Sur la route, tout continue. Les déportés passent à Erzindjan, où deux infirmières allemandes les voient : Thora von Wedel-Jarlsberg et Eva Elvers.

« Le soir du 18 juin, nous étions allées avec notre ami Gehlsen faire quelques pas devant la maison. Nous rencontrâmes alors un gendarme qui nous raconta qu'à dix minutes de l'hôpital, un convoi de femmes et d'enfants de Baibourt s'était arrêté pour la nuit. Il avait été lui-même l'un des conducteurs du convoi et il racontait maintenant de manière saisissante comment on les avait traités pendant ce long voyage. "Ils les chassent en les massacrant." Chaque jour, dix à douze hommes étaient tués et jetés dans les ravins. Les enfants qui ne pouvaient plus suivre la marche avaient le crâne fendu. Des femmes étaient pillées et violées à chaque village : "J'ai fait moi-même enterrer trois cadavres nus de femmes. Que Dieu m'en tienne compte!" C'est ainsi qu'il conclut son terrifiant récit...

« Le lendemain, de très bonne heure, nous entendîmes passer devant la maison ceux qu'on destinait à la mort. Nous nous joignîmes à eux et les accompagnâmes jusqu'à la ville. C'était d'une détresse indescriptible. Il ne restait plus que deux ou trois hommes. Des femmes avaient perdu l'esprit. L'une d'elles criait : "Sauvez-nous, nous nous ferons musulmanes, nous nous ferons allemandes, ou tout ce que vous voudrez, mais sauvez-nous! Ils nous emmènent à Kemagh où ils vont nous couper le cou..." Tandis que nous approchions de la ville, un grand nombre de Turcs arrivèrent à cheval et prirent des enfants ou des jeunes filles. A l'entrée de la ville, où se trouvent les maisons des médecins allemands, le convoi s'arrêta un moment avant de prendre la route de Kemagh. C'était un véritable marché d'esclaves — seulement il n'y avait pas d'acheteurs.

« Le 21 juin, nous partîmes d'Erzindjan... Nous rencontrâmes sur la route un grand convoi de déportés qui venaient de quitter leur village et étaient encore en bon état. Nous avons longtemps stationné pour les laisser passer. Nous n'oublierons jamais ce spectacle. Très peu d'hommes, des femmes et une foule d'enfants dont certains avaient des cheveux blonds et de grands yeux bleus et nous fixaient avec le sérieux de la mort et une telle noblesse qu'ils ressemblaient aux anges du Jugement. Ils s'en allaient dans un silence complet, les petits et les grands, jusqu'à ces femmes si vieilles qu'on avait du mal à les faire tenir sur leurs ânes, tous, tous, pour être attachés et précipités ensemble du haut des rochers dans les flots de l'Euphrate, dans cette vallée maudite de Kemagh-Boghasi. Un cocher grec nous raconta comment l'on procédait et notre cœur se glaçait à l'entendre. Le gendarme qui était avec nous nous dit qu'il avait accompagné à Kemagh un convoi de 3 000 femmes et enfants de Mamakhatoun, à deux jours d'Erzeroum : "Tous partis, tous morts, dit-il, hep guitdi bitdi."

Mais elles voient aussi ce qui arrive aux Arméniens qui habitent Erzindjan : « Les Arméniens d'Erzindjan eurent quelques jours pour vendre leurs biens et, avant de partir, ils durent remettre les clés de leurs maisons aux autorités. Le premier convoi partit le 7 juin. Il se composait principalement de gens riches qui pouvaient louer des voitures et ils ont probablement pu atteindre Kharpout, la première étape de leur voyage. Les 8, 9 et 10 juin, de nouveaux convois partirent, en tout vingt à vingt-cinq mille personnes. Bientôt des bruits se répandirent selon lesquels les Kurdes auraient attaqué le convoi sans défense et l'auraient complètement pillé. L'exactitude de cette nouvelle nous fut confirmée par notre cuisinière turque. Les larmes aux yeux, elle nous raconta que les Kurdes avaient maltraité et tué les femmes et qu'ils avaient jeté les enfants dans l'Euphrate.

« Le 11 juin, des troupes régulières furent envoyées pour "châtier les Kurdes". Au lieu de remplir cette mission, ces troupes massacrèrent le malheureux contingent sans défense qui se composait principalement de femmes et d'enfants. De la bouche même des soldats turcs qui s'y trouvaient, nous apprîmes que les femmes à genoux imploraient leur pitié et que nombre d'entre elles avaient jeté leurs enfants dans le fleuve. Quand, horrifiées, nous nous sommes exclamées : « Comment, vous tirez sur des femmes et sur des enfants ? », la réponse fut : "Que voulez-vous ? Ce sont les ordres!" Cependant, l'un d'eux ajouta : "C'était horrible, je n'ai pas pu tirer, j'ai fait semblant." Nous fûmes envahies d'une grande pitié en voyant ces jeunes soldats transformés systématiquement en tueurs diaboliques. Les soldats racontaient... qu'il leur avait fallu quatre heures pour tous les massacrer. Des chars à bœufs étaient là, prêts à transporter les cadavres qu'on jetait ensuite dans le fleuve. Le soir, ces "guerriers" rentraient chez eux avec leur butin. "N'avons-nous pas bien accompli notre tâche ?" demandaient certains au pharmacien allemand Gehlsen qui comprenait le turc et était aussi indigné que nous. Malheureusement, les Arméniens comme les Turcs pensaient que les Allemands approuvaient tout cela44... »

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