des gens très bienveillants, mais nous n’avons pas eu de raisons majeures de nous plaindre. Ils touchaient du reste de l’argent en cours de route et étaient nourris par les [déportés] du convoi.

Lorsque nous sommes parvenus à Alep, d’autres déportés, expulsés d’autres régions, y étaient déjà arrivés. Quelque temps après, Djemal pacha ordonna que les curés arméniens soient envoyés à Mounboudj avec leurs familles. Cela donna aux policiers d’Alep l’occasion de faire la chasse aux membres du clergé, et ceux qui portaient des vêtements d’ecclésiastiques ont commencé à être interpellés dans tous les quartiers de la ville. Le plus souvent, on les amenait au poste de police dans des conditions dégradantes; et on ne leur accordait qu’un délai d’à peine quelques heures pour trouver un véhicule et se mettre en route avec leurs familles.

Parmi les premières personnes interpellées se trouvaient deux curés d’Adana, les PP. Garabèd Yérévanian et Yéznig Achdjian — ce dernier originaire de Palou —, le curé de Killis Vartan Tovmasian, le curé de Dört Yöl Mesrob Abouséfian et celui de Nigdé, le P. Hagop Baghdassarian. Ils furent emmenés dans la caserne de Kasr el-Haram où ils reçurent l’ordre de se mettre en route immédiatement. à peine eurent-ils le temps d’obtenir l’autorisation de rester à Alep durant la nuit et de ne partir qu’au matin.

Le curé de Killis, le P. Vahan avait récupéré une recommandation du vicaire épiscopal d’Alep, le P. Haroutiun Esayian, adressée au sous-préfet de Mounboudj. Cette recommandation était rédigée sur un papier officiel en tête duquel étaient imprimés les mots: Halep Ermeni Merhasahanessi (Prélature arménienne d’Alep). Arrivés à Mounboudj, à peine étaient-ils installés que le P. Vahan alla se présenter au sous-préfet, Nébih bey, muni de sa recommandation. Quand celui-ci vit, alors qu’il était en train de déplier le document, la référence [de l’expéditeur] mentionné ci-dessus, il le jeta immédiatement en hurlant: «Je ne connais ni nation arménienne ni prélature arménienne». Le P. Vahan, qui était également accompagné d’autres curés, lui répondit qu’ils n’étaient pas venus à Mounboudj de leur propre chef, mais tout simplement pour se conformer aux ordres donnés par Djemal pacha. Voyant que le sous-préfet avait du mal à admettre la réalité de cette objection, le P. Vahan ajouta que quoi qu’ils n’aient pas, à ce sujet, avec eux le moindre document officiel émanant des autorités, il est absolument certain que la préfecture d’Alep va directement écrire aux autorités de Mounboudj pour les informer des décisions prises à leur sujet. Nébih bey lui répondit fort en colère: «On ne m’a adressé aucun courrier à ce sujet et je refuse de vous accueillir. Vous allez retourner d’où vous êtes venus et même sur-le-champ».

Privés de moyens, les curés lui déclarèrent qu’ils étaient tout disposés à se soumettre [à sa décision], mais le prièrent de les autoriser à au moins passer la nuit à Mounboudj. Nébih bey accepta, non sans faire de grandes difficultés.

Fort heureusement, la nuit même le télégramme de la préfecture d’Alep, qui l’informait de la décision prise d’interner les curés et plus généralement les ecclésiastiques arméniens à Mounboudj, arriva.

Le jour suivant, le primat de Konia, Karékin vartabèd Khatchadourian, et celui d’Antakia, Movsès vartabèd, arrivèrent également à Mounboudj. Tous deux considérèrent de leur devoir de se présenter [au moins] une fois au sous-préfet. Ils me prirent avec eux [et] nous nous sommes rendus ensemble à la sous-préfecture, où se trouvait le kaïmakam qui refusa cependant de nous recevoir. Après avoir répété pourquoi nous étions là, il nous fit répondre que nous allions lui rendre visite dans sa résidence. Nous n’avons bien évidemment pas insisté et nous sommes allés chez lui à l’heure indiquée. Mais là non plus, il ne nous reçut pas. Karékin vartabèd en fut si contrarié qu’il ne sortit plus jamais hors de son domicile pour ne pas rencontrer cet homme inique.

