A Erzeroum, où la déportation a lieu en plusieurs temps, un officier allemand, le lieutenant Stange, met l'accent sur les conditions dans lesquelles elle s'effectue : « Les expulsions d'Arméniens commencèrent vers le milieu du mois de mai. Jusqu'alors, tout était relativement calme ; les Arméniens pouvaient mener leur commerce, exercer leur métier et pratiquer leur religion, et ils se montraient en général satisfaits de leur sort. Toutefois, le 10 février, le codirecteur de la Banque ottomane, un Arménien, fut assassiné en pleine rue, vers six heures du soir. Malgré les prétendus efforts du gouvernement, les coupables ne furent jamais retrouvés. Il ne fait aucun doute aujourd'hui que le motif de l'assassinat était purement politique. Durant cette même période, l'évêque arménien d'Erzindjan fut également assassiné. Vers le 20 mai, le commandant en chef, Kamil pacha, donna l'ordre d'évacuer les villages arméniens au nord d'Erzeroum, ce que les responsables turcs exécutèrent de la manière la plus brutale. On dispose là-dessus de la copie d'une lettre que les habitants des villages arméniens ont adressée à leur évêque. Les gens furent chassés dans le plus bref délai de leur maison, de leur ferme ou de leur champ, et parqués ensemble. Les gendarmes ne laissèrent même pas à la plupart d'entre eux le temps de réunir et d'emporter le nécessaire. Les biens abandonnés ou emportés furent dérobés aux propriétaires par l'escorte de gendarmes et de soldats ou bien volés dans les maisons. Par le mauvais temps qui régnait alors, les déportés durent passer la nuit à la belle étoile. Le plus souvent, c'est en donnant des pourboires spéciaux aux gendarmes qu'ils obtinrent l'autorisation de pénétrer dans les localités pour se procurer de la nourriture ou de l'eau. Il y eut des viols et il est tout à fait véridique que des mères désespérées ont jeté dans l'Euphrate leurs nouveau-nés qu'elles ne pouvaient plus nourrir. Le consul allemand a fait maintes fois distribuer du pain par les fonctionnaires allemands et ceux-ci sont à même de témoigner de la misère des déportés. Il est absolument indéniable que tous ces Arméniens ou presque ont été assassinés dans la région de Mamakhatoun par les Tchettés, les Achirets ou autres du même acabit, et cela avec la tolérance de l'escorte militaire et même avec son concours. Le vali a concédé au consul allemand que ces faits étaient véridiques — à une moindre échelle naturellement. Ce dernier tient des informations précises sur ces événements d'un vieil Arménien blessé qui a échappé au carnage. L'engagé volontaire Schlimme, qui travaille au consulat, a vu là-bas un grand nombre de cadavres.

« Au début de juin commença l'expulsion des Arméniens d'Erzeroum. La manière dont procédèrent les autorités du gouvernement et de la police, et leurs organes respectifs, reflète un manque total d'ordre et d'organisation. Cette expulsion est au contraire un modèle d'arbitraire brutal, inhumain, illégal, de rudesse bestiale de tous les Turcs concernés envers une partie de la population qu'ils haïssent profondément et qu'ils considèrent comme des hors-la-loi ; tout cela ressort clairement d'une multitude d'exemples incontestables. Le gouvernement ne fit pas le moindre geste pour aider d'une manière ou d'une autre les déportés, et comme les policiers connaissaient l'état d'esprit de leurs supérieurs, ils firent tout de leur côté pour accroître les tourments des Arméniens. On prononça des expulsions, puis on les annula ; les permis de séjour délivrés furent quelques jours plus tard réclamés par la police et détruits et de nouveaux avis d'expulsion furent alors notifiés — fréquemment le soir même pour le lendemain matin. On ne prit en considération ni plaintes, ni réclamations, et il n'était pas rare qu'on y répondît par des brutalités. Le gouvernement n'assigna pas aux déportés un lieu de destination. Il laissa le prix des moyens de transport atteindre un niveau presque prohibitif, il n'accorda dans la plupart des cas qu'une escorte insuffisante, mal formée, dont il s'avéra plus tard qu'elle ne prenait pas du tout au sérieux son devoir de protection. Pourtant, il était de notoriété publique que l'insécurité sur les routes avait pris des proportions considérables. Mais cela ne retint nullement le gouvernement de chasser les Arméniens : il fallait justement qu'ils meurent...

« A Erzeroum, il ne reste pratiquement plus d'Arméniens après l'annulation de la décision d'autoriser les femmes et les enfants à rester dans la ville ; ils ont été expulsés brutalement et sans ménagement. Même ceux dont on avait absolument besoin pour l'armée ou l'administration, les artisans, les ferronniers, les conducteurs de voitures, le personnel des hôpitaux, des banques, les médecins militaires, tous ont été déportés dans la plus grande confusion16. »

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