Le long de l'Euphrate, il n'y a plus de place que pour l'horreur et c'est bien ce qu'éprouve le « citoyen d'un pays neutre » qui fait ce rapport, notre ultime témoignage : « Il est impossible de donner une idée de l'impression d'horreur que m'a causée mon voyage à travers ces campements arméniens disséminés le long de l'Euphrate ; ceux surtout de la rive droite du fleuve entre Meskéné et Deir-es-Zor. C'est à peine si on peut les appeler campements, car de fait, la plus grande partie de ces malheureux brutalement arrachés à leurs foyers et à leur pays natal, séparés de leurs familles, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, de tous leurs effets, au moment de leur départ ou au cours de leur exode, sont parqués comme du bétail en plein air, sans le moindre abri, presque sans vêtements, très irrégulièrement nourris et toujours d'une façon plus qu'insuffisante. Exposés à toutes les intempéries et à toutes les inclémences du temps, au soleil torride du désert en été, au vent, à la pluie, au froid en hiver, affaiblis déjà par les plus extrêmes privations et les longues marches épuisantes, les mauvais traitements, les plus cruelles tortures et les angoisses continuelles de la mort qui les menacent, les moins faibles d'entre eux ont réussi à se creuser des trous pour s'y abriter, sur les rives du fleuve.

« Les quelques rares qui ont réussi à sauver quelques effets, quelques vêtements ou un peu d'argent pour se procurer un peu de farine, quand on en trouve, sont considérés comme bienheureux. Heureux aussi ceux qui peuvent se procurer quelques melons d'eau des passants, ou quelque mauvaise chèvre malade, que les nomades leur vendent au poids de l'or. On ne voit partout que faces émaciées et blêmes, squelettes errants que guette la maladie, victimes certaines de la faim.

« Dans les mesures prises pour transporter toute cette population à travers le désert, n'a en aucune façon été comprise celle de les nourrir. Bien plus, il est évident que le gouvernement a poursuivi le but de les faire mourir de faim. Un massacre organisé, même à l'époque où la Constitution avait proclamé la Liberté, l'Egalité et la Fraternité, aurait été une mesure plus humaine, car il aurait épargné à cette misérable population les horreurs de la faim, la mort lente dans les plus atroces souffrances, dans les tortures les plus cruellement raffinées dignes des Mongols. Mais un massacre eût été moins constitutionnel !!! La civilisation est sauvée !!! Ce qui reste de la nation arménienne disséminée sur les rives de l'Euphrate se compose de vieillards, de femmes et d'enfants ; les hommes d'un âge moyen et les jeunes gens qui n'ont pas encore été égorgés, sont répandus sur les routes de l'Empire où ils cassent des pierres pour faire face aux réquisitions de l'armée, ou bien sont occupés à d'autres travaux pour le compte de l'Etat.

« Les jeunes filles, souvent encore des enfants, sont devenues le butin des musulmans. Elles ont été faites captives le long de la route pendant leur marche d'exil, violées à l'occasion, vendues, quand elles n'ont pas été égorgées par les gendarmes qui guidaient les sombres caravanes. Beaucoup ont été jetées dans les harems, emmenées comme domestiques par leurs bourreaux.

« Comme sur la porte de l'Enfer de Dante, on pourrait écrire sur l'entrée des campements : "Vous qui entrez, laissez toute espérance!"

« Des gendarmes à cheval font des rondes pour arrêter et punir du fouet ceux qui cherchent à s'évader.

« Les routes sont bien gardées! Et quelles routes! Elles conduisent au désert, où la mort est aussi certaine que la bastonnade du gardien des bagnes ottomans.

« J'ai rencontré dans le désert, à différents endroits, six de ces fugitifs en train de mourir, abandonnés par les gardiens et entourés de chiens affamés, qui attendaient le dernier hoquet de leur agonie pour sauter sur eux et les dévorer.

« En réalité, tout au long de la route entre Meskéné et Deir-es-Zor, on rencontre des tombes contenant les restes des malheureux Arméniens, abandonnés et morts dans d'horribles souffrances. C'est par centaines que l'on compte des tertres où reposent, anonymes dans leur dernier sommeil, ces exilés, ces victimes d'une inqualifiable barbarie.

« D'une part, empêchés de sortir des campements pour chercher quelque nourriture, les déportés arméniens ne peuvent pas, d'autre part, se livrer à cette faculté si naturelle à tout homme, et surtout à leur race, de s'adapter à leur malheureux sort et de s'ingénier pour atténuer leur détresse.

