La solitude des victimes

Une action d'une telle envergure ne pouvait naturellement passer inaperçue et, quels que fussent les efforts pour empêcher qu'elle fût connue, il était inévitable qu'au moins des échos en parvinssent à l'extérieur. Dès le 24 mai, l'agence Havas publie un communiqué des Puissances alliées de l'Entente, dans lequel Français, Anglais et Russes (qui en ont pris l'initiative) déclarent : « Depuis environ un mois, les populations turque et kurde de l'Arménie commettent, avec la tolérance et souvent avec l'appui des autorités ottomanes, des massacres parmi les Arméniens. De tels massacres ont eu lieu vers le milieu d'avril à Erzeroum, Terdjan, Eghin, Bitlis, Mouch, Sassoun, Zeitoun et dans toute la Cilicie. Les habitants d'environ cent villages des environs de Van ont été tous tués et le quartier arménien de Van a été assiégé par les Kurdes. En même temps, le Gouvernement ottoman a sévi contre la population arménienne sans défense de Constantinople. En face de ce nouveau crime de la Turquie contre l'humanité et la civilisation, les Gouvernements alliés portent publiquement à la connaissance de la Sublime Porte qu'ils en tiendront personnellement responsables tous les membres du Gouvernement turc, ainsi que ceux des fonctionnaires qui auront participé à ces massacres37. »

Mais l'intervention des Puissances alliées ne dépassera pas le stade verbal. Le corps expéditionnaire a bien fait une deuxième tentative de débarquement à l'entrée des Dardanelles, l'infanterie a réussi à prendre pied le 25 avril — le rapprochement des dates montre déjà que cette action n'empêche pas le déclenchement du génocide ; et des renforts ont débarqué à leur tour en juin. Mais c'est un nouvel échec : au mois d'août, les Alliés quittent la presqu'île de Gallipoli et se contenteront désormais de croiser en mer au large de la Cilicie où cela ne servira qu'à deux choses — étayer la thèse turque de collusion des Arméniens avec l'ennemi (pour des déraillements de train, la fourniture de renseignements ou des tentatives de soulèvement), sauver les résistants de Moussa Dagh (où 4 000 personnes, réfugiées sur les hauteurs dominant leurs villages pour échapper à la déportation, rééditent de la mi-juillet au début de septembre l'exploit des Zeitouniotes de 1895).

Le communiqué du 24 mai déclenche néanmoins une nouvelle bataille de l'information où vont se heurter, comme tant de fois déjà, chiffres, témoignages, accusations, documents, justifications, tous contradictoires — mais il s'agit d'emporter la conviction publique et, dans cette grande guerre, les facteurs psychologiques ont une importance considérable. La bataille prend d'ailleurs une ampleur tout autre justement parce qu'il s'agit d'un des enjeux du conflit mondial ; et, venant après les atrocités de Belgique, le massacre des Arméniens met le camp de la Triplice en fâcheuse posture devant l'opinion internationale. Et puis, il apparaît clairement à tous les observateurs qu'il ne s'agit pas cette fois d'un simple massacre, odieux mais limité, mais bien de l'extermination complète d'un peuple : et cela, l'Europe le découvrira avec stupéfaction. Les commentateurs devront d'ailleurs se référer aux souvenirs presque mythiques de Tamerlan ou des Assyriens pour établir l'échelle de l'événement.

Un grand mouvement se dessine donc dans le monde entier en faveur des victimes pour les aider, pour dire en tout cas ce qui se passe. Car, sur place, les résidents étrangers ne peuvent pas grand-chose, même quand ils sont les représentants officiels de leurs gouvernements : sauver un à un quelques déportés, assurer à quelques autres un peu plus de moyens de subsistance (et un simple morceau de pain représente alors le salut), éviter parfois, ou plutôt retarder, le moment du massacre ; mais ce n'est vraiment rien devant l'énormité de l'agression. Quant à tous les personnels religieux, catholiques ou protestants, qui forment un dense réseau d'évangélisation traditionnellement attaché aux populations chrétiennes de l'Empire, ils ne songent guère, outre ces secours ponctuels, qu'à défendre et protéger leurs propres bâtiments, leur propre vie même souvent — et à témoigner, au moins, des violences qui déferlent sous leurs yeux.

