« Avec la plus grande modération et équité »

Pour en arriver là, et bien que le début de l'année 1915 soit marqué comme la fin de 1914 par une aggravation très sérieuse de la situation de la population arménienne, il a fallu un véritable changement de politique : non plus seulement laisser l'oppression quotidienne se développer un peu plus à la faveur des diverses mesures générales liées à l'état de guerre, mais activement organiser ce que le gouvernement turc nomme « le déplacement » des Arméniens. Que les mesures prises en chaque point du territoire ne soient en effet que l'application, partout la même, de décisions prises à Constantinople, cela ressort de tous les textes dont on dispose, témoignages, décrets gouvernementaux ou instructions officielles. De toute façon, ce n'est certainement pas par l'effet d'une coïncidence que les fonctionnaires du gouvernement ont partout mis en œuvre la déportation de l'élément arménien suivant le même processus à étapes ; ce n'est pas non plus par hasard que la population musulmane a participé aux opérations, surtout dans ses éléments irréguliers, tant par le meurtre que par le pillage.

C'est d'ailleurs ce qu'indiquent sur place aux agents diplomatiques allemands les valis, tel celui d'Erzeroum, qui déclare que « c'était le commandement suprême militaire et non lui-même qui était responsable et qu'il ne faisait qu'exécuter ses ordres16 ». Mais le gouvernement revendique de lui-même cette responsabilité et Enver s'en explique très clairement dans une conversation avec Morgenthau : « Nous sommes les maîtres absolus de ce pays. Je n'ai nullement l'intention de rejeter le blâme sur nos subalternes, et suis tout disposé à assumer la responsabilité de tout ce qui est arrivé. Le Cabinet lui-même a ordonné les déportations et je suis persuadé que nous en avons le droit, attendu que les Arméniens nous sont hostiles ; de plus, nous sommes les chefs ici et personne au-dessous de nous n'oserait prendre de telles mesures, sans notre assentiment41. » C'est ce que confirment les déclarations officielles : « Les assertions d'après lesquelles ces mesures auraient été suggérées à la Sublime Porte par certaines Puissances étrangères sont absolument dénuées de fondement47. »

L'opération s'effectue partout en plusieurs temps.

Après la liquidation des notables, de nouvelles mesures visent les hommes qui sont restés dans leurs foyers : la conscription est en effet étendue aux hommes de seize à soixante-dix ans — c'est donc alors la quasi-totalité des hommes arméniens qui se trouve aux mains de l'armée turque. Quelles que soient les conditions dans lesquelles ils ont été saisis, le sort qui leur est réservé est invariable : ils seront purement et simplement exécutés. C'est déjà ainsi qu'avaient disparu ces Arméniens de vingt à quarante-cinq ans, qui, après avoir été enrôlés en août 1914, avaient fait l'objet d'une mesure de transfert dans les compagnies du génie.

Restent donc les femmes, les enfants et les vieillards. Pour eux, le processus est simple et toujours identique : le crieur public annonce la date fixée pour leur déportation, mais le délai est souvent extrêmement court, parfois même inexistant, et en tout cas rarement respecté. Ensuite, les voici rassemblés en convois que les autorités dirigent, à pied la plupart du temps, vers le Sud de l'Empire, dans ces régions où, selon le gouvernement, ils ne seront plus « nuisibles ». En fait, il s'agit de lieux désertiques et malsains comme le désert de Syrie ou la région de Deir-es-Zor, où ceux qui auront pu survivre jusque-là à toutes les violences qui leur seront réservées tout le long de la route ne résisteront pas bien longtemps au manque de nourriture et d'eau.

