« Un remède héroïque »

« La Sublime Porte, retombant dans la tolérance, patienta pendant plusieurs mois, ce qui, on voudra bien l'admettre, était le comble de la longanimité. Finalement, elle vit que le salut du pays exigeait d'elle des mesures promptes et décisives. Elle n'hésita plus. Elle fit dissoudre les Comités arméniens et arrêter leurs chefs. Elle ordonna des perquisitions dans les établissements publics des Arméniens et dans leurs résidences privées, ce qui eut pour résultat de faire convaincre des centaines d'entre eux de desseins et d'actes révolutionnaires. Les coupables furent condamnés aux peines qui ont cours dans tout pays où existe la notion de la sécurité de l'Etat. Les suspects furent emprisonnés par mesure de précaution et la population arménienne dans son ensemble soumise à de sévères restrictions en matière de déplacement. Tout cela faisait partie du cours naturel et élémentaire des choses. Mais la Sublime Porte eut en même temps recours à un remède héroïque : la transportation à l'intérieur du pays de la population arménienne des provinces limitrophes de la Russie et de celles où un débarquement de l'ennemi était à craindre. » Un diplomate ottoman décrira ainsi plus tard les « mesures défensives du gouvernement46 ».

L'amalgame était tentant entre les « événements insurrectionnels »  et « le déplacement des Arméniens » : un rapport de cause à effet liera les deux dans une brochure officielle de 1919 ; mais, tout de suite, il est mis en avant et exploité : après avoir commencé par nier les faits, le gouvernement turc ne cessera plus de les présenter ainsi, en rejetant la responsabilité finale sur l'attitude insurrectionnelle des Arméniens, cette « trahison » qui a « nécessité « leur « déplacement ». « Le gouvernement impérial qui se trouvait en présence d'une organisation révolutionnaire s'étendant sur le pays tout entier s'est vu obligé de prendre des dispositions en conséquence47. »

Et il est exact, comme il le fera remarquer, que la déportation ne commence que neuf mois après le début de la guerre mondiale — et elle coïncide avec les événements de Van : 20 avril, affrontements entre troupes de Djevdet et habitants arméniens, 24 avril, arrestation des notables de Constantinople. Mais, outre le fait que les arrestations ont commencé en Anatolie dès le 21, c'est dès le début du mois que la population de Zeitoun, à l'autre bout du pays, est l'objet de mesures de déportation. On peut donc penser que les événements de Van ont bien plutôt servi de prétexte et que c'est l'échec militaire des Alliés devant les Dardanelles qui a en quelque sorte donné le feu vert pour une opération préparée de longue date, mais qui a été gardée en réserve jusqu'au moment le plus favorable pour son exécution.

Pour bien éclairer ce point capital, il faut mettre en relation trois séries de faits : l'insistance avec laquelle les dirigeants turcs rappellent qu'ils ont prévenu les députés et les autorités religieuses arméniens des « mesures draconiennes » qu'entraînerait le moindre incident en Anatolie ; la conviction sans cesse exprimée par les diplomates allemands que « la déportation des Arméniens n'est pas uniquement inspirée par des raisons militaires » et que « la manière dont s'effectue le transfert montre que le gouvernement poursuit véritablement son but qui est de détruire totalement la race arménienne dans l'Empire turc » — tout en insistant sur l'absence de commune mesure entre la « cruauté » de la déportation et ses justifications militaires, ils notent qu' « il n'existe aucune preuve qu'une révolte était projetée et organisée par les Arméniens16 » ; une conversation entre Morgenthau, l'ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, et Talaat, où celui-ci déclare « que le Comité Union et Progrès avait examiné la question avec soin et que la politique actuelle était officiellement celle du gouvernement, ajoutant qu'il ne fallait pas croire que les déportations eussent été décidées à la hâte, mais qu'elles étaient au contraire le résultat de longues et sérieuses délibérations41. »

Et l'affaire du 18 mars 1915 constitue bien un moment favorable. Certes, l'action de la France, de l'Angleterre ou de la Russie est désormais par principe annihilée du fait de leur appartenance au camp adverse, mais le gouvernement reste sous la menace d'une action directe sur Constantinople, menace obsédante depuis toujours et d'autant plus envisageable qu'à partir de janvier il apparaît que les armées turques ne pourront s'opposer à l'avance de l'Entente ni sur le golfe Persique, ni en Palestine, ni au Caucase. Dans cette situation incertaine, l'expédition franco-britannique des Dardanelles justifie soudain en février toutes les craintes turques et l'on voit bientôt le moment où les Anglais défileront dans la capitale. Tout est alors prêt, dans un étonnant climat de panique, pour la fuite des dirigeants ; mais, malgré des actions d'artillerie d'abord efficaces, les navires alliés ne parviennent pas à forcer le passage des Détroits et doivent se retirer le 18 mars après avoir subi de lourdes pertes, après avoir été aussi à deux doigts, mais sans s'en rendre compte, de réussir à franchir l'obstacle des derniers forts turcs.

Pour le gouvernement, le danger est passé et il a désormais les mains libres pour agir : l'opération, qui a commencé au début de l'année avec le désarmement des soldats arméniens et la réquisition des armes personnelles, peut continuer et passer à la phase décisive — les puissances ennemies ne pourront plus intervenir.

