C'est le même spectacle qui s'offre, à Kharpout, aux yeux du consul américain, Leslie A. Davis, en ce qui concerne les habitants arméniens de la ville :

« Le premier transport eut lieu dans la nuit du 28 juin. Dans ce groupe se trouvaient quelques professeurs du collège américain et d'autres Arméniens de condition, comme aussi le prélat de l'Eglise arménienne grégorienne. Le bruit courut que tous avaient été tués, et l'on peut malheureusement à peine douter qu'il n'en soit ainsi. Tous les soldats arméniens furent aussi déportés de la même façon. Une fois arrêtés, ils étaient enfermés dans un bâtiment à l'extrémité de la ville. On ne fit aucune distinction entre ceux qui avaient payé la taxe légale d'exonération et ceux qui ne l'avaient pas payée. On prenait l'argent et on les arrêtait ensuite comme les autres pour les exiler avec eux. On disait qu'ils devaient être amenés quelque part pour travailler aux routes, mais personne n'a plus eu aucune nouvelle d'eux, et sans doute le travail n'a été qu'un prétexte.

« Comme un rapport de même source sûre nous informe au sujet d'un événement semblable qui eut lieu le mercredi 7 juillet, leur sort est bien décidé d'avance. Le lundi 5 juillet, beaucoup d'hommes furent arrêtés aussi bien à Kharpout qu'à Mézéreh* et jetés en prison. Le mardi, au point du jour, ils en furent retirés et durent se mettre en marche dans la direction d'une montagne presque inhabitée. Ils étaient environ huit cents, divisés en groupes de gens liés ensemble, par groupes de quatorze. Dans l'après-midi, ils arrivèrent dans un petit village kurde, où ils passèrent la nuit dans les mosquées et d'autres bâtiments. Pendant tout ce temps, ils n'avaient rien bu ni rien mangé. Tout leur argent et la plus grande partie de leurs vêtements leur avaient été enlevés. Le mercredi de bonne heure, ils furent conduits dans une vallée éloignée de quelques minutes. Là, on leur ordonna de s'asseoir tous. Alors les gendarmes commencèrent à tirer sur eux, jusqu'à ce qu'ils fussent presque tous morts. Quelques-uns parmi eux, qui n'avaient pas été tués par les balles, furent achevés à coups de couteaux et de baïonnettes. Quelques-uns réussirent à rompre la corde qui les rattachait à leurs compagnons de souffrances et à s'enfuir. Mais la plupart d'entre eux furent poursuivis et tués. Le nombre de ceux qui purent échapper ne dépasse sûrement pas deux ou trois.

« Parmi les tués se trouvait l'économe du collège américain. Il y avait aussi parmi eux d'autres personnes de qualité. Jamais aucune accusation d'aucune sorte ne fut élevée contre ces gens. Ils furent arrêtés et tués pour la seule raison que le plan général du gouvernement était de se débarrasser de la race arménienne.

« Hier soir, on conduisit dans une autre direction plusieurs centaines d'autres hommes, soit ceux qui avaient été arrêtés par les autorités civiles, soit ceux qui furent recrutés comme soldats ; tous furent tués de la même façon. Ceci doit être arrivé à un endroit situé à moins de deux heures de distance de la ville. Quand il y aura un peu plus de calme, j'irai moi-même à cheval, pour essayer d'établir ce qui en est.

« Ces mêmes événements eurent lieu dans nos villages, d'une façon systématique. Il y a deux semaines environ, trois cents hommes de Itschnek et Habousi, deux villages à quatre ou cinq heures de distance d'ici, furent rassemblés, conduits ensuite sur les montagnes et massacrés. Ce fait semble absolument certain. Beaucoup de femmes de ces villages sont, depuis lors, venues ici et l'ont raconté. Des bruits semblables arrivés d'ailleurs circulent ici. Il semble qu'on ait le plan définitif de se défaire de tous les Arméniens. Cependant, après le départ des familles, durant les deux premiers jours où l'ordre fut exécuté, on notifia que les femmes et les enfants qui n'avaient aucun homme dans leur famille pouvaient provisoirement rester. Plusieurs crurent alors que le pire malheur était passé. Les missionnaires américains se mirent à faire des projets pour venir au secours des femmes et des enfants restés sans moyens de subsistance. On pensait à fonder un orphelinat pour prendre soin d'un certain nombre d'enfants, surtout de ceux qui étaient nés en Amérique et avaient été amenés ensuite ici par leurs parents, et de ceux dont les parents étaient attachés d'une façon quelconque à la mission américaine. Il y aurait eu de nombreuses occasions, même en ne disposant pas de moyens suffisants, de prendre soin des enfants qui arrivaient ici des autres vilayets, et dont les parents étaient morts en route.

