A Trébizonde, c'est le consul des Etats-Unis, M. Oscar S. Heizer, qui témoigne : « Le samedi 26 juin, l'ordre concernant la déportation des Arméniens fut proclamé par les rues. Le jeudi, 1er juillet, toutes les rues furent occupées par des gendarmes, baïonnette au canon, et l'œuvre de l'expulsion des Arméniens de leurs maisons commença. Des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants avec des ballots et de petits paquets sur leur dos, furent rassemblés dans un petit chemin de traverse près du consulat ; sitôt qu'ils formaient un groupe d'environ une centaine d'individus, ils étaient poussés devant le consulat par les gendarmes, baïonnette au canon, sous la chaleur et dans la poussière, sur la route d'Erzeroum. Hors de la ville on les fit arrêter ; on en forma un groupe de 2 000 personnes environ pour les envoyer plus loin. Trois groupes pareils, faisant ensemble 6 000 personnes, furent déportés durant les trois premiers jours ; d'autres groupes, plus petits, de Trébizonde et des environs, qui ont été déportés plus tard, atteignaient le chiffre de 4 000 environ. Les pleurs et les plaintes des femmes et des enfants déchiraient le cœur. Quelques-uns de ces malheureux appartenaient à des milieux riches et considérés. Ils étaient habitués à la richesse et au bien-être. Il y avait là des ecclésiastiques, des commerçants, des banquiers, des juristes, des mécaniciens, des artisans, des hommes de tous les milieux. Le gouverneur général me disait qu'ils étaient autorisés à se munir de voitures pour le voyage ; mais personne ne semblait prendre des dispositions pour cela. Je connais cependant un commerçant qui paya quinze livres turques pour une voiture qui devait le conduire lui et sa femme à Erzeroum. Lorsqu'ils arrivèrent à un lieu de rassemblement, éloigné d'environ dix minutes de la ville, les gendarmes ordonnèrent d'abandonner la voiture qui fut renvoyée en ville. Toute la population mahométane savait, dès le début, que ces gens seraient une proie facile entre leurs mains, et ils furent traités en criminels. A Trébizonde, il était défendu aux Arméniens, depuis le 25 juin, date de la proclamation, de rien vendre, défendu également à tout individu, sous peine, de rien acheter d'eux. Comment devaient-ils donc se procurer le nécessaire pour le voyage ? Depuis six ou huit mois, toute transaction commerciale était arrêtée à Trébizonde, et les gens avaient épuisé toutes leurs économies. Pourquoi a-t-on voulu les empêcher de vendre des tapis ou quelque autre chose pour se procurer l'argent nécessaire au voyage ? Beaucoup de gens qui avaient des propriétés, qu'ils auraient pu vendre s'ils en avaient eu la permission, durent aller à pied, sans moyens, et pourvus seulement de ce qu'ils ont pu ramasser en toute hâte dans leurs maisons et qu'ils pouvaient porter sur leur dos. Lorsque, par épuisement, ils devaient rester en arrière, ils étaient percés de baïonnettes et jetés dans le fleuve. Leurs cadavres ont été portés par les eaux dans la mer en face de Trébizonde, ou bien ils sont restés dans les endroits peu profonds, durant dix à douze jours, sur les rochers où ils pourrissaient, remplissant d'horreur les voyageurs qui étaient obligés de prendre ce chemin. J'ai parlé avec des témoins oculaires, qui affirmaient avoir vu beaucoup de cadavres nus flotter sur le fleuve, comme des troncs d'arbres, quinze jours après les événements, et que l'odeur en était effrayante.

« Le 17 juillet, comme je voyageais à cheval avec le consul d'Allemagne, nous rencontrâmes trois Turcs qui creusaient dans le sable une tombe pour un cadavre nu que nous voyions tout près de là dans le fleuve. Le cadavre paraissait avoir séjourné dix jours et plus dans l'eau. Les Turcs disaient qu'ils venaient d'enterrer plus haut, le long du fleuve, quatre autres cadavres. Un autre Turc nous dit que, peu avant notre passage, un autre cadavre avait été emporté par le fleuve vers la mer.