La population de Mounboudj et, surtout, les fonctionnaires étaient pour la plupart antiarméniens. Je mentionne en particulier les suivants: Nébih bey, originaire d’Alep, sous-préfet ( kaïmakam ); Mahmoud Nédim, un Tcherkès, belediye reyisi ; Avni bey, commandant de la gendarmerie, Kör Ömer, tenancier de khan; Yakoub tchavouch, un Tcherkès; Nouri bey, originaire de Trébizonde, mal müdürü ; Hadji Ali effendi Atech oghlou; Husseïn effendi, un Tcherkesse, chef de convoi, qui fut plus tard directeur du camp de déportés de Meskéné.

Le nombre des exactions qu’ils commirent est considérable. Je signale les principaux.

Le kaïmakam Nébih bey. Il était extrèmement hostile aux Arméniens: il les battait, les emprisonnait, les torturait, faisait piller leurs biens. Ce monstre avait reçu l’ordre d’aller à Bab et d’y diriger l’expédition des convois de déportés du lieu. C’est bien sûr avec une grande joie qu’il s’y rendit et qu’il organisa avec la plus grande dureté les expéditions, en incendiant les tentes, en ordonnant aux gendarmes d’expulser les gens à coups de bâtons, de battre les gamins pour faire cesser leurs pleurs, provoquant ainsi la mort de nombre d’entre eux. Après avoir accompli ces actes barbares à Bab et fait expédier vers Zor tous ceux qui s’y trouvaient, il était rentré à Mounboudj, avec un butin assez important, et avait commencé à faire bâtir une demeure en obligeant les Arméniens à travailler gratuitement. Il soumit à un travail de forçat les femmes, les hommes et même les enfants ou les ecclésiastiques, en leur donnant pour seule rétribution un pain par jour.

Il leur hurlait à la figure: «Bande de traîtres ! vous vouler, paraît-il, fonder une Arménie. Votre capitale est à Meskéné: allez-y et fondez-y une Arménie.

Il enleva un grand nombre de jeunes filles vierges qu’il gardait comme concubines. Durant un certain temps — toujours en qualité de contrôleur des convois —, il alla à Meskéné et y répéta ce qu’il avait accompli à Bab. C’est au cours de ce voyage qu’il amena avec lui une famille arménienne originaire de Brousse qui avait une fille très belle. Une fois à Bab, il prit cette dernière pour femme.

Mahmoud Nédim. Celui-ci fut envoyé comme inspecteur à Seroudj où il organisa immédiatement des convois dans des conditions effroyables. Il hurlait aux Arméniens s’y trouvant «Dieu, c’est moi; je pends, je tue», en se moquant de ceux qui imploraient les cieux pour échapper à ses actes barbares [Note d’A. Andonian: «à son sujet, voir la section intitulée La ligne de l’Euphrate jusqu’à Deir-Zor». ]

Durant la formation des convois de déportés, il séparait les fillettes âgées de huit à dix ans qu’il ramena avec lui à Mounboudj et qu’il viola quelque temps après. Les Arméniens n’étaient pas les seules victimes de sa barbarie. Il se comportait avec la même agressivité et la même dureté à l’égard des Turcs et des Arabes.

Avni bey. Commandant de la gendarmerie, celui-ci était animé d’une haine toute particulière vis-à-vis des ecclésiastiques Arméniens. Un ordre de mobilisation des soldats étant arrivé, il arrêta également les curés et les expédia à l’armée comme soldats, ou plus exactement comme bêtes de somme, chargés des transports. Tous furent préalablement emprisonnés dans des conditions très dures, comme les P.P. Vahan Kéghatarian de Dikranaguerd [=Dyarbékir], Krikor Médzérétsian d’Hadjen, Garabèd Toutérétsian d’Hadjen, Yéghiché Ayvazian, du quartier stambouliote de Guédik pacha, et Garabèd Yérévanian d’Adana, qui réussit à sauver sa peau en versant un pot-de-vin de quinze livres or. Tous les curés ont protesté, mais il les expédia à l’armée sans prêter attention à cela.

