Mais c'est quand même aux victimes qu'il faut, pour finir, laisser la parole :

Président : « Est-il exact que vous soyez né le 2 avril 1897 à Pakaritch ?

Accusé : Oui.

Président : Quelle était la profession de vos parents ?

Accusé : Commerçants.

Président : Où habitaient-ils ?

Accusé : A Pakaritch.

Président : Et ensuite ?

Accusé : A deux ou trois ans, on m'a emmené à Erzindjan.

Président : Combien aviez-vous de frères et sœurs ?

Accusé : Deux frères et trois sœurs.

Président : Vos frères et sœurs ont-ils tous habité chez vos parents jusqu'en 1915 ?

Accusé : Tous, sauf une sœur qui était mariée.

Président : Où êtes-vous allé à l'école ?

Accusé : A Erzindjan.

Président : Combien de temps ?

Accusé : A peu près huit ou neuf ans.

Président : Avez-vous terminé vos études avec succès ?

Accusé : Oui, avec succès.

Président : Vos parents vivaient-ils dans de bonnes conditions financières ?

Accusé : Oui, très bonnes.

Président : Ont-ils souffert de la guerre mondiale ?

Accusé : Jusqu'aux massacres, la famille n'a pas souffert. Les affaires étaient seulement un peu plus calmes.

Président : Aviez-vous des frères soldats ?

Accusé : Oui, le cadet était soldat.

Président : Où a-t-il combattu ? Sur quel front ?

Accusé : Il n'était pas au front mais à Kharpout, au sud d'Erzindjan.

Président : Cette ville est-elle en Arménie ?

Accusé : Oui, dans la Turquie d'Asie.

Président : Etait-il chez lui en 1915 ?

Accusé : Oui, il était en congé en 1915 et il était à la maison quand les massacres ont commencé.

Président : Avez-vous été vraiment surpris par les massacres ou y avait-il eu des signes annonciateurs ?

Accusé : Nous pensions qu'il y aurait des massacres parce que nous entendions dire autour de nous que des hommes avaient été tués.

Président : Avait-on quelque opinion sur ces massacres ? Qu'en disait-on ? Pourquoi avaient-ils lieu ?

Accusé : Dès le début, il y a toujours eu des massacres. Déjà à ma naissance et quand nous sommes allés habiter Erzindjan. Mes parents disaient toujours qu'il y avait eu des massacres.

Président : Même avant ? Quand auraient eu lieu les précédents massacres ?

Accusé : En 1894, des massacres avaient eu lieu à cet endroit.

Président : Savait-on déjà pourquoi ces massacres avaient lieu ?

Accusé (ne comprend pas) : Je n'étais pas encore né à cette époque.

Président : En 1915 ?

Accusé : Nous avions constamment peur qu'il y ait des massacres. Mais nous ignorions tout de leurs causes.

Président : Craignait-on de tels massacres ?

Accusé : On les avait craints pendant des années et même bien avant, on craignait qu'il y ait des massacres.

Président : Savez-vous quelque chose sur les motifs de ces massacres, par vous-même ou bien par des conversations entendues chez vos parents ?

Accusé : Je ne comprends pas la question.

Président : Avez-vous entendu parler des raisons de ces massacres ?

Accusé : On disait que le nouveau gouvernement turc allait prendre des mesures contre nous.

Président : Le gouvernement turc a-t-il donné comme raison les nécessités militaires ? Que disait-on là-dessus ?

Accusé : J'étais encore assez jeune à l'époque.

Président : Vous aviez alors quand même dix-huit ans.

Accusé : On m'a dit à l'époque que c'était pour des raisons religieuses ou politiques.

(...)

Président (après délibération de la Cour) : Nous aimerions entendre précisément de la bouche de l'accusé comment on en est venu aux massacres et tout ce qu'a enduré sa famille. L'accusé peut fractionner son récit et celui-ci sera ensuite traduit.

Accusé : Lorsque la guerre a éclaté en 1914 et que les soldats arméniens ont été enrôlés dans l'armée, nous avons appris, en mai 1915, que les écoles seraient fermées et que les personnalités en vue de la ville et les enseignants allaient être envoyés dans des camps.

Président : Etaient-ce des camps spéciaux, des camps de concentration ?

