Les dirigeants jeunes turcs ont bien fait de profiter de la guerre mondiale : elle leur a permis de réaliser un génocide sans être gênés par les interventions étrangères. Mais ils n'ont pu néanmoins éviter que cela se sache. Certes, les circonstances ont empêché la formation de commissions d'enquête, limité la diffusion des témoignages ; mais enfin, il y en a eu. Car le gouvernement a eu beau établir la censure sur les nouvelles relatives à la déportation, encourager la dissimulation même physique de ses actes, interdire l'accès de ces régions aux enquêteurs étrangers, il n'a pas pu empêcher les étrangers qui étaient déjà là de voir.

Et ils ont vu. Ils ont vu ce long, cet interminable, cet inimaginable défilé de la mort, déroulé entre les chemins de fer aux wagons remplis de vivants affamés et l'Euphrate aux eaux rouges faisant flotter les cadavres, depuis les villes paisibles soudain envahies d'horreur jusqu'aux camps et aux déserts où s'épanouit la barbarie.

Ces correspondants permanents de la conscience universelle, en un temps et des lieux où elle n'a pu avoir d'envoyés spéciaux, ce sont tous des étrangers — et la plupart du temps, des sujets de pays soit neutres, soit alliés à la Turquie. Ce sont des agents diplomatiques, ou bien des professeurs, des missionnaires, des sœurs de charité, ou bien encore des résidents qui s'occupent du commerce ; ou simplement des gens qui passent... et qui voient. D'autres enfin n'ont pas de nom, parce qu'il est encore trop dangereux, au moment où ils témoignent, de le donner ; et c'est aussi pourquoi de nombreux noms de villes restent en blanc. Les Arméniens eux-mêmes ont évidemment beaucoup écrit sur ce qu'ils avaient souffert. Mais nous avons préféré laisser la parole à ceux qui les ont vus souffrir...

Voici ce qu'ils ont vu.

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