Les Persécutions antihelléniques en Turquie
depuis le début de la guerre européenne

Chapitre II

Enrôlement des Chrétiens

Un autre moyen de saper les bases de l'Hellénisme irrédimé et d'en poursuivre l'extermination fut celui de l'enrôlement militaire. L'ingéniosité diabolique déployée en cette matière fut telle que l'enrôlement assura d'abord la perte individuelle des Hellènes et ensuite et surtout la diminution de leur importance numérique.

Pour s'en rendre compte, il convient de rappeler l'historique du recrutement militaire des chrétiens en Turquie. Sous le régime absolutiste, les chrétiens étaient exemptés de l'obligation de faire partie de l'armée. Le service militaire était remplacé pour eux par le payement d'une taxe annuelle de guerre. Avec l'établissement du régime constitutionnel, une loi soumit au service militaire les personnes âgées de 31 ans et au-dessous ; tous les autres en étaient exemptés comme ayant déjà payé la taxe militaire. Mais après la participation de la Turquie à la guerre européenne, un décret législatif est venu étendre l'obligation militaire jusqu'à l'âge de 48 ans, en décidant toutefois que les personnes appartenant aux classes de la réserve pouvaient obtenir une dispense en versant une taxe de 45 livres. Le but était évident ; les personnes non habituées à la vie militaire devaient naturellement préférer le payement de la taxe ; il en résultait que le Gouvernement turc arrivait ainsi à pressurer ceux sur qui il n'avait aucun droit en matière militaire.

D'autre part, bien des personnes se trouvaient dans l'impossibilité de payer la taxe et se voyaient ainsi obligées de subir les conséquences d'un épuisant service militaire, car il prévalut le système de soumettre les mobilisables de race grecque à des privations telles qu'ils fussent obligés ou bien de vendre leurs modestes biens pour obtenir, par le payement de la taxe, une dispense si désirable, ou bien de ne pas répondre à l'appel sous les drapeaux, auquel cas ils étaient portés comme insoumis. Par cette méthode, on atteignait le véritable but du recrutement, à savoir l'extermination des chrétiens. Pour plus de garantie on imagina même d'établir par une loi le système des bataillons dits de travail, dans lesquels on versait les chrétiens sous prétexte qu'on ne pouvait pas leur confier un service armé. Ces bataillons de travail étaient envoyés la plupart du temps à l'intérieur d'Anatolie pour construire des routes, élever des maisons musulmanes, exploiter des carrières, cultiver les champs des émigrés turcs et, généralement, pour accomplir diverses corvées. Une série de rapports officiels décrivent minutieusement le sort misérable réservé à ces malheureux.

On lit notamment dans un rapport du Vice-Consulat de Grèce à Vourla, daté du 15 août 1915 (rapport n° 319, Archives n° 11536) : « Une des raisons de la misère de nos congénères en Turquie est le recrutement militaire. Les chrétiens sont soumis, dans l'armée turque, à des privations et à des procédés tels que leur condition ne diffère guère de celle des forçats dans les bagnes. Il en résulte qu'en dépit des mesures rigoureuses prises par les autorités, aucun chrétien mobilisable ne se présente volontairement. »

De son côté la Légation de Grèce à Constantinople rapporte en date du 13 juillet 1915 (rapport n° 4099 ; Archives n° 7981) que « la condition des soldats chrétiens est vraiment lamentable : recevant une maigre nourriture, ils risquent de mourir de faim. Sous prétexte de manque de confiance, il a été décidé de former des bataillons de travail pour construire des routes, etc. A Tcholou il y a 3.000 soldats chrétiens qui ne reçoivent chacun par jour qu'un demi biscuit. Les soldats chrétiens originaires de Magara, qui travaillent dans une carrière, n'ont reçu durant quatre jours qu'une ration de légumes. Ils sont souvent employés chez les Turcs dans des travaux privés ».