Accusé : Je n'en sais rien ; ils devaient tous se rassembler et ils ont été déportés. J'avais peur et je ne voulais pas sortir de la maison. Lorsque les colonnes partirent, des bruits coururent que les premiers déportés avaient déjà été tués. Par la suite, nous apprîmes par une dépêche que, parmi tous les déportés d'Erzindjan, il ne restait qu'un seul survivant : Mardirossian. Au début de juin, on ordonna à la population de se tenir prête à quitter la ville. On nous fit également savoir que notre argent et nos objets de valeur pouvaient être confiés à la garde des autorités. Trois jours après, tôt le matin, la population fut conduite hors de la ville.

Président : En grand nombre ?

Accusé : Lorsque l'ordre a été donné de quitter la ville, la population a été rassemblée aussitôt et parquée en dehors de la ville. Puis en caravane et en colonnes le convoi s'est mis en route.

Président : La population avait-elle le droit d'emporter ses affaires, ses biens ?

Accusé : Il n'était pas possible de tout emmener. On ne prenait que ce que l'on pouvait porter soi-même, car il n'y avait pas de chevaux à notre disposition.

Président : Votre famille avait-elle une voiture pour transporter ses affaires ?

Accusé : Nous possédions autrefois un cheval, mais on nous l'a pris dès le début de la guerre. Nous avons ensuite acheté un âne.

Président : Qui devait transporter vos bagages ? Vous n'aviez pas de voiture ?

Accusé : Nous avions encore une charrette à bœufs.

Président : Combien de temps avez-vous marché ?

Accusé : Je n'en sais rien. Un jour après notre départ de la ville, mes parents ont été tués.

Président : Où allait le convoi ?

Accusé : Vers le Sud...

Président : Qui escortait la caravane ?

Accusé : Des gendarmes et des soldats à cheval, et puis d'autres soldats encore.

Président : Etaient-ils nombreux ?

Accusé : De chaque côté de la route.

Président : Devant et derrière ?

Accusé : De chaque côté de la route.

Président : Pour empêcher que quelqu'un s'éloigne ?

Accusé : Oui.

Président : Comment sont morts vos parents et vos frères et sœurs ?

Accusé : Quand la colonne fut à quelque distance de la ville, on nous fit arrêter. Les gendarmes commencèrent à nous piller, ils essayèrent de prendre l'argent et les objets de valeur de la colonne.

Président : Ainsi les gardiens pillaient les déportés ?

Accusé : Oui.

Président : Pour quelle raison ?

Accusé (fait un geste significatif) : Cela, on ne me l'a pas dit. Personne au monde ne saurait l'expliquer. Il se passe des choses comme cela à l'intérieur de l'Asie.

Président : Ainsi il se passe des choses pareilles sans qu'on puisse en déterminer les causes ?

Accusé (souriant) : Oui, c'est déjà arrivé.

Président : Même chez d'autres peuples ?

Accusé : Seuls les Arméniens ont été traités de cette façon par les Turcs.

Président : Comment vos parents ont-ils été tués ?

Accusé : Au moment du pillage, la tête du convoi essuya une fusillade. Ma sœur fut enlevée ensuite par un gendarme et ma mère cria : « Ah! Si je pouvais être aveugle! » Je ne peux pas me rappeler ce jour-là et je ne veux pas qu'on me le rappelle. Je préfère mourir plutôt que de décrire plus longtemps ce jour noir.

Président : Je dois vous faire observer toutefois que le tribunal attache la plus grande importance aux choses qu'il peut apprendre de votre bouche, car vous êtes le seul qui puissiez nous renseigner sur ces faits. Vous pourriez peut-être vous ressaisir et vous dominer un peu.

Accusé : Je ne peux pas en parler parce qu'une fois de plus je revis tout cela encore et toujours. On nous a tout pris et on m'a aussi frappé. Ensuite, j'ai vu le crâne de mon frère fendu en deux d'un coup de hache.

Président : Votre sœur a été enlevée. Est-elle revenue ?

Accusé : Oui, ma sœur a été enlevée et violée.

Président : Est-elle revenue ?

Accusé : Non.

Président : Qui a fendu le crâne de votre frère avec une hache ?

Accusé : Lorsque les soldats et les gendarmes ont commencé à massacrer, la populace s'est jointe à eux. C'est alors que mon plus jeune frère a eu le crâne fendu. Ma mère est tombée à terre.

Président : Pourquoi ?