Des comités de secours se forment donc partout, la Croix-Rouge elle-même essaie d'intervenir, des brochures sont rapidement publiées partout aussi, des discours, des meetings, on collecte de l'argent, des vivres, des vêtements. Mais tout cela est sans aucune efficacité et l'information elle-même sur les événements, qui reste en fin de compte le seul moyen de pression à la disposition des amis de l'Arménie, ne sert à rien. L'opération a été si vite menée, si complètement, et avec tant de sûreté et de secret dans sa phase initiale que, quand enfin — et c'est dès l'été — on pourrait essayer d'intervenir, c'est par centaines de milliers que doivent se compter les morts pour qui l'on ne peut plus rien.

Pour ceux qui ont, provisoirement, « réussi » à survivre, des secours ont été préparés en Europe et en Amérique. Mais le gouvernement turc reste parfaitement conséquent avec lui-même et, puisqu'il a décidé d'éliminer l'élément arménien, et qu'il a fait connaître sa position — qui est de justifier et de travestir son action, il va jusqu'au bout et refuse catégoriquement de permettre l'acheminement de ces secours : pas d'ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat souverain.

Et puis, comme le dira avec un étonnant cynisme Talaat à l'ambassadeur américain, pourquoi s'intéresser à ces gens ?

« Pourquoi ne nous donnez-vous pas cet argent ? dit-il en ricanant.

— Quel argent ? demandai-je.

— Voici un câblogramme pour vous d'Amérique, vous envoyant une grosse somme pour les Arméniens ; vous devriez en faire meilleur usage et nous la remettre à nous Turcs ; nous en avons autant besoin qu'eux. » Et il ajoute, une autre fois : « Je me propose de discuter un jour avec vous la question arménienne tout entière. » Puis, il dit à voix basse en turc : « Mais ce jour ne viendra jamais. »

Mais il suffit de multiplier les citations de ce dialogue où le ministre de l'Intérieur se montre d'une étonnante franchise :

Talaat : « D'ailleurs pourquoi vous intéressez-vous aux Arméniens ? Vous êtes juif et ces gens sont chrétiens. Les Mahométans et les Juifs s'entendent on ne peut mieux. Vous êtes bien considéré ici. De quoi vous plaignez-vous ? Pourquoi ne pas nous laisser faire de ces Chrétiens ce que nous voulons ?... Les Arméniens ont refusé de poser les armes quand on les en a priés ; ils nous ont résisté à Van et à Zeitoun, ce sont les alliés des Russes. Il n'y a pour nous qu'un seul moyen de nous protéger à l'avenir, c'est précisément la déportation.

Morgenthau : Supposez même que quelques Arméniens vous aient trahi, ce n'est pas une raison pour anéantir la race tout entière et faire souffrir des femmes et des enfants.

Talaat : C'est inévitable... Ce n'est pas la peine d'argumenter, nous avons déjà liquidé la situation des trois quarts des Arméniens ; il n'y en a plus à Bitlis, ni à Van, ni à Erzeroum. La haine entre les deux races est si intense qu'il nous faut en finir avec eux, sinon nous devrons craindre leur vengeance.

Morgenthau : Puisque vous vous souciez peu du point de vue humanitaire, pensez aux pertes matérielles ; ce sont les Arméniens qui font la prospérité du pays, ils sont à la tête d'un grand nombre de vos industries et sont vos plus gros contribuables. Qu'adviendra-t-il de votre commerce si vous les supprimez ?

Talaat : Nous nous moquons des dommages économiques, nous les avons estimés et savons qu'ils ne dépasseront pas 5 000 000 de livres ; cela ne nous inquiète pas. Je vous ai demandé de venir ici, afin de vous faire savoir que notre attitude à ce sujet est absolument déterminée et que rien ne la fera changer. Nous ne voulons plus voir d'Arméniens en Anatolie, ils peuvent vivre dans le désert, mais nulle part ailleurs. »

Et Morgenthau poursuit : « J'eus avec lui plusieurs autres conversations sur le même sujet, sans parvenir à l'émouvoir si peu que ce fût. Il revenait toujours à l'argument qu'il avait exposé dans cet entretien, se montrant prêt à accueillir favorablement toute requête concernant des Américains ou même des Français et des Anglais, sans me faire la plus minime concession quand il s'agissait d'Arméniens. La question semblait lui tenir profondément à cœur, et sa haine s'accroître avec les événements. Un jour que je discutais le cas d'un certain Arménien, je l'assurai qu'il avait tort de le regarder comme un de leurs ennemis, car il ne leur était nullement hostile : "Aucun Arménien ne peut être notre ami, après ce que nous leur avons fait, répondit-il."