C'est ce qu'explique l'ambassadeur allemand dès le mois de juin : « Les déportés sont obligés de quitter leur domicile sur-le-champ ou dans un délai de quelques jours, si bien qu'il doivent abandonner leur maison et la plus grande partie de leur mobilier et qu'ils ne peuvent même pas se munir d'un minimum de vivres pour le voyage. Lorsqu'ils parviennent au lieu de destination, ils se trouvent sans aide et sans défense face à une population hostile16. »

Le gouvernement turc reconnaît ces faits. Dans une « Publication aux Vilayets », Djemal énumère officiellement « quelques détails » : « Un certain nombre de leurs chevaux et de leurs effets de valeur ont été volés. Sous prétexte qu'ils seront rationnés en route, ils ont été laissés sans pain et sans eau. Ils ont subi de la part des fonctionnaires chargés de les accompagner un traitement sévère et inutile tel que d'insultes et des voies de faits. Pendant leurs étapes, ils ont dû se suffire des 25-30 drames de pain (100 g) et une solde de 25 paras (soit 0,006 livre turque) par jour. Les employés et professeurs des écoles et orphelinats arméniens ont subi le même traitement que la population indigène au lieu d'être renvoyés dans leurs provinces. On ne laissa même pas à certains d'entre eux le temps de prendre leurs effets. A Gueben des femmes ont été convoquées au moment où elles faisaient leurs lessives et durent se mettre en route pieds nus et sans avoir pu emporter les linges qu'elles avaient lavés. Certains pères de familles ont été expédiés à des endroits séparément de leurs femmes et enfants. Et par manque de moyens de transport, certaines femmes ont dû se débarrasser de leurs enfants comme d'une charge inutile et les ont laissés au bord d'une route ou au revers d'une haie et même certaines d'entre elles essayèrent de les vendre. La permission de faire venir leurs bêtes qui se trouvaient à quelque distance de leurs lieux d'habitation leur a été refusée16. »

Les uns et les autres reconnaissent même que « des faits regrettables » se sont produits. « Dans certains endroits, des excès ont été commis durant le voyage. Il est probable que les Arméniens expulsés de Diarbekir vers Mossoul se sont fait tous égorger en chemin. Il est tout à fait exclu que le gouvernement fournisse aux déportés de l'argent, de la nourriture ou une aide quelconque16», dit l'ambassadeur allemand. Et le gouvernement turc de renchérir : « Pendant l'application de cette mesure, les Arméniens furent parfois victimes de regrettables abus et violences47. »

La comparaison du nombre de personnes qui composent les convois de déportés au départ et à l'arrivée est tout à fait instructive à ce sujet. Un exemple suffit : « Sur 696 personnes qui ont quitté Adiaman, 321 sont arrivées à Alep, 206 hommes et 57 femmes ont été tués, 70 femmes et jeunes filles et 19 jeunes garçons ont été enlevés. Il n'y a pas d'information sur les autres16. »

Un autre illustrera mieux que tous les discours ce que furent les conditions réelles de la déportation. On comprendra en le lisant pourquoi l'ambassade allemande peut affirmer dans son mémorandum du 4 août, à propos des déportés, que « la plupart d'entre eux ont péri avant même d'arriver au lieu de leur destination16 ». Et s'il n'y a ici ni noms de lieux, ni noms de personnes, c'est parce que le témoignage est donné à un moment où le massacre continue et où d'autres êtres humains risquent encore de subir le même sort : nous n'en sommes qu'au début...

« Le 1er juin, 3 000 personnes (pour la plupart des femmes, des jeunes filles et des enfants) quittèrent H., accompagnées de 70 agents de police et d'un Turc influent, un certain K. Bey. Le jour suivant, ils arrivèrent sains et saufs à AL. Là, K. Bey se fit remettre par eux 400 livres, « afin de les garder en sûreté jusqu'à leur arrivée à Malatia » et promit de les accompagner jusqu'à Ourfa pour les protéger ; mais le jour même il s'enfuit emportant l'argent.

« Le troisième jour, le convoi des exilés arriva à AM. où les Arabes et les Kurdes commencèrent les enlèvements des femmes et des jeunes filles, qui se continuèrent jusqu'à leur arrivée à la première station de chemin de fer à Ras-ul-Aïn, sur la ligne de Bagdad. Les gendarmes qui leur avaient été donnés pour leur protection incitèrent les tribus à demi-sauvages des montagnes à les attaquer pour les voler, les tuer ou violer leurs femmes et les enlever ; et maintes fois eux-mêmes violèrent les femmes sans s'en cacher.