Le Tcherkès Ömer Khandji. Tcherkesses ou Tchétchènes ont généralement eu une attitude très négative à l’égard des déportés arméniens. Sans exagération aucune, il est possible d’affirmer qu’il est difficile de trouver un Tcherkesse ou un Tchétchène dont le poignard n’a pas fait couler de sang arménien. Quant à ce délinquant d’Ömer, il se fit une grande réputation par ses pratiques barbares, comme l’enlèvement, le viol, le meurtre, la torture, etc. Il accomplit son dernier acte de sauvagerie le jour même de la chute d’Alep, en assassinant, à Mounboudj, le boulanger sassouniote Artin, alors que ce dernier était au travail, en prétextant que les pains qu’il avait envoyés chez lui étaient de la pâte.

Le Tcherkès Yakoub ç avuş. Ne se contentant de ses nombreux viols de vierges, il avait amené chez lui une jeune fille originaire d’Ismit prénommée Siranouch. Il la torturait ou la battait presque quotidiennement, mais la fille lui résista courageusement sans faillir jusqu’à ce que quelques jeunes gens arméniens parviennent à la faire fuir et à lui faire quitter la ville.

Le mal müdür Nouri effendi de Trébizonde. Celui-ci se fit également une grande réputation à la suite des enlèvements qu’il accomplissait. Il a violé nombre de femmes et de jeunes filles et il eut un rôle particulièrement déterminant dans la conscription des curés. Il fut aussi à l’origine du meutre de plusieurs déportés.

Hadji Ali Atèch oghlou. Un des hommes ignobles les plus connus de Mounboudj, auteur de plusieurs méfaits et d’enlèvements. Il gardait chez lui trois jeunes filles arméniennes qu’il prit avec lui et emmena, après l’armistice, à l’intérieur du pays.

Le Tcherkès Husseïn Avni. Son nom est déjà très bien connu, notamment des déportés du camp de Meskéné. C’était un grand corrompu et il avait enlevé un grand nombre de jeunes filles. L’organisation de convois lui donnait généralement l’occasion de [récolter] des pots-de-vin: il commençait par torturer les membres des familles démunies, afin que les riches soient terrorisés et ouvrent plus aisément leurs bourses.

L’expédition des orphelins vers les sites-abattoirs lui a procuré une réputation particulièrement sordide. Nombreux furent ceux qui l’avaient imploré pour qu’il laisse dans le camp ces petits immaculés. Il avait alors hurlé: «Qu’avez-vous dit ? Vous les considérez innocents !... Ce sont des enfants de vipères et c’est justement ceux-là qu’il faut exterminer».

Mérite également d’être évoqué ici le secrétaire d’un autre kaïmakam — Hamdi bey —, dont le nom m’échappe, car on l’appelait habituellement «Kiatib effendi». Ne supportant plus ses violences quotidiennes, une jeune fille arménienne qui se trouvait auprès de ce misérable finit par s’enfuir chez le P. Garabèd, où elle resta une nuit. Le lendemain, elle alla se réfugier chez le P. Yéghiché et, après y avoir également passé une nuit, disparut. Le secrétaire exigea du P. Yéghiché que la fille [lui soit rendue] et, sous ce prétexte, le bastonna en public dans le marché. Le curé alla se plaindre auprès du kaïmakam qui promit de punir le secrétaire. Mais, deux jours plus tard, il accusa le P. Yéghiché de travailler, dans Mounboudj..., à la formation d’une Arménie. Il fut arrêté et, après une glorieuse rouste, il fut expédié à Meskéné.

* BNu/Fonds A. Andonian, Matériaux pour l’histoire du génocide, P.J.1/3, liasse 30, Alep, ff. 17-22.