Accusé : Je ne sais pas si c'est sous le coup d'une balle de fusil ou pour quelque autre raison.

Président : Où se trouvait votre père ?

Accusé : Je n'ai pas vu mon père. Il était plus en avant. Là où se déroulait aussi un combat.

Président : Et vous-même, qu'avez-vous fait ?

Accusé : J'ai senti un coup sur la tête et je suis tombé. Ce qui s'est passé ensuite, je ne le sais pas.

Président : Etes-vous resté étendu à l'endroit où a eu lieu le massacre ?

Accusé : Je ne sais pas combien de temps je suis resté là étendu sur le sol. Deux jours peut-être. Lorsque je repris connaissance, je vis autour de moi de nombreux cadavres car toute la caravane avait été massacrée. J'ai vu d'énormes monceaux de cadavres. Mais je ne pouvais pas les distinguer les uns des autres, car il faisait assez sombre. D'abord, je ne savais pas où j'étais et ensuite je me suis rendu compte que c'étaient des cadavres.

Président : Avez-vous pu constater que vos parents et vos frères et sœurs se trouvaient parmi les cadavres ?

Accusé : J'ai vu le cadavre de ma mère étendu la face contre terre et celui de mon frère couché sur moi. Je n'ai pas pu en voir davantage.

Président : Qu'avez-vous fait une fois que vous avez repris vos esprits ?

Accusé : Je me suis mis debout et je me suis aperçu alors que j'avais une blessure à la jambe et que le sang coulait de mon bras.

Président : Aviez-vous une blessure à la tête ?

Accusé : J'ai d'abord reçu un coup sur la tête.

Président : Savez-vous quel est l'instrument qui a causé votre blessure ?

Accusé : Pendant le massacre, j'avais la tête baissée et je n'ai pas pu le savoir. J'entendais seulement crier.

Président : Vous avez dit que la garde se composait de gendarmes et de soldats à cheval. Vous avez dit ensuite que la populace se serait jointe à eux. Qu'entendez-vous par là ?

Accusé : La population turque d'Erzindjan.

Président : Elle se trouvait sur place et elle aurait également pris part au massacre ?

Accusé : Je sais seulement que, lorsque les gendarmes ont commencé à massacrer, la population était là.

Président : Donc, un ou deux jours plus tard, vous êtes revenu à vous et vous avez remarqué que le cadavre de votre frère était couché sur vous. Mais vous n'avez pas constaté que les cadavres de vos parents se trouvaient là ?

Accusé : J'ai vu sur moi le cadavre de mon frère aîné.

Procureur : Je pense que c'était le frère cadet qui avait eu le crâne fendu d'un coup de hache.

Président : Etait-ce le cadavre de votre frère cadet ?

Accusé : Non, celui de l'aîné.

Président : Mais vous avez vu par derrière que votre frère cadet avait reçu un coup de hache ?

Accusé : Oui.

Président : Depuis ce jour-là vous n'avez pas revu vos parents ?

Accusé : Non.

Président : Et vos frères et sœurs ?

Accusé : Non plus.

Président : Ils ont donc complètement disparu ?

Accusé : Jusqu'à présent, je n'ai retrouvé aucune trace.

Président : Vous étiez donc seul et sans ressources. Qu'avez-vous fait alors ?

Accusé : Je suis allé dans un village de la montagne. Il y avait là une vieille femme qui m'a hébergé. Quand mes blessures ont été guéries, on m'a dit qu'on ne pouvait pas me garder plus longtemps, car c'était interdit par le gouvernement. Ceux qui gardaient chez eux des Arméniens étaient passibles de la peine de mort.

Président : Etaient-ce des compatriotes qui vous avaient hébergé ?

Accusé : Des Kurdes.

Président : Où êtes-vous allé ensuite ?

Accusé : C'étaient de très braves gens, ces Kurdes, et ils m'ont conseillé d'aller en Perse. On m'a donné de vieux vêtements kurdes parce que ceux que je portais étaient tachés de sang. Je les ai brûlés.

Président : Mais vous n'aviez pourtant aucune ressource. De quoi viviez-vous ?

Accusé : De pain d'orge.

Président : Combien de temps vos blessures ont-elles mis à guérir ?

Accusé : Entre vingt jours et un mois.

Président : Où avez-vous ensuite trouvé le gîte et le couvert pour plus longtemps ?

