D'autres convois passent à Konia. Et là, plusieurs Allemands se réunissent pour exprimer leur indignation : Willy Seeger, directeur de la succursale de la Société de Commerce et d'Industrie d'Anatolie, Georg Biegel, professeur, Heinrich Janson, artisan, et J. E. Maurer, ingénieur diplômé. « Depuis une semaine, écrivent-ils, nous sommes les témoins de scènes pathétiques qu'un étranger aurait du mal à imaginer. Jour après jour, de longs convois d'Arméniens arrivent ici ; et ils disent avoir été expulsés d'Ismidt, d'Adabazar et des environs...

« On fait avancer les femmes et les enfants à coups de poing et de bâton. Ils sont chassés dans la nuit sur des chariots découverts et des voitures tatares ; ceux qui sont sans ressources sont obligés d'effectuer à pied ce long voyage épuisant en portant ce qui reste de leurs affaires.

« Manquant du nécessaire, ils doivent dissiper leurs pauvres biens qui leur sont d'ailleurs souvent arrachés de force et volés. Leur désespoir est tel que les mères font don de leurs enfants pour les préserver d'un avenir de misère. Recueillis par des familles chrétiennes compatissantes, des enfants leur ont été par la suite réclamés par les autorités et remis aux Turcs.

« Une aide de notre part est considérée d'un mauvais œil. Cela nous remet en mémoire un incident survenu en avril de cette même année : la mission américaine s'est vu interdire d'assister les quelque 3 000 déportés arméniens de Zeitoun. Par contre, personne n'avait eu d'objections à faire lorsque, durant les troubles dans les Balkans, cette même mission avait distribué à la population musulmane, d'Eskichehir à Erégli, pour plus de 500 livres turques de lits et de vêtements.

« Tout le chemin d'ici jusqu'à Alep est une caravane d'affliction et de misère. Dans des endroits comme Karaman, Erégli et Bozanti où les habitants eux-mêmes manquent de pain, le sort des déportés est inimaginable. Ils sont promis à une lente et douloureuse mort. A titre d'information, nous mentionnons qu'à Bozanti, malgré un prix atteignant huit piastres (0,08 livre turque) par oka (1,3 kg), il est impossible de trouver du pain16. »

A Ourfa, c'est un Autrichien qui les voit passer et il envoie un rapport au consulat allemand d'Alep : « Les convois se composaient uniquement de femmes, de vieillards et d'enfants. On ne voyait pas d'hommes vigoureux et forts. Les troupes, qui avaient marché depuis une semaine ou plus, offraient un spectacle pitoyable. Beaucoup de déportés, épuisés ou malades, trébuchaient en tirant les enfants (beaucoup de nourrissons et de femmes enceintes). Les enfants, les personnes âgées ou faibles avaient le plus souvent les pieds enflés et entourés de linges. La plupart des colonnes avaient vendu leurs biens avant Ourfa pour louer des mules dans les villages (trois medjidié par jour, 0,6 livre turque, c'est-à-dire trois fois plus que le prix normal). D'autres groupes avaient conservé jusqu'à Ourfa des ustensiles ou des affaires de voyage : ils s'étaient fait dépouiller d'une manière abominable et se trouvaient presque sans argent. Dans le Tcharchi, c'était les soldats eux-mêmes qui vendaient les biens des déportés. La plupart des arrivants passèrent la nuit dans l'orphelinat où ils durent se procurer eux-mêmes de la nourriture. Des militaires montaient la garde tout autour. J'ai moi-même aperçu un commerçant avide, avec des vêtements achetés, sauter par-dessus le mur et donner ouvertement au garde un pot-de-vin. Grâce aux pourboires, à l'achat ou aux bonnes relations, il était loisible de prendre avec soi les femmes et les enfants de cette foule en marche. Plus tard, les autorités défendirent ce commerce. Malgré tout, de tels actes se reproduisirent : j'ai vu de mes yeux deux femmes de seize et trente ans, enlevées sur la route par des Turcs. Alors que j'étais l'hôte de ces Turcs le même jour, elles me racontèrent qu'elles venaient d'Adiaman et que cela faisait dix jours qu'elles étaient sur la route. Les gendarmes s'étaient montrés bons envers elles. Ils s'étaient battus contre une bande de brigands turcs qui tentaient d'enlever des femmes. On leur donnait aussi toujours du pain et du fromage dans les villages. Durant la marche — six à sept heures par jour — les temps d'arrêt étaient fréquents. Elles avaient rencontré des femmes nues assassinées, d'autres mutilées avec les seins coupés. Deux d'entre elles, encore en vie, racontèrent qu'elles étaient restées en arrière du convoi, en partie par suite de maladie, en partie par désir de s'enfuir, et qu'elles s'étaient fait violer et dépouiller par les Kurdes.

« Beaucoup meurent pendant le transport. A Ourfa, une femme s'effondra devant moi. Comme le policier ne pouvait pas prendre du retard sur le convoi, il demanda à des passants d'aller prévenir les autorités pour qu'on l'emmène. Le jour suivant, je trouvai la même femme (âgée de trente ans) étendue morte dans une autre rue devant l'orphelinat, en plein soleil. J'allai vers elle et je vis que son visage était déjà bleui. Des soldats montaient la garde, des policiers et des civils allaient et venaient sur la place. La femme gisait là depuis plusieurs heures, je présume. C'est seulement à la suite de mon intervention auprès du mutessarif qu'une demi-heure après on emmena le cadavre dans un char à fumier. En dehors d'Ourfa, vers Tell-Abiad, le cadavre d'un homme de vingt à vingt-quatre ans gisait sur le bord de la route. Nul ne l'enterrait et des oiseaux de proie le dévoraient. Sur la route d'Ourfa à Arab Punar, je n'ai pu discerner aucun cadavre dans l'obscurité, mais mon cocher qui prend constamment cet itinéraire me montra des foyers tout le long de la route : les cadavres sont brûlés sur place.

« Maintes colonnes clopinent en criant de douleur. Dès qu'ils aperçoivent quelqu'un, ces malheureux implorent à genoux qu'on les aide et qu'on les sauve, ou bien ils offrent leurs enfants. Durant ces marches par 56° et sans eau, un grand nombre succombent à l'épuisement. Celui qui reste en arrière est sûr de mourir16. »

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