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Bibliothèque Livres et brochures d'époque

Les Persécutions antihelléniques en Turquie
depuis le début de la guerre européenne

Chapitre premier

Gallipoli, Dardanelles Mer de Marmara, Kirkilissé

« 1° Les villages des Dardanelles et de Gallipoli furent les premiers évacués (mars, avril 1915), sous prétexte de raisons militaires et de sécurité publique. Les habitants de la province des Dardanelles ont été dirigés sur Artaki où aucune mesure n'a été prise par le Gouvernement pour l'entretien des nécessiteux.

« Les plus riches prenaient soin des plus pauvres, mais le chiffre de ces derniers s'élevant à 3.300, cette œuvre de charité ne put être poursuivie bien longtemps.

« 2° L'évacuation de Gallipoli, de Madito et de Krithia suivit de près celle des Dardanelles (20 avril). Les habitants chrétiens durent en deux heures s'embarquer sur des vapeurs, sans que la permission leur fût accordée de mettre préalablement leur fortune en lieu sûr ou d'emporter quoi que ce fût. Les autorités s'emparèrent de leurs marchandises dont elles vendirent une partie à des sociétés musulmanes. La population déportée peut être évaluée à 22.100 âmes, qu'on dispersa notamment à Kipsit, Bigadito, Sindirgi et Baloukesir. La mort par la famine était assurée. Les femmes étaient en outre exposées aux instincts sauvages de leurs gardiens musulmans (viols, conversions forcées à l'islamisme, etc., etc.)

« 3° Le 15 avril, les villages d'Amigdalia et de Maïstro, de la province d'Enos, reçurent l'ordre d'être abandonnés dans les trois jours. Leurs habitants furent dirigés sur Bagentik et Pasaït (villages musulmans), après quoi les Turcs des environs pillèrent leur fortune, les églises et deux monastères.

« 4° Du 1er au 5 mars seuls les habitants grecs durent quitter les villages de Bouyoukderé, Kefaliki, Kerets, et Iénimahalé. Le Gouvernement turc faisait savoir que cette mesure, d'un caractère général, était dictée par des raisons militaires ; le Grand-Vizir, auprès duquel j'avais personnellement protesté, et l'ambassadeur d'Allemagne m'en donnèrent la formelle assurance. Après leur départ (de ces populations déportées), des émigrés musulmans s'emparèrent de leurs biens.

« L'évacuation de Vathiriako avait succédé à celle de Fanaraki (12 février), de Kavaki, de Domous, de Déré, de Baxè-Kioï (16 avril), et d'Avaskioï, village de la province de Bouyoudéré. Ici encore les habitants subirent les mêmes traitements.

« Dans certains villages, notamment à Domous-Déré, on les contraignit à signer une déclaration certifiant que c'était de leur propre gré et poussés par la peur qu'ils abandonnèrent leurs foyers.

« 5° En date du 1" juin, les 3.000 habitants de Pyr-gos (province de Bouyoudéré) reçurent dans le courant de la nuit, l'ordre de quitter leur village pour l'intérieur de l'Anatolie. C'est à Bouyoukderé, à une distance.de 3 heures à pied, qu'ils durent s'embarquer. Hommes et femmes, enfants, vieillards et nouveau-nés, privés de toute ressource, furent installés dans les villages turcs d'Ik-Ghiol et Soughio, de la province d'Isnik.

« L'entrée à Constantinople, où plusieurs d'entre eux avaient des parents, leur fut formellement défendue. L'évacuation se trouva avoir lieu juste à l'époque de la récolte des potagers. Villageois et émigrés turcs s'en emparèrent immédiatement.

« 6° Koutali,île de la Mer de Marmara, fut évacuée à son tour le 4 juin. Ses habitants, dont le nombre atteint 1.300, furent dirigés dans l'intérieur de l'Anatolie. Les vieillards et les enfants durent résider en plein air, dans le village turc Sousouglou, par une insupportable humidité qui attaquait leur santé déjà vacillante. D'autres encore, privés de tout, s'installèrent à Mihalitsi (province de Nicée). Leurs fortunes tombèrent entre les mains des Turcs de la commune d'Arapi, qui occupèrent également leurs maisons.