« Le quatrième jour, ils arrivèrent à A.N., où les gendarmes tuèrent trois des hommes les plus notables*. Le neuvième jour, ils arrivèrent à AO., où les chevaux, qui avaient cependant été loués, payés pour tout le voyage jusqu'à Malatia leur furent repris et renvoyés, de sorte qu'ils eurent à louer d'autres chars à bœufs pour être conduits à Malatia. A partir de là beaucoup d'entre eux furent laissés sans bêtes de somme — quelques-uns seulement se trouvant à même d'acheter des ânes et des mulets, qui par la suite leur furent également volés.

« A AO., un gendarme enleva Madame L. ainsi que ses deux filles et s'enfuit avec elles.

« Le treizième jour, la caravane arriva à Malatia, mais elle n'y resta qu'une heure seulement, car ils retournèrent au village de AP., distant de dix heures de marche de Malatia. A cet endroit, les gendarmes abandonnèrent complètement les déportés après leur avoir pris environ 200 livres, en paiement de la « protection » qu'ils leur avaient accordée jusque-là, et les déportés furent laissés à la merci du brutal Bey (chef de clan) des Kurdes de Aghdjé-Daghi.

« Le quinzième jour, ils montaient péniblement la pente raide de la montagne, lorsque les Kurdes entourèrent 150 des hommes de tous âges, de quinze à quatre-vingt-dix ans, les emmenèrent à quelque distance et les assassinèrent ; ils revinrent ensuite et se mirent à voler les déportés.

« Ce jour-là, un autre convoi de déportés (dont 300 hommes seulement) venant de Sivas, d'Eghin et de Tokat, rejoignit le convoi de H., formant ainsi un convoi plus important d'un total de 18 000 personnes. Ils repartirent le dix-septième jour sous la soi-disant protection d'un autre bey kurde.

« Ce bey fit appeler ses hommes, qui attaquèrent le convoi et le pillèrent. Ils emmenèrent avec eux cinq des plus jolies jeunes filles et quelques Sœurs de Grâce de Sivas. A la nuit quelques jeunes filles encore furent enlevées, mais elles furent ramenées après avoir été violées. On se mit en route de nouveau et au cours du voyage les jolies jeunes filles étaient enlevées une à une, tandis que les retardataires du convoi étaient invariablement tués.

« Le vingt-cinquième jour, ils arrivèrent au village de Gueulik, dont tous les villageois suivirent le convoi sur une longue distance, tourmentant et volant les déportés. Le trente-deuxième jour, ils arrivèrent au village de Kiahda, où ils restèrent deux jours et où de nombreuses jeunes filles et femmes furent encore enlevées.

« Le quarantième jour, le convoi arriva en vue du fleuve Mourad, qui est une branche de l'Euphrate. Ils virent là les corps de plus de 200 hommes emportés par le fleuve avec des traces de sang, ainsi que des fez, des vêtements et des bas tachés de sang, abandonnés sur les rives.

« Le chef du village voisin leva un impôt d'une livre par personne, comme rançon pour ne pas être jeté dans le fleuve.

« Le cinquante-deuxième jour, ils arrivèrent à un autre village, où les Kurdes les dépouillèrent de tout ce qu'ils avaient, même de leurs chemises et caleçons, de sorte que pendant cinq jours tous les exilés continuèrent leur marche complètement nus sous un soleil ardent. Les cinq jours suivants on ne leur donna pas un morceau de pain, ni même une goutte d'eau. Ils furent épuisés de soif à en mourir. Des centaines et des centaines tombèrent morts en chemin, leurs langues étaient changées en charbon, et lorsqu'au bout de cinq jours ils arrivèrent près d'une fontaine, tout le convoi se rua naturellement vers elle ; mais les gendarmes leur barrèrent le chemin et leur interdirent de prendre une seule goutte d'eau. Ils voulaient la vendre au prix d'une à trois livres le verre, et parfois même, après avoir touché l'argent, ils les empêchaient de prendre l'eau. A un autre endroit où se trouvaient des puits, quelques femmes s'y jetèrent, n'ayant ni corde ni seau pour y puiser de l'eau. Ces femmes furent noyées mais cela n'empêcha pas le reste des exilés de boire à ces puits malgré les cadavres puants qui s'y trouvaient. Parfois, lorsque les puits étaient peu profonds et que les femmes y pouvaient descendre et en remonter, les autres exilés se ruaient sur elles pour lécher et sucer leurs vêtements sales, mouillés, pour apaiser leur soif.