« On pourrait construire quelque abri, quelques cabanes ou huttes de terre. Si, enfin, ils avaient quelques logis pour y rester, ils pourraient entreprendre quelque travail agricole. Même cet espoir leur est refusé, car ils sont constamment sous la menace d'être emmenés dans un autre endroit, un autre lieu de tortures ; et ils repartent alors pour de nouvelles marches forcées, sans pain, sans eau, sous les coups de fouet, livrés à de nouvelles souffrances, aux cruels traitements, tels que les marchands du Soudan n'infligeraient même pas à leurs esclaves ; et l'on voit de ces misérables victimes tout le long de la route, véritable chemin du calvaire. Ceux qui ont encore quelque argent sont sans cesse exploités par leurs gardiens qui les menacent de les envoyer encore plus loin et, quand toutes leurs petites ressources sont épuisées, ces menaces sont mises à exécution. Tout ce que j'ai vu et entendu dépasse toute imagination. Parler ici des « mille et une horreurs » qui se commettent, ce n'est rien dire. J'ai cru, à la lettre, avoir traversé l'Enfer. Les quelques faits que je vais relater, pris au hasard et à la hâte, ne peuvent donner qu'une pâle idée de l'épouvantable et horrifiant tableau. Et partout où j'ai passé, j'ai vu les mêmes scènes. Partout où commande cet horrible gouvernement de barbarie qui poursuit l'anéantissement systématique par la famine des survivants de la nation arménienne en Turquie, partout on retrouve cette même inhumanité bestiale des bourreaux et les mêmes tortures infligées aux malheureuses victimes, tout le long de l'Euphrate, depuis Meskéné à Deir-es-Zor.

« Meskéné, par sa position géographique sur la frontière, entre la Syrie et la Mésopotamie, est le point naturel de concentration des déportés arméniens emmenés des vilayets de l'Anatolie et envoyés au loin le long de l'Euphrate. Ils y arrivent par milliers, mais la plus grande partie d'entre eux y laissent leurs os. L'impression que produit cette immense et lugubre plaine de Meskéné est profondément triste et navrante. Les renseignements que je donne ont été pris sur place et me permettent de dire que près de 60 000 Arméniens y sont enterrés, après avoir succombé à la faim, aux privations de toutes sortes, à la dysenterie et au typhus. Aussi loin que peut atteindre le rayon visuel ce ne sont que tertres contenant 200 à 300 cadavres, enfouis là pêle-mêle, femmes, vieillards et enfants de toute classe et de toutes familles.

« Actuellement, près de 4 500 Arméniens sont parqués entre la ville de Meskéné et l'Euphrate. Ce ne sont plus que des spectres vivants! Les gardiens-chefs leur font distribuer très irrégulièrement et plus que parcimonieusement un petit morceau de pain. Parfois on laisse passer trois ou quatre jours sans leur donner absolument rien.

« Une effroyable dysenterie sévit et cause d'affreux ravages, surtout chez les enfants. Ces petits infortunés se jettent affamés sur tout ce qu'ils rencontrent, mangeant de l'herbe, de la terre et même des excréments.

« J'ai vu sous une tente environ 450 orphelins entassés pêle-mêle et dévorés par la vermine. Ces malheureux enfants reçoivent 150 grammes de pain par jour. Cependant il arrive, et c'est même ce qui se produit le plus souvent, qu'on les laisse deux ou trois jours sans leur donner absolument rien. Aussi la maladie y fait-elle de cruels ravages. Cette tente abritait 450 victimes, lors de mon passage. En huit jours, j'ai pu constater que la dysenterie en avait enlevé dix-sept.

« Abou-Herrera est une petite localité au nord de Meskéné, sur la rive gauche de l'Euphrate. C'est un désert absolu. Sur une colline à deux cents mètres du fleuve, j'ai trouvé 240 Arméniens gardés par deux gendarmes, qui, sans pitié, les laissaient mourir de faim dans les plus atroces souffrances. Les scènes que j'ai vues dépassent toute horreur imaginable.

« Près de l'endroit où ma voiture s'arrêta, des femmes, qui ne m'avaient pas vu arriver, étaient en train de chercher dans le crottin des chevaux, les quelques grains d'orge non digérés pour les manger. Je leur donnai du pain ; elles se jetèrent dessus comme des chiens mourant de faim, l'enfoncèrent avec voracité dans leur bouche, avec des hoquets et des convulsions épileptiques. Aussitôt informées, par l'une d'elles, ces 240 personnes ou plutôt loups affamés, qui n'avaient rien mangé depuis sept jours, se ruèrent tous sur moi du haut de la colline, me tendant leurs bras de squelettes, et m'implorant avec des cris et des sanglots de leur donner un peu de pain. C'étaient surtout des femmes et des enfants ; il y avait aussi une douzaine de vieillards.

« A mon retour, je leur ai apporté du pain et pendant près d'une heure je fus le spectateur apitoyé mais impuissant d'une véritable bataille pour un morceau de pain, telle que seules des bêtes féroces affamées pourraient en donner le spectacle.

« Hammam est un petit village où sont gardés 1 600 Arméniens. Chaque jour, là aussi, la même scène de famine et d'horreur. Les hommes sont employés comme hommes de peine et terrassiers dans les travaux des routes. Ils reçoivent pour tout salaire un morceau de pain immangeable, qui ne peut être digéré et qui est absolument insuffisant pour leur donner la force qu'exige leur travail épuisant.

« En cet endroit, j'ai rencontré quelques familles qui avaient encore un peu d'argent et qui s'efforçaient à vivre d'une façon moins misérable ; mais l'immense majorité d'entre eux gisent sur la terre nue, sans le moindre abri et ne se nourrissent que de melons d'eau. Les plus misérables parmi eux trompent leur faim en ramassant les épluchures que jettent les autres. La mortalité est énorme surtout chez les enfants31 »

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