Accusé : D'abord chez les Kurdes.

Président : Pour combien de temps ? Le massacre a eu lieu en juin 1915.

Accusé : Je suis resté près de deux mois chez des Kurdes à Dersim. Deux autres compatriotes s'étaient joints à moi et ils m'ont appris qu'un massacre avait eu lieu à Kharpout. Nous avons fui alors tous les trois à travers les villages et les montagnes. Pendant plusieurs jours, nous n'avons mangé que de l'herbe. L'un de ceux qui m'accompagnaient a probablement mangé de l'herbe empoisonnée et il est mort en route. L'autre était un homme assez intelligent, il disait : « Si nous continuons plus loin, nous arriverons probablement en Perse, et ensuite au Caucase. » Nous voulions gagner la Perse par les montagnes et les villages. Nous dormions le jour et nous marchions la nuit. Cela a duré environ deux mois jusqu'au jour où nous arrivâmes à un endroit où nous vîmes des détachements de l'armée russe. Nous avions des vêtements kurdes, mais pas de bottes ni de coiffure. On nous a arrêtés et interrogés. Mon compagnon savait le français et l'anglais. Il raconta tout ce qu'il savait sur les massacres, comment j'y avais échappé, et on nous laissa partir. Je voulais aller d'abord au Caucase, ce qui ne me fut pas permis. Je suis allé en Perse qui n'était pas en guerre. En Perse, je tombai malade et je suis resté à Salmas. Mon camarade a continué sa route vers Tiflis. Je suis resté près d'un an à Salmas.

Président : Qu'avez-vous fait là-bas ?

Accusé : A mon arrivée, je suis allé à l'église arménienne ; on m'a donné à manger et aussi des vêtements et de l'argent. Ensuite, mon compagnon m'a quitté, après m'avoir recommandé à un commerçant arménien qui m'a embauché dans son magasin pour l'aider.

Président : Combien de temps y avez-vous passé ?

Accusé : Un an, peut-être même un peu plus.

Président : Où êtes-vous allé ensuite ?

Accusé : La nouvelle s'est répandue qu'Erzindjan était tombé aux mains des Russes. J'ai voulu alors y retourner pour rechercher mes parents et mes proches. En outre, je savais très bien qu'il y avait encore de l'argent caché dans la maison et je voulais le prendre. Mon patron ne voulait pas me laisser partir.

Président : Quand êtes-vous revenu à Erzindjan ?

Accusé : A la fin de 1916.

Président : Qu'avez-vous trouvé ?

Accusé : A mon arrivée, j'ai trouvé toutes les portes de la maison détruites et une partie de la maison complètement en ruine. Quand j'ai franchi le seuil, je suis tombé à la renverse.

Président : Sans connaissance ?

Accusé : Oui, je me suis évanoui.

Président : Cet évanouissement a-t-il duré longtemps ?

Accusé : Je ne sais pas.

Président : Mais vous êtes revenu à vous : qu'avez-vous fait alors ?

Accusé : Lorsque j'ai repris connaissance, je me suis rendu chez deux familles arméniennes qui s'étaient converties à l'Islam. C'étaient les seules dans toute la ville qui furent sauvées.

Président : De toute la population arménienne d'Erzindjan, vous n'avez donc retrouvé que deux familles ? Elles étaient devenues musulmanes, mais lorsque les Russes ont pris Erzindjan, sont-elles redevenues chrétiennes, se sentaient-elles de nouveau arméniennes et chrétiennes ? C'était bien tout ce qui restait de la population arménienne d'Erzindjan ?

Accusé : Oui, deux familles, c'est tout et puis çà et là quelques rescapés, vingt personnes en tout peut-être. Mais seulement deux familles.44»

Cet Arménien qui a vécu le génocide est effectivement accusé de meurtre : cela se passe devant la justice berlinoise, en 1921, et il sera acquitté. Il s'appelle Teilirian et il a assassiné Talaat. Ce même Talaat qui avait signé le 9 septembre 1915 un décret dont tous les témoignages ci-dessus suffiraient à garantir la terrible authenticité et qui débute ainsi : « Le droit des Arméniens de vivre et de travailler sur le territoire de la Turquie est totalement aboli ; le gouvernement, assurant toutes les responsabilités à ce sujet, a ordonné de n'en même pas laisser les enfants au berceau33. »

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