Le consul de Grèce à Koniah écrit à la date du 7 mars 1917 (ce rapport n'est parvenu à Athènes que le 18 septembre 1917 ; Archives n° 7027) : « Le mal dont périt lentement mais sûrement l'Hellénisme de Turquie est la formation des bataillons de travail composés exclusivement de chrétiens. Recrutés et versés dans ces bataillons, ces malheureux sont envoyés dans diverses directions à l'intérieur de l'Empire, depuis les côtes de l'Asie-Mineure et de la Mer Noire jusqu'aux confins de Bagdad, du Caucase, de Mésopotamie et d'Egypte ; les uns, pour construire des routes militaires ; les autres, pour l'entretien des tunnels du chemin de fer de Bagdad ; d'autres encore pour la culture des champs, etc. Privés de solde, mal nourris et mal vêtus, exposés aux intempéries, au soleil brûlant de Bagdad ou au froid intense du Caucase, atteints de maladies, fièvres, typhus, choléra, ils meurent par milliers. Jusqu'à ces derniers temps, ceux du moins qui étaient en mesure de payer la taxe pouvaient être dispensés du service militaire et échappaient ainsi à la ruine et à la mort. Mais, depuis cinq mois, ceux-là comme les autres ont été contraints de servir dans les bataillons de travail. J'ai vu ces malheureux dans les hôpitaux de Koniah étendus sur leurs lits ou par terre, squelettes vivants, attendant avec impatience la mort pour cesser de souffrir. Les médicaments et la nourriture manquent totalement. Ils ne reçoivent d'autres secours que la visite du médecin deux fois par jour. Ceux d'entre eux qui peuvent se tenir sur leurs jambes parcourent les rues de la ville mendiant un morceau de pain. Pour donner une idée de cette lamentable situation, je me borne à dire que par suite de l'énorme mortalité, le cimetière de Koniah est déjà rempli des tombes de ceux qui servent dans les bataillons de travail et que dans chaque tombe, au lieu de l'unique sépulture habituelle on a jeté, comme des chiens, quatre, cinq et, quelquefois, six cadavres. »

Il était par suite naturel que les chrétiens ne missent aucun empressement à arriver dans les rangs de l'armée, préférant recourir à une expatriation clandestine. Ils répondaient ainsi d'ailleurs au désir secret des Allemands et des Turcs à qui les insoumis offraient le plausible prétexte de multiplier les poursuites et les mesures très rigoureuses qu'ils étendaient à leurs familles et à leurs parents. La décision officielle concernant ces mesures date du 21 octobre 1915. Elle émane du bureau de recrutement de Constantinople. Avant elle, il est vrai, des mesures pareilles étaient déjà prises en fait dans les provinces, mais cette décision est venue confirmer la pratique antérieure et édicter des peines très sévères contre les insoumis et les déserteurs s'ils ne se livraient pas à l'autorité dans un délai déterminé. Leurs familles étaient en outre envoyées à l'intérieur de l'Anatolie. Aucune distinction n'était faite, à cet égard, entre les véritables insoumis et ceux qui avaient été expulsés par l'autorité publique ou qui se trouvaient depuis de longues années à l'étranger.

L'on peut aisément se faire une idée combien, par ce procédé, l'extermination de l'Hellénisme fut aisée, vu surtout le fanatisme qui en a inspiré la pratique. Il serait superflu d'ajouter que les insoumis musulmans n'eurent pas à subir les mêmes traitements. Un coup d'œil d'ailleurs sur les rapports officiels en dira plus long.

Le Consulat d'Aïvali rapporte, en date du 12 décembre 1914 (rapport n° 672, Archives n° 47298) : « Vers 5 heures du matin, la ville d'Aïvali fut complètement cernée par des troupes: les soldats, baïonnette au canon, assiégèrent les maisons grecques, y compris le Consulat, prohibant toute circulation.

« Le gouverneur militaire, par une proclamation, somma les insoumis à se présenter et invita les citoyens à livrer toutes armes éventuellement en leur possession. Vers midi, des officiers pénétrèrent dans les maisons ; on n'épargna même pas les églises. D'épouvantables méfaits furent signalés au cours de cette perquisition. Notamment plus de deux cents Grecs furent arrêtés et des gendarmes tentèrent de violer des femmes à Genitsochori. Mais les atrocités signalées à Moschonissi dépassent en horreur tout ce qui a été précédemment commis. Des églises furent pillées, hommes, femmes, enfants furent maltraités et torturés.

