A propos des déportés de Mersivan, un missionnaire rapporte encore quelque chose de plus atroce : le moment où ils se rendent compte que le seul but de leur déportation, c'est le néant...

« Les mauvaises actions se font dans l'obscurité. Un peu avant minuit, les gendarmes tirèrent de leur prison trois cents prisonniers, leur lièrent les mains et leur défendirent de prendre avec eux des provisions quelconques, des vêtements ou des lits. Ils devaient, soi-disant, aller à Amatia ; mais, à trois quarts d'heure de la ville, sur la route de Zileh — le célèbre endroit d'où Jules César envoya à Rome son message : Veni, vidi, vici — ils furent tous tués à coups de hache. Chaque jour, ils furent ainsi « déportés ». Selon le dire des employés 1 215 hommes furent tués de cette façon. D'après le témoignage de témoins oculaires turcs, on avait érigé, sur le lieu de l'exécution, une grande tente, où les victimes étaient minutieusement questionnées et fouillées. Les questions que l'on posait étaient surtout au sujet des armes, de soi-disant plans révolutionnaires et des noms des personnes. On leur enlevait alors tous les objets précieux qu'ils possédaient.

« A quelque distance de la tente on avait creusé une grande fosse. Les prisonniers y étaient conduits cinq à cinq environ, ayant seulement leurs vêtements de dessous, et les mains liées derrière le dos. Ils se mettaient alors à genoux, et par des coups de hache sur la tête ou par des coups de poignard, ils étaient expédiés dans l'autre monde. Ces faits ont été constatés par des témoins oculaires et même par les gendarmes qui ont pris part à cette besogne sanglante. »

« Après s'être débarrassé des hommes de cette façon, on laissa aller les vieillards et les garçons au-dessous de dix-huit ans, avec ces mots : "Sa Majesté le Sultan vous accorde le pardon allez, et priez pour lui!" Il est impossible de décrire comment ces gens, qu'on avait relâchés, gesticulaient, quand ils revinrent chez eux. Ils sautaient de joie et croyaient que tout était fini et que de meilleurs jours viendraient pour les survivants. Hélas! cette joie ne dura qu'un seul jour. Le lendemain, le crieur public notifiait dans les rues que tous les Arméniens, femmes, enfants et vieillards, devaient partir pour Mossoul. Alors se découvrit pour les malheureux la vérité toute crue. Jusque-là, ils s'étaient toujours fait illusion ; ils croyaient que le chemin de la délivrance s'ouvrirait pour eux et qu'une circonstance quelconque les libérerait. L'espérance qu'ils n'auraient pas à subir les pires maux ne les avait point abandonnés.

« Après avoir parlé avec beaucoup de Turcs, fonctionnaires et autres, j'ai la conviction que tous les hommes qui seront emmenés seront ainsi tués37. »

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