« 7° Le même sort fut réservé aux habitants de Kololimnos, île de l'Archipel de Marmara. Des traitements identiques à ceux des autres villages leur furent infligés. On les conduisit à Mihalitsi et Tirpikioï, où ils souffrirent de la faim.

« 8° Vint enfin le tour de l'île de Marmara. C'est sur Panderma et Oktsou-Giol (station de Panderma) que les déportés furent dirigés. Quelques-uns furent envoyés à l'intérieur du pays où le climat ne tardera pas à les délivrer de leurs souffrances.

« Aujourd'hui 26 juin, il fut porté à ma connaissance que les villages de Péramos, Sighi, Triglia, Guemlik et Peristasis furent à leur tour évacués et leurs habitants dirigés vers la côte sud de Marmara. D'après d'autres renseignements, l'évacuation des villages de Mondani et Merefte est imminente. Ces mesures visent apparemment tous les rivages de l'Archipel de Marmara » (Rapport n° 4099; Archives n° 7081, date 26 juin 1915).

Un autre rapport de la même source en date du 8 septembre 1915 (rapport n° 5171; Archives n° 10938) nous renseigne sur l'évacuation de tous les bourgs de la circonscription de Kirkilissé : « Sképastos (bourg de la province de Kirkilissé). Ses 2.100 habitants Grecs furent tous dirigés lundi dernier sur Rodosto.

« Sofides (bourg de la province de Viza; 2.000 habitants). Egalement évacué lundi dernier avec les mêmes méthodes.

« Samakovion (province de Viza; résidence de l'évèque de Viza). Fut évacué à la même date.

« Tourlia et Saint-Etienne (province de Viza). Furent cer-* nés par des bandes armées. Aucun habitant n'y demeura.

« Skopos (province de Kirkilissé; 5.000 habitants). Fut cerné les premiers jours. La population remit entre les mains des comitadjis 80 livres. Les fonctionnaires publics imposèrent une amende de 20 à 30 livres à des commerçants juifs pour avoir forcé le siège de la ville.

Pour qui a connu les villages et les bourgs détruits, la lecture de ces rapports et de ceux qui sont venus les compléter est d'une poignante tristesse.

La plupart des circonscriptions évacuées, notamment la Thrace, Marmara, les Dardanelles et en partie le Bosphore et les côtes de la Mer Noire, se distinguaient par leur commerce, leurs lettres, leur civilisation et leurs richesses.

Allemands et Turcs ne négligèrent rien pour semer la terreur et la désolation parmi les populations chrétiennes. Sur ces contrées helléniques jadis si florissantes, des émigrés turcs sont venus s'installer. Une simple lecture de la carte fera comprendre l'étendue du désastre.

Ont été détruits : Onze villes et bourgs d'environ 24.616 habitants, de la circonscription de la Gallipoli ; sept bourgs de la province de Brousse, de 14.634 habitants ; huit bourgs du Bosphore, de 5.500 habitants ; trois bourgs de la circonscription de Myriofito, de 2.2265 habitants ; la ville des Dardanelles, qui comptait 3.300 Grecs ; la ville de Guemlik ; et enfin treize villes et bourgs de l'île de Marmara.

Aucune cruauté ne fut épargnée à la malheureuse population grecque dont les maisons furent brûlées et pillées. Les crimes les plus atroces furent commis et les tortures les plus raffinées inventées.

Les rapports officiels des agents consulaires en sont d'éloquents témoignages. Ils nous renseignent aussi sur le sort des provinces de Trébizonde, Kérassounde, Samsoun, et d'Aïvali.

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 Les persécution antihelléniques en Turquie depuis le début de la guerre européenne. D'après les rapports officiels des agents diplomatiques et consulaires.
PARIS, LIBRAIRIE BERNARD GRASSET, 1918