« Lorsqu'ils venaient à traverser un village arabe dans leur état de nudité, les Arabes les prenaient en pitié et leur donnaient des morceaux de vêtements pour se couvrir. Quelques-uns parmi les déportés auxquels il restait encore quelque argent achetèrent des vêtements ; mais d'autres restèrent nus ainsi tout le long du chemin jusqu'à la ville d'Alep. Les pauvres femmes pouvaient à peine marcher tant elles étaient honteuses ; ils avançaient tous courbés en deux.

« Même dans leur état de nudité, ils avaient trouvé quelques moyens de conserver le peu d'argent qu'ils avaient, quelques-uns le conservaient dans leurs cheveux, d'autres dans leur bouche ou dans leur sein ; et lorsqu'ils étaient attaqués par des voleurs, il s'en trouvait d'assez adroits pour chercher l'argent dans les parties les plus secrètes, et cela nécessairement avec bestialité.

« Le soixantième jour, lorsqu'ils arrivèrent à Viran-Chéhir, il ne restait plus que 300 exilés sur les 18 000. Le soixante-quatrième jour, ils rassemblèrent tous les hommes, les femmes malades et les enfants, et ils les brûlèrent et les tuèrent tous. On ordonna à ceux qui restaient de continuer leur chemin. Après un jour de marche, ils arrivèrent à Ras-ul-Aïn où pendant deux jours, pour la première fois depuis leur départ, le gouvernement leur donna du pain. Le pain était immangeable ; et cependant on ne leur donna même pas cela les trois jours suivants.

« Un Circassien persuada alors la femme d'un pasteur de Sivas et d'autres femmes avec leurs enfants d'aller avec lui à la station, leur promettant de les envoyer à Alep par chemin de fer. Malgré tous les avertissements de leurs amis, ces femmes suivirent l'homme, car ni elles ni leurs enfants n'étaient plus en état de terminer le voyage à pied. L'homme les emmena dans la direction opposée à la station, leur expliquant qu'il emprunterait de l'argent à un de ses amis tout près, pour payer les billets ; mais peu après il revint à l'endroit où le convoi s'était arrêté, mais sans les femmes et les enfants.

« Le Gouverneur de l'endroit demanda trois livres pour lui-même et une livre pour le billet de chemin de fer à chacun d'eux, avant de les laisser prendre le train.

« Lorsqu'au soixante-dixième jour, ils arrivèrent à Alep il ne restait que 35 femmes et enfants sur les 3 000 exilés partis de H., et 150 femmes et enfants en tout du convoi de 18 000 personnes31. »

On peut ici apprécier à sa juste valeur le distinguo auquel les autorités turques auront recours peu après à propos de massacres et de déportations identiques, mais mis en œuvre cette fois contre la population arabe de Syrie, également soupçonnée de menées insurrectionnelles. Ayant procédé à la déportation en Anatolie des familles des suspects, le commandement de la IVe armée déclare « pour écarter les commentaires tendancieux que les gens mal avisés et mal intentionnés ont essayé de faire prévaloir » :

« Le Gouvernement n'a pas déporté mais simplement transporté ces familles48. »

 

suite

* - Le 4 juin également, le gouvernement turc déclare dans un communiqué officiel : « Il est complètement faux qu'il y ait eu des massacres d'Arméniens dans l'Empire. »