PROCÈS DU GÉNOCIDE

Dossier : Le coût réel de la destruction d’une civilisation

Le coût réel de la destruction d’une civilisation par Cengiz Aktar

 
 

Le week-end passé, l’Université Bagazici a accueilli une conférence organisée par la Fondation Hrant Dink, en coopération avec les universités Bilgi et Sabanci d’Istanbul et titrée “Une civilisation détruite : la richesse des Non-Musulmans à la fin de la période ottomane et le début de l’ère républicaine“.

Le thème de la conférence portait sur les Arméniens, les Grecs, les Juifs et les Araméens (Syriaques) à l’époque de l’empire ottoman et à celle de la République.

La période étudiée allait des massacres d’Arméniens de 1894-96 qui se produisirent sous le règne du sultan Abdülhamid II jusqu’à aujourd’hui. Finalement, depuis plus d’un siècle, nous observons un ordre rompu, et aussi la violence et l’injustice qui en découlent. Les pogroms contre les Grecs égéens, la déportation et le génocide des Arméniens et des Syriaques en 1915-1916, les échanges de populations orthodoxes et musulmanes de 1923 et puis la déportation des Grecs en 1964 sont les points d’émergence, sur plus de un siècle, de la violence et de la souffrance endurées par les non-musulmans.

Dans une liste sommaire des raisons de cette rupture d’ordre figurent : les Musulmans qui trouvèrent refuge en Anatolie au cours du 19ème siècle, du Caucase et des Balkans, espérant naturellement obtenir leur part du gâteau, l’installation forcée des nomades qui commença à se développer depuis le milieu du 19ème siècle, le nettoyage religieux qui fut entrepris au nom de la construction d’un état-nation fondée sur la religion, et l’égalité Musulmans-non-Musulmans qui résultait des réformes du Tanzimat du 19ème siècle.

Les dimensions humaines de la civilisation détruite sont écrasantes. Nous parlons de quelques 1,5 million d’Arméniens et de 1,5 million de Grecs partis sur une population globale de 13 millions en 1923.

La conférence s’est centrée largement sur les aspects économiques, politiques, sociaux et culturels de la civilisation détruite. Comme pour la dimension économique, la disparition des non-Musulmans des secteurs de l’agriculture et de l’industrie, la perte et la spoliation de leur capital financier et physique ainsi que la destruction du capital humain s’est traduite par des pertes énormes et l’effondrement de l’Anatolie. Non seulement beaucoup d’activités de production - comme le textile, la soie et le vignoble - ont été fatalement désorganisés, mais l’énorme richesse des connaissances agronomiques anciennes s’est également évaporée. Des dommages sévères ont été portés à la migration saisonnière des artisans entre l’Anatolie et Istanbul, une tradition qui remontait aux temps de Byzance. De même ont été détruites les relations économiques avec l’Europe qui avaient été établies et renforcées pendant des années entre les industriels et marchands non-Musulmans d’Anatolie et d’Istanbul.

Les spoliations, le pillage et les saisies forces ont principalement profité à l’état et à quelques notables locaux. Quoiqu’il en soit, la disparition du capital humain devint posa comme toujours des problèmes majeurs à la continuation des affaires. Il n’est pas possible de décréter la création d’une bourgeoisie ou de la créer en appuyant sur un bouton magique ; l’économie dans son ensemble s’est effondrée purement et simplement. De ce point de vue, l’expulsion forcée des non-Musulmans de ces terres dénote une pensée absolument irrationnelle.

Entre temps, la confiscation illégale et la saisie des biens des non-Musulmans que nous avons observés depuis 1850, avait sa justification dans une compensation qui n’a eu aucun résultat jusqu’à présent. S’agissant de l’anéantissement culturel, les exemples les plus tangibles sont donnés par la destruction systématique et délibérée de milliers de constructions, monastères, églises, écoles, demeures, jardins et fermes appartenant à des non-Musulmans à la suite de leur annihilation ou de leur départ forcé.

Dans leur ensemble, les 27 interventions présentées dans la conférence étaient très instructive pour les participants. Et la présence d’autant de jeunes chercheurs à la conférence est une raison d’espérer. Et en même temps, cependant, la conférence nous a à tous rappelé à quel point nous ne savons que peu de choses sur notre passé douloureux.

Pour finir, je citerai l’écrivain disparu Yasar Kemal dans son livre ’Yagmurcuk usu’ :

“ Fils, si tu retournes dans ce village, ne t’approprie pas les maisons abandonnées par les Arméniens, un nid abandonné ne peut rapporter vie et prospérité à l’oiseau qui s’y installe, sur les lieux de cruauté ne pousse que la cruauté“.

Par Cengiz Aktar

Traduction Gilbert Béguian pour ARMENEWS et IMPRESCRIPTIBLE
http://www.todayszaman.com/columnist/cengi-z-aktar/the-real-cost-of-a-destroyed-civilization_405235.html

dimanche 13 décembre 2015,
Stéphane ©armenews.com