« C'est ainsi qu'un nommé Kopanos, après avoir été jeté dans un fossé, fut percé à coups d'épingles pour trahir les insoumis et révéler les cachettes des fusils. L'évêque Photios et plusieurs prêtres et. notables furent arrêtés, battus et finalement emprisonnés dans un moulin à vent d'où ils ne furent relâchés qu'après quelques jours.

« En réalité, ces .perquisitions n'avaient eu d'autre but que la diminution de la population mâle, le désarmement des habitants et le découragement de l'élément grec.

« Pendant ce temps, des hordes de bachibouzouks cernaient la ville, n'attendant qu'un signe pour se livrer au pillage et à la destruction. Le gouverneur militaire aurait dit qu'une ou deux perquisitions semblables suffiraient à exterminer jusqu'au dernier la population mâle et à dévaster complètement la ville. On lancerait alors d'un coup de pied toutes les femmes à la mer. »

On rapporte entre autres de Vourla, en date du 15 août 1915 (Rapport, N° 319; Archives, n° 11536) les faits suivants : « Dans l'après-midi du 8 août, le secrétaire de la police, vrai fléau pour nos congénères, dans sa tournée habituelle pour la découverte d'armes, pénétra dans une habitation située dans le quartier de Bazeli. Le chien de garde s'étant jeté sur lui, un des gendarmes de son escorte lança une grosse pierre, qui manquant son but blessa sérieusement à la tête le fonctionnaire de police qui perdit connaissance. Le coupable s'étant bien gardé d'avouer son fait, les autorités crurent à quelque vengeance de chrétien et ordonnèrent immédiatement l'arrestation de tous les habitants du quartier de Bazeli. Hommes, femmes, vieillards, enfants au berceau furent conduits au poste. Une panique s'en suivit dans toute la ville, les magasins fermèrent leurs devantures et les habitants, anxieux, s'empressèrent de se barricader chez, eux.

« Un insoumis arrêté chez lui par un soldat le 10 août et ayant refusé de le suivre fut gravement blessé par des soldats qui accoururent. Hier dans la nuit, les autorités procédèrent sans autre formalité, au recrutement des chrétiens âgés de 21 ans, en ordonnant leur immédiate arrestation. »

Il ne reste plus aucun doute sur les desseins que les Turcs poursuivaient par l'enrôlement des chrétiens. Un rapport de Samsoun, en date du 19 mai 1916, nous les indique clairement. Il décrit maintes atrocités et réfute d'une façon complète toutes les allégations des Turcs qui prétendaient avoir recours à de pareilles mesures à seule fin de contraindre les insoumis à se présenter, les amnisties consécutives n'ayant donné aucun résultat.

On y lit : « Les insoumis qui se présentèrent volontairement devant les autorités compétentes furent jetés en prison par centaines et y restèrent pendant plus d'un mois et demi sans nourriture. J'ai, à plusieurs reprises, demandé dû pain pour eux, mais le moutessarif ne prête aucune attention à mes réclamations. Un député s'est personnellement rendu chez lui, mais le résultat n'en fut pas meilleur. Nous nous voyons obligés de les nourrir pour qu'ils ne meurent pas de faim. Après que ces malheureux eurent à subir pareilles tyrannies, ils furent dirigés, par centaines, captifs, sur Silvas, un trajet de quinze jours à pied, au cours duquel ils eurent à supporter d'intolérables souffrances.

Les événements de Kerassunde ne font d'ailleurs que compléter cette image. Il est officiellement rapporté de cette ville, à là date du 21 avril 1917, que, pour 300 insoumis, 88 villages grecs furent incendiés et évacués à partir de décembre 1916 jusqu'en février 1917. Les habitants, au nombre d'environ 30.000, pour la plupart des femmes, des vieillards et des enfants furent menés de force, en plein hiver, en temps d'épidémie, au département d'Angora, salis qu'il leur fût permis d'emporter un seul vêtement de rechange. Le quart de cette misérable foule succomba en route au froid, à la faim et aux privations.

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 Les persécution antihelléniques en Turquie depuis le début de la guerre européenne. D'après les rapports officiels des agents diplomatiques et consulaires.
PARIS, LIBRAIRIE BERNARD GRASSET, 1918

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