C'est donc dès le début du mois d'avril, avant même le 24, que commence, à Zeitoun, la déportation des populations arméniennes — et l'opération ainsi engagée se déroule en trois temps : Cilicie d'abord en avril et mai, Anatolie orientale ensuite à partir de juin, Anatolie occidentale enfin à partir du mois d'août. Officiellement, il s'agit seulement de « déplacer » les éléments suspects de la population arménienne des zones de guerre. Le gouvernement turc l'affirmera en 1916 : « (...) la nécessité primordiale d'assurer la tranquillité intérieure et la défense extérieure du Pays ont rendu indispensable l'éloignement des Arméniens des endroits où leur présence était considérée comme nuisible ; c'est ce qui nécessita leur transfert en des localités plus sûres et hors de l'influence étrangère47. » Et en 1917 : « Le déplacement des Arméniens et leur installation dans des régions d'où ils ne pouvaient ni menacer la sécurité de l'armée impériale ni troubler l'ordre public, était d'une nécessité urgente pour les autorités militaires aussi bien que pour les civiles. Aucun gouvernement ne pouvait tolérer ou admettre que, tandis que des milliers de ses enfants de toutes races et religions se sacrifiaient pour la patrie sur les champs de bataille, il y eût à l'intérieur du pays des traîtres travaillant à sa perte et à la victoire de ses ennemis. La mesure adoptée s'imposait donc comme la plus naturelle et la plus légale et tout retard apporté à son application aurait été criminel et impardonnable34. »

Sur place, on rassure les personnes qui sont soumises aux mesures de déportation : il s'agit de quelque chose de provisoire, ce n'est pas la peine d'emporter ses affaires, dès que la guerre sera finie tout sera remis en ordre. Mais, comme en 1895, l'inquiétude grandit vite parmi les populations, et chacun se met à attendre l'horreur, à la pressentir, à s'y préparer. Car, à l'exception de certains points où le massacre a lieu sur place (dans le vilayet de Van par exemple, sauf quand l'avance russe fait fuir les responsables, mais aussi à Mouch et à Samsoun), et d'autres où les mesures sont très limitées et en tout cas discrètes (à Constantinople essentiellement où, après la rafle du 24 avril, la population sera en général laissée tranquille), c'est sur tout le territoire qu'on rassemble les Arméniens pour les emmener. Et la mesure les frappe aussi bien en Syrie et en Mésopotamie, qui sont pourtant la destination finale de tous les convois.

Après Zeitoun, c'est au tour de Deurt-Yol, puis de toutes les localités qui dépendent d'Adana ou de Marach ; plus tard, la déportation s'étendra aux régions d'Aintab, de Killis, d'Alep même. En même temps, la mesure atteint les vilayets d'Anatolie orientale, ces fameux vilayets où devaient enfin se réaliser les précieuses réformes que les Arméniens avaient depuis si longtemps réclamées : à Trébizonde, à Erzeroum, à Sivas, à Kharpout, à Diarbekir, à Bitlis, la population arménienne est rassemblée et exilée. Et il en va de même bien entendu dans toutes les localités qui dépendent de ces chefs-lieux : Erzindjan, Baibourt, Mersivan, Zileh, Malatia, Chabin-Karahissar où quelques centaines d'Arméniens résistent pendant une quinzaine de jours dans la citadelle de la ville avant d'être tués comme les autres. En Anatolie, enfin, où les Arméniens sont nombreux à Ismidt, à Brousse, à Aïdin, à Angora, à Konia, à Kastamouni, c'est pendant l'été que s'effectue la déportation. Bien entendu, les innombrables villages « abandonnés » par les Arméniens sont immédiatement occupés par les Turcs ou par les Kurdes, mais souvent aussi incendiés et détruits ; et, quand le massacre a lieu sur place, il n'y a d'espoir que dans la fuite : des milliers d'Arméniens réussissent ainsi à gagner le Caucase où ils vivront plus tard et l'espérance du salut sous l'occupation russe et de nouveaux massacres à partir de 1917.

En quelques endroits les Arméniens sauront opposer la même résistance qu'à Chabin-Karahissar ; mais, utilisant la dénonciation des révolutionnaires avec la même habileté qu'en 1895 et 1896, le gouvernement turc saura exploiter cela aussi contre eux dans sa propre défense : « Le Gouvernement tenait beaucoup à opérer ces déplacements aussi régulièrement que le permettait la situation militaire. Les premiers transports se firent en plein ordre, mais bientôt apparurent partout des bandes arméniennes armées qui, sous prétexte d'arracher leurs coreligionnaires des mains des Turcs, s'attaquèrent aux gendarmes qui les escortaient et les massacrèrent sans pitié, causant ainsi la dispersion des convois et leur malheur... L'intervention des bandes révolutionnaires lors du déplacement des Arméniens causa à ceux-ci plus de mal que de bien34. »

 

Car cette déportation, ce n'est rien d'autre que la mise en œuvre du génocide, immense opération à laquelle ont nécessairement participé tous les fonctionnaires civils et militaires de l'Etat, étendue à partir de la Cilicie et des vilayets d'Anatolie orientale à tout le territoire, étalée du mois d'avril jusqu'au mois de novembre pour sa plus grande part mais persistant malgré tous les démentis pendant deux ans de façon ininterrompue. Il n'y aura plus ensuite, si l'on peut dire, que des massacres occasionnels. Et il faudra beaucoup de temps pour que la vérité soit, sinon connue, au moins entrevue, sur l'ampleur de l'opération ; car, comme en 1895 encore une fois, tout est fait pour empêcher l'information de circuler : la censure est totale et les seules nouvelles qu'on laisse passer ne concernent que les opérations militaires, quand elles sont favorables. Un témoin étranger dira : « Il est étrange qu'on puisse vivre constamment en Asie mineure et voir très peu de crimes qui s'y perpètrent actuellement. Lorsqu'on voyage à travers la contrée, on sent constamment le silence mortel d'une situation entourée de crimes qui vous est cachée31

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