« Cela n'empêcha pas cependant Talaat de me demander la chose la plus étonnante du monde. La New York Life Insurance Company et l'Equitable Life of New York avaient depuis des années fait des affaires considérables avec les Arméniens. L'habitude d'assurer leur vie n'était qu'une autre preuve de leur prospérité.

"— Je voudrais, dit Talaat, que vous me fassiez avoir par les Compagnies américaines d'assurances sur la vie une liste complète de leurs clients arméniens, car ils sont presque tous morts maintenant, sans laisser d'héritiers ; leur argent revient par conséquent au gouvernement, c'est lui qui doit en bénéficier. Voulez-vous me rendre ce service ?" »

Et quand l'ambassadeur reparle, à Enver cette fois, du problème des secours, ce sont toujours les mêmes réponses qu'il reçoit :

« "— Comment pourrions-nous donner du pain aux Arméniens, quand nous en manquons pour notre propre peuple ? Je sais qu'ils souffrent, qu'il est fort probable qu'ils n'auront pas de pain cet hiver ; or, il nous est fort difficile d'obtenir de la farine et des vêtements, même ici à Constantinople." Croyant obtenir gain de cause, je répliquai que j'avais de l'argent et que les missionnaires américains avaient hâte de le dépenser pour soulager les réfugiés.

"— Mais nous n'avons pas besoin que vous ravitailliez les Arméniens, m'assura-t-il ; c'est le plus grand malheur qui puisse leur arriver. Je répète qu'ils escomptent la sympathie des pays étrangers ; c'est ce qui les pousse à nous résister et attire sur eux toutes leurs misères. Si vous entreprenez de leur distribuer des vivres et des vêtements, ils vont de suite voir en vous des amis puissants. Leur esprit de révolte n'en sera que renforcé et il faudra les punir encore plus sévèrement. Remettez-nous l'argent que vous avez reçu pour eux, nous veillerons à ce qu'il soit employé à les assister." Il me fit cette proposition sans broncher et la renouvela plusieurs fois. Et tandis qu'il me suggérait ce plan de secours, les gendarmes et les fonctionnaires turcs, non contents de dépouiller les Arméniens de leurs biens domestiques, de leurs vivres et de leur argent, volaient encore aux femmes jusqu'à leurs derniers haillons et les éperonnaient de leurs baïonnettes alors qu'à peine vêtues elles trébuchaient à travers le désert en feu. Et voilà que le ministre de la Guerre me proposait de donner notre argent à ces mêmes gardiens de la loi, pour le répartir aux malheureux qui leur étaient confiés! Toutefois, il me fallait agir avec tact et je dus répondre : "Si vous, ou tout autre membre du gouvernement, voulez assurer la responsabilité de la distribution, nous serons naturellement heureux de vous confier l'argent, mais ne vous attendez pas à ce que nous le donnions à ceux qui ont massacré les Arméniens et outragé leurs femmes"

« Sans se troubler, mon interlocuteur revint à son principal argument : "II ne faut pas que les Arméniens sachent jamais qu'ils ont un soutien en Amérique ; ce serait leur ruine. Il est de beaucoup préférable qu'ils meurent de faim et, en vous avouant cela, je n'ai en vue que leur intérêt, car s'ils arrivent à se convaincre qu'ils n'ont pas d'amis à l'étranger, ils se calmeront, reconnaîtront que la Turquie est leur seul refuge et deviendront de paisibles citoyens. Votre pays ne leur est d'aucune utilité en leur témoignant sans cesse de la sympathie. Vous ne faites qu'attirer sur leurs têtes de plus grands malheurs41. " »

De son côté, Djemal déclare « confidentiellement » au consul allemand à Damas, qui essaie de créer un orphelinat pour les Arméniens de la région, « qu'il aimerait personnellement alléger le sort des Arméniens, mais qu'il a des ordres sévères de Constantinople d'empêcher toute participation allemande et américaine à une œuvre de secours aux Arméniens. En effet la résistance interne que les Arméniens opposent au gouvernement ne saurait être brisée que lorsqu'ils seront persuadés qu'ils ne peuvent attendre aucune aide d'un gouvernement étranger16. » II y a, on le voit, une parfaite identité de vues entre les trois responsables principaux de la politique turque...