« Le mardi 6 juillet, toutes les maisons arméniennes de Trébizonde, environ mille, étaient vidées, et leurs habitants déportés. Il ne fut pas établi qu'il y ait eu jamais personne qui ait commis la faute de participer à un mouvement dirigé contre le gouvernement. Si quelqu'un était Arménien, cela suffisait pour qu'il fût traité en criminel et déporté. Au début, on a dit que les malades seraient exceptés de la mesure générale : ils furent portés à l'hôpital de la ville pour y rester jusqu'à ce qu'ils fussent assez bien. Plus tard, les hommes âgés et les vieilles femmes, les femmes enceintes et les enfants, les employés de l'administration gouvernementale, ainsi que les Arméniens catholiques, furent exceptés. Mais finalement, il fut décidé que même les vieillards, hommes et femmes, ainsi que les catholiques, devraient s'en aller, et ils durent rejoindre le dernier convoi. Un certain nombre d'embarcations légères furent, l'une après l'autre, chargées de ces gens et envoyées vers Samsoun. L'opinion générale est qu'on les a noyés. Pendant les premiers jours de la déportation générale, une grande barque fut remplie d'hommes que l'on tenait pour être membres du Comité arménien, et envoyée vers Samsoun. Deux jours plus tard, rentra, par terre, à Trébizonde, un sujet russe assez connu, du nom de Wartan, qui était parti avec cette barque. Il avait une blessure à la tête et était tellement troublé qu'il ne pouvait se faire comprendre. Tout ce qu'il savait dire était : « Boum! Boum! » Il fut arrêté par les autorités et porté à l'hôpital où il mourut le lendemain. Un Turc racontait que cette barque-là en avait rencontré, non loin de Trébizonde, une autre, occupée par des gendarmes qui avaient mission de tuer tous ces hommes et de les jeter par-dessus bord. Ils croyaient les avoir tous tués, mais ce Russe, qui était grand et fort, avait été seulement blessé, et avait, sans être observé, nagé jusqu'à la côte. Un certain nombre de ces barques chargées d'hommes quittèrent Trébizonde ; elles revenaient le plus souvent vides quelques heures après...

« Même le projet de sauver les enfants dut être abandonné. On les avait placés à Trébizonde, dans des écoles et des orphelinats, sous la direction d'un Comité organisé et soutenu par l'archevêque grec, et dont le président était le vali, le vice-président l'archevêque, avec trois membres chrétiens et trois mahométans. Mais maintenant les jeunes filles sont données exclusivement aux familles mahométanes, et ainsi séparées les unes des autres. La fermeture des orphelinats et le partage des enfants entre les familles mahométanes furent une grande déception pour l'archevêque grec qui avait travaillé dans ce but avec tant de zèle, et qui s'était assuré de l'appui du vali. Mais le chef du Comité Union et Progrès, son nom était Nail bey, qui désapprouvait ce projet, réussit à le contrecarrer très vite. Beaucoup d'enfants semblent avoir été envoyés hors de la ville pour être distribués aux paysans. Les plus jolies, parmi les jeunes filles plus âgées, qui avaient été retenues dans les orphelinats pour être chargées de la surveillance et des soins à donner, furent enfermées dans des maisons qui servaient aux plaisirs des membres de cette clique qui semble tout gouverner ici. J'ai appris de bonne source qu'un membre du Comité Union et Progrès tient ici, dans une maison située au centre de la ville, dix des plus jolies filles pour son usage et pour celui de ses amis. Quelques jeunes filles plus petites ont été placées dans d'honnêtes familles mahométanes. Quelques anciennes élèves de la Mission américaine ont été maintenant placées dans des familles musulmanes, dans le voisinage de la Mission ; mais naturellement le plus grand nombre n'a pas eu ce bonheur.

« Les maisons arméniennes — au nombre de mille — sont démeublées les unes après les autres par la police. Meubles, garnitures de lits et tous les objets précieux sont conservés dans de grands bâtiments, en ville. Il n'y eut aucun essai d'inventaire, et la pensée de conserver ces biens dans des « balles », sous la protection du gouvernement, pour les rendre à leurs propriétaires à leur retour, est simplement ridicule. Les objets sont entassés les uns sur les autres, sans aucune tentative de les enregistrer, ou même de suivre un ordre quelconque dans la manière de les entasser. Une foule de femmes et d'enfants turcs suivent pas à pas les employés de police comme une bande de vautours pour s'emparer de tout ce qu'ils peuvent saisir. Une fois que les objets les plus importants sont emportés d'une maison par la police, la meute se rue aussitôt dedans pour prendre tout ce qui reste. Je vois ces faits tous les jours de mes propres yeux. Je crois que plusieurs semaines seront nécessaires pour vider toutes les maisons ; on dégarnira alors les magasins et les maisons de commerce arméniens. La commission qui tient l'affaire dans ses mains parle maintenant de vendre cette grande quantité de mobiliers domestiques et d'autres biens "pour payer les dettes des Arméniens".

« Le Consul allemand me disait qu'il ne croyait pas que les Arméniens puissent revenir à Trébizonde, même après la fin de la guerre37 »

suite