PROCÈS DU GÉNOCIDE

 

Dossier :  La photographie qui lie les Allemands au génocide de 1915 en Arménie

 


La photographie qui lie les Allemands
au génocide de 1915 en Arménie

The Independent
Robert Fisk, 21 octobre 2012

Une photo nouvellement découverte montre des Officiers du Kaiser sur la scène d’une atrocité turque.

La photographie - jamais publiée auparavant - a été prise apparemment à l’été 1915. Des crânes humains sont dispersés sur le sol. Ce sont tout ce qui reste d’une poignée d’Arméniens massacrés par les Turcs ottomans pendant la Première Guerre Mondiale. Derrière les crânes, posant pour la caméra, il y a trois officiers turcs avec des képis hauts et en tissus, et un homme, à l’extrême droite, portant des effets kurdes. Mais les deux autres sont allemands, tous deux en tenue militaire, portant la casquette plate militaire, la ceinture et la tunique de la Kaiserreichsheer, l’armée impériale allemande. C’est l’image d’une atrocité - tout juste comme ces photos des Nazis prises de leurs soldats posant devant les victimes de l’Holocauste, un quart de siècle plus tard.

Les Allemands ont-ils participé au massacre de masse des Chrétiens arméniens en 1915 ? Il ne s’agit pas ici de la première photographie de ce genre ; mais jusqu’ici, les Allemands ont été largement absous des crimes contre l’humanité au cours du premier holocauste du vingtième siècle. Les diplomates allemands dans les provinces turques au cours de la Première Guerre Mondiale ont rendu compte des déportations forcées et les massacres de masse d’un million et demi de civils Arméniens, dénonçant avec horreur les Turcs ottomans, qualifiant les tueurs de la milice turque de “ racaille “. Les parlementaires allemands ont condamné le massacre au Reichstag.

De fait, un officier médecin militaire, Armin Wegner, a risqué sa vie en prenant des photographies déchirantes du calvaire et des morts arméniens au cours du génocide. En 1933, Wegner plaida auprès d’Hitler la cause des Juifs allemands, lui demandant ce que deviendrait l’Allemagne s’il continuait sa persécution. Il a été arrêté et torturé par la Gestapo et il est reconnu aujourd’hui au mémorial Yad Vashem de l’Holocauste juif en Israël ; ses cendres sont en partie enterrées au Museum du Génocide Arménien à Erevan, la capitale.

C’est cette même institution arménienne et son énergique directeur, Hayk Demoyan, qui ont découvert cette dernière photographie. Elle a été trouvée avec d’autres images de Turcs posant à proximité de crânes, les photographies étant annexées au témoignage d’un survivant perdu depuis longtemps. Toutes semblent avoir été prises en un lieu appelé “ Yerznka “ - la ville d’Erzindjan, dont beaucoup d’habitants ont été assassinés sur la route d’Erzeroum. Erzindjan avait été temporairement prise par le général russe Nikolaï Yudenich à la 3ème armée turque en juin 1916, et les Arméniens combattant avec les Russes ont été en mesure de prendre beaucoup de photographies et de preuves du génocide contre leur peuple l’année précédente. Les quotidiens russes - également archivés au Museum d’Erevan - ont imprimé des photographies graphiques des lieux de tueries. Les Russes furent par la suite forcés de se retirer.

Wegner prit de nombreuses photographies à la fin du déroulement des déportations dans ce qui est aujourd’hui le nord de la Syrie, au cours desquelles des dizaines de milliers d’Arméniens moururent du choléra et de dysenterie dans des camps de concentration rudimentaires. Cependant, le museum à Erevan a récemment découvert d’autres photos, prises à Rakka et a Ras al-Ayn, apparemment en secret, par des survivants arméniens. Une image- ayant pour légende en arménien, “ une caravane de réfugiés arméniens à Ras al-Ayn “ - montre des tentes et des réfugiés. La photographie semble avoir été prise depuis un balcon dominant le camp.

Une autre, portant en allemand la légende “ camp arménien à Rakka “, peut avoir été prise par l’un des collègues militaires de Wegner, et montre un certain nombre d’hommes et de femmes près de tentes d’aspect misérable. Malheureusement, presque tous ces Arméniens qui survécurent aux marches à la mort de 1915 vers Ras al-Ayn et Rakka ont été exécutés l’année suivante lorsque le génocide turc- ottoman les rattrapa.

Quelques consuls allemands élevèrent la voix contre la Turquie. L’historien arménien d’Amérique Peter Balakian a décrit comment une pétition protestante allemande a protesté à Berlin “ depuis la fin du mois de mai, la déportation de la population arménienne entière de toutes les vilayets (gouvernorats) anatoliennes et de Cilicie, vers les steppes arabes au sud de la voie ferrée Berlin-Bagdad a été ordonnée “. Comme la Deutsche Bank finançait la voie ferrée, ses dirigeants ont été horrifiés de voir les wagons remplis de déportés arméniens de sexe male et transportés sur des lieux d’exécution. En outre, le professeur Balakian et d’autres historiens ont retracé la façon dont quelques témoins allemands de l’holocauste arménien ont joué un rôle dans le régime nazi.

Konstantin Freiherr von Neurath, par exemple, était en 1015 détaché à la 4ème armée turque avec instruction de suivre les “ opérations “ contre les Arméniens, il devint plus tard ministre des affaires étrangères d’Hitler et “ Protecteur de la Bohème-Moravie pendant la terreur de Reinhard Heydrich en Tchécoslovaquie. Friedrich Werner von der Schulenburg était consul à Erzeroum en 1915 et 1916 et plus tard ambassadeur d’Hitler à Moscou.

Rudolf Hoess était capitaine de l’armée allemande en Turquie en 1916, à partie de 1940-1943, il a été comandant du camp d’extermination d’Auschwitz puis inspecteur adjoint des camps de concentration au quartier général SS. Il fut condamné et pendu par les Polonais à Auschwitz en 1947.

Peut-être ne connaîtrons nous jamais, cependant, l’identité des deux officiers posant avec nonchalance près des crânes d’Erzindjan.

traduction Gilbert Béguian pour Armenews et Imprescriptible