Enfin, quand en 1916 Morgenthau quitte son poste pour rentrer aux Etats-Unis, il a un dernier entretien avec Talaat au cours duquel il aborde encore une fois le sujet :

« " Et les Arméniens ? "

« La gaieté de Talaat disparut instantanément ; ses traits se durcirent et ses yeux brillèrent du feu de la brute réveillée :

" A quoi bon reparler d'eux, dit-il avec un geste de la main, nous les avons liquidés, c'est fini41. " »

Mais ce sont là des conversations privées : Morgenthau ne les publiera que plus tard et, tout en tâchant sur place de sauver ce qui peut l'être, il ne dit alors rien et même accepte de témoigner parfois des efforts turcs vis-à-vis des étrangers.

De leur côté, tout en continuant à appliquer rigoureusement leur plan d'extermination, les dirigeants turcs publient et font connaître nombre de mesures «d'apaisement» ; il est vrai qu'ils y sont contraints par leur allié allemand que cela gêne, devant l'ampleur des réactions internationales et au moment où le front d'Orient prend une importance accrue, de devoir assumer un génocide*. On apprend donc que le gouvernement a décidé de préserver de la déportation tel ou tel élément de population, les protestants, les catholiques, ou bien les femmes, les vieillards ; qu'il a décidé d'arrêter les mesures de déportation ; qu'il a ordonné de veiller au bien-être de ceux qui sont déjà déportés ou à leur subsistance, ou à la préservation de leurs biens en vue de leur retour.

  C'est l'objet des télégrammes suivants que le ministère de l'Intérieur adresse aux autorités provinciales à la fin de l'été 1915 :

« Les Arméniens déportés à Erégli devront être approvisionnés en pain et en olives, et des biscuits seront mis à leur disposition. Faire une estimation des frais pour qu'on envoie d'ici la somme nécessaire. »

« Etant donné que le gouvernement impérial n'effectue le transfert des Arméniens de leurs lieux d'habitation dans des zones définies à l'avance que dans le but d'empêcher les activités hostiles au gouvernement de cette nation et la mettre hors d'état de poursuivre ses tendances nationalistes concernant la création d'un Etat arménien, sans avoir le dessein de la détruire, il a été finalement décidé de prendre toutes les mesures en vue de protéger et ravitailler les convois lors du transfert et de faire en sorte que tous les autres Arméniens, ainsi que, conformément à ce qui a été déjà notifié, les familles des soldats, un certain nombre d'artisans correspondant aux besoins et les Arméniens de culte protestant ou catholique, ne soient plus dorénavant déplacés de leur lieu d'habitation — à l'exception toutefois de ceux qui se trouvent déjà éloignés de leur domicile et sont sur le point d'être transférés plus loin. Il est annoncé par la présente qu'une procédure judiciaire sera immédiatement engagée contre toute personne qui attaquerait les convois, s'adonnerait au pillage ou qui, poussée par ses tendances bestiales, commettrait des actes honteux, ainsi que contre ses complices et tous les fonctionnaires et gendarmes coupables. Les fonctionnaires qui se sont rendus coupables devront être identifiés. Si de tels méfaits se reproduisent, les autorités des vilayets seront tenues pour responsables. »

« Vous êtes chargés par la présente de procurer aux Arméniens qui se trouvent déjà dans les stations d'arrêt, et à ceux qui doivent y être conduits de stations plus lointaines, du pain pour deux ou trois jours et de prendre toutes les mesures pour qu'ils ne manquent pas du nécessaire en route16. »

Mais ce n'est là que pure propagande destinée à l'opinion publique étrangère, et d'abord au gouvernement allemand. Le 2 septembre, Talaat se rend en personne chez l'ambassadeur d'Allemagne pour lui remettre la traduction de ces télégrammes. Puis il ajoute dans la conversation : « La question arménienne n'existe plus16. »

 

suite

 

* - Encore que, et à Constantinople même, certains Allemands n'y trouvent rien à redire, tel l'attaché naval Humann qui dit à Morgenthau : « J'ai passé en Turquie la majeure partie de mon existence, et je connais cette race [les Arméniens]. Je sais également qu'elle ne peut vivre dans le même pays que la race turque, il faut qu'une des deux disparaisse. En vérité je ne blâme pas les procédés employés par les Turcs, lesquels, à mon avis, sont parfaitement justifiés. La nation la plus faible doit succomber41. »