Et il est vrai que c'est dans un état terrifiant que les déportés arrivent en Syrie. Comme le dira plus tard le Dr Niepage, « ce que nous voyions à Alep n'était que le dernier acte de la grande tragédie, une petite partie de l'horreur qui régnait dans les autres parties de la Turquie45». Deux autres témoignages en font foi ici :

« En fait, toutes les villes de Syrie (Alep, Damas, etc.) sont remplies d'exilés dont la situation est des plus précaires, ainsi qu'on peut l'imaginer en se rappelant que quelques-uns d'entre eux ont été en route pendant quatre et même six mois, après avoir quitté leurs foyers, à travers des régions désertes où il était impossible de rien se procurer pour leur subsistance.

« On permet aux Arméniens de s'entasser dans une ville jusqu'à ce que leur nombre soit considérable et qu'il devient nécessaire de les emmener dans quelque autre ville plus au Sud ou jusqu'à ce que la population locale commence à protester contre leur présence. On en voit à Alep campés sur des parcelles de terrains vagues, dans de vieilles constructions, dans des cours ou dans des allées, dont la situation d'existence est indescriptible. Ils sont totalement privés de vivres et ils meurent de faim. En jetant un regard sur ces lieux, on n'y voit qu'un entassement de mourants et de cadavres entremêlés, à moitié nus, en haillons, gisant dans les ordures et les excréments humains, et il est impossible de distinguer dans cette masse quelque chose qui ait l'apparence de vie. Un certain nombre de chariots découverts parcouraient les rues à la recherche de cadavres et on en voyait fréquemment passer, qui contenaient jusqu'à dix ou douze cadavres d'une maigreur effrayante. Ces chariots ont été depuis pourvus d'un couvercle et peints en noir, et on voit constamment des cadavres, surtout de femmes et d'enfants, traînés hors des cours ou des allées, qu'on y charge comme on jetterait des sacs de charbon. Il est impossible d'évaluer le nombre de morts par jour, mais, dans le cimetière arménien, on creuse des tranchées et les corps y sont jetés pêle-mêle. Un certain nombre de prêtres restent dans le cimetière toute la journée et y célèbrent une espèce de rite funéraire, à mesure que les corps sont enfouis ; de temps à autre des ordres sont donnés pour nettoyer la ville et les gendarmes, avec les gardes municipaux, font une ronde, et font sortir les Arméniens de leurs lieux de refuge, les bousculent jusqu'à la station de chemin de fer et les entassent comme des bestiaux dans des wagons qui les transportent à Damas et différentes villes du Hedjaz. Parfois, on forme un grand convoi qu'on dirige sur la route de Deir-es-Zor. Des brutalités inutiles sont commises dans l'expulsion de ces malheureux dont le plus grand nombre ne sont que des squelettes vivants et on voit des femmes et des enfants, amaigris et affamés, battus et cravachés comme des chiens, pour les obliger de marcher.

« En marchant la nuit dans certains quartiers d'Alep, on voit étendu sur le sol quelque chose d'indescriptible ; on entend un gémissement et on s'aperçoit que c'est une épave humaine qui au matin sera jetée sur le chariot et emmenée au cimetière. Beaucoup d'entre eux refusent tout secours et disent qu'ils préfèrent mourir et mettre fin à leurs souffrances, plutôt que de les prolonger, puisqu'il n'y a aucun espoir d'y échapper. Les récits qu'ils font ne peuvent se décrire. Lorsqu'ils furent expulsés d'une quelconque des villes du Nord de l'Asie mineure, tous les hommes âgés de quinze à soixante ans furent fusillés sous les yeux des femmes et des enfants, avant le départ ou à une petite distance du point de départ sur la route. On se fera une idée de la proportion de ces exécutions, en sachant que d'un convoi de 2 500 qui partit d'un village voisin de Kharpout, 600 seulement arrivèrent à Deir-es-Zor. Ils nous racontent eux-mêmes que beaucoup de femmes noyèrent leurs enfants dans le fleuve en cours de route, n'ayant pas les moyens de les nourrir. En fait, toutes les familles ont été anéanties par la mort des hommes, des enfants, qui ont succombé en route, et par l'enlèvement de la plupart des filles par les bandes kurdes et les pillards arabes. Un garçon de 14 ans, de Diarbekir, raconta comment son père et sa mère furent fusillés et deux de ses sœurs enlevées en route, de sorte qu'il ne lui reste de toute sa famille que deux petites sœurs. Des jeunes filles de l'école américaine de H. qui parlent l'anglais, firent le récit de tortures infligées à plusieurs prêtres et professeurs de H. pour les forcer à divulguer les soi-disant cachettes d'armes et de munitions. Une jeune fille, infirmière à l'hôpital militaire, jura qu'elle avait eu à soigner un de leurs professeurs qui avait eu la barbe arrachée, ainsi que les ongles des mains et des pieds.

« On assure qu'un prêtre arménien avait subi la même torture et qu'on avait fini par le brûler vif ; la véracité de ce fait semble cependant impossible dans le XXe siècle. Il n'est pas rare que les femmes et les jeunes filles, tant soit peu avenantes, soient violées par les Kurdes et les Arabes qu'elles rencontrent en route et contre lesquels il leur est impossible de se défendre. En fait, tous ces convois sont composés de femmes et d'enfants et on y rencontre rarement des hommes âgés de plus de quinze ou de moins de soixante ans. Beaucoup de ces gens étaient d'une situation aisée et emportèrent avec eux de fortes sommes qu'ils cachaient de leur mieux. Les gendarmes et les brigands ne tardèrent pas à l'apprendre et on les dépouilla de tout, non seulement de leur argent, mais de leurs bijoux, de leurs vêtements, de leur literie et de tout ce qu'ils avaient. A l'extérieur de toutes les villes, depuis Mayadine sur l'Euphrate jusqu'à Konia, on aperçoit des camps contenant de 2 000 à 20 000 de ces exilés et on peut imaginer que de telles agglomérations jetées sur une population qui trouve déjà des difficultés à obtenir du travail et des vivres doit rendre la situation intolérable. Ils sont naturellement condamnés à mourir de faim, puisqu'il est impossible de trouver des vivres pour un nombre supplémentaire si considérable de bouches à nourrir. Le long de toutes les routes, on rencontre une foule continue de réfugiés se traînant péniblement et allant toujours vers le Sud. Leur destination finale leur est inconnue. Mais ils ont un vague espoir de finir par atteindre un endroit où ils pourront vivre et trouver à se nourrir. Si cependant ils savaient ce qu'ils y trouveront et ce qu'il adviendra d'eux finalement, ils préféreraient, sans aucun doute, s'asseoir là, et attendre la mort sans aller plus loin31

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