« J'allai voir hier le vali pour en causer avec lui, et j'essuyai un refus net. Il me dit : "Nous pourrions aider ces gens, si nous voulions, mais ériger des orphelinats pour les enfants, c'est l'affaire du gouvernement ; et nous ne pouvons entreprendre une telle œuvre."

« Une heure après que j'eus quitté le vali, on fit savoir que tous les Arméniens restants, y compris les femmes et les enfants, devaient partir le 13 juillet. »

Le consul a vu passer aussi ceux qui venaient de plus loin déjà : « S'il ne s'agissait simplement que d'aller d'ici à un autre endroit, ce serait supportable ; mais chacun sait que, dans les événements actuels, il s'agit d'aller à la mort. S'il pouvait encore régner quelque doute là-dessus, il serait complètement dissipé par l'arrivée d'une série de transports qui, venant d'Erzeroum et d'Erzindjan, comprenaient plusieurs milliers de personnes. J'ai plusieurs fois visité leurs campements et parlé avec quelques-uns d'entre eux. On ne peut absolument pas s'imaginer un aspect plus misérable. Ils étaient tous, presque sans exception, en haillons, affamés, sales et malades. Il n'y a pas là de quoi s'étonner, puisqu'ils sont en route depuis deux mois, sans avoir jamais changé de vêtements, sans pouvoir les laver, sans abri, et n'ayant que très peu de nourriture. Le gouvernement leur a donné, une ou deux fois, des rations insuffisantes. Je les observais un jour qu'on leur apportait à manger. Des animaux sauvages ne pourraient être plus avides. Ils se précipitaient sur les gardes qui portaient les vivres et ceux-ci les repoussaient à coups de gros bâtons. Plusieurs en eurent assez pour toujours : ils étaient tués! Quand on les voyait, on pouvait à peine croire que ce fussent des êtres humains.

« Si l'on passe à travers le campement, des mères vous offrent leurs enfants, vous suppliant de les prendre. Les Turcs ont déjà choisi les plus jolis, parmi les enfants et les jeunes filles. Ils serviront d'esclaves, s'ils ne servent à des buts plus vils. On avait même, dans ce dessein, amené des médecins pour examiner les jeunes filles qui plaisaient, afin de ne prendre que les meilleures.

« Il ne reste que peu d'hommes parmi eux : ils ont été tués en route pour la plupart. Tous racontent la même histoire ; ils ont été attaqués par les Kurdes et dépouillés par eux. Ces attaques se renouvelaient et beaucoup, surtout les hommes, avaient été ainsi tués. On a tué aussi des femmes et des enfants. Naturellement, beaucoup moururent aussi en route de maladie et d'épuisement. Tous les jours qu'ils passèrent ici, il y eut des cas de mort. Plusieurs transports distincts sont arrivés ici et, après un ou deux jours, on les poussait plus loin, apparemment sans aucun but déterminé. Ceux qui arrivèrent ici ne forment, tous ensemble, qu'une petite partie de ceux qui partirent de leur pays natal. Si on continue à les traiter ainsi, il sera possible aux Turcs de se débarrasser d'eux dans un temps relativement court37. »

C'est ce que confirme de son côté un Allemand, « témoin oculaire » : « Kharpout est devenu le cimetière des Arméniens ; on les a transportés de toutes les directions à Kharpout pour y être enterrés. Ils gisent là et les chiens et les vautours dévorent leurs corps. De temps en temps, un individu jette un peu de terre sur les cadavres31. »

suite

 

* - Mézéreh est la basse ville de Kharpout. (Note de J. Lepsius.)