« événements insurrectionnels »

Avant même la date fatidique du 24 avril, les premières péripéties de la guerre donnent un relief particulier à des affrontements armés où les Arméniens sont impliqués en plusieurs endroits. Bien qu'il ne s'agisse généralement pour eux que de résister à l'aggravation des violences, leur lutte prend l'apparence d'un soulèvement qui va brouiller les cartes et permettre au gouvernement turc de justifier l'action qu'il mènera contre la population arménienne.

A Zeitoun, encore une fois, des heurts se produisent à la fin du mois de mars, après un hiver tendu marqué par d'inévitables et habituelles violences des gendarmes turcs — et ce, malgré la soumission complète des habitants à la mobilisation et à la remise des armes. A la suite d'un viol, quelques Arméniens se révoltent et le gouvernement peut faire intervenir la troupe : la ville est assiégée et les notables arrêtés par surprise.

Mais c'est à Van surtout qu'ont lieu les événements essentiels : une bataille y oppose en effet pendant un mois à partir du 20 avril la population des quartiers arméniens aux troupes turques et kurdes qui — tous les récits neutres en font foi — se préparent au massacre de cette population chrétienne qui vit depuis toujours à côté de la population musulmane dans une partie distincte de la ville. Ici, comme dans les autres villes, la recherche des armes s'est accompagnée déjà de grandes violences qu'encourage de fait Djevdet, beau-frère d'Enver et gouverneur de la région. Après quelques massacres dans les villages avoisinants, massacres annonciateurs des événements, les Arméniens se préparent, comme en 1896, à la résistance : quand Djevdet lance ses troupes à l'attaque du quartier arménien, celui-ci est en état de défense et subit un véritable siège contre une armée équipée de canons. Le gouvernement turc va donc pouvoir s'appuyer sur la « révolution » de Van (les guillemets sont de l'ambassadeur américain41) pour justifier son action : pour des raisons de sécurité militaire, il faut évacuer toutes les personnes susceptibles de présenter un danger pour les troupes — subversion politique, plus tentative de sécession, plus collaboration avec l'ennemi russe : tel sera l'argument.

Et pourtant, les documents montrent qu'à Van, il n'y a pas eu complicité préméditée entre les Arméniens et les Russes. C'est Aram, un des chefs arméniens, qui déclare en accueillant le commandant des troupes russes après la délivrance : « Lorsqu'il y a un mois, nous prîmes les armes, nous ne comptions pas sur l'arrivée des Russes. Notre situation était alors désespérée. Nous n'avions qu'un choix à faire : ou nous rendre et nous laisser égorger comme des moutons ou mourir en combattant les armes à la main. Nous préférâmes ce dernier parti. Mais nous avons reçu de vous un secours inattendu et maintenant c'est à vous qu'à côté de la vaillante défense des nôtres, nous devons notre salut!37 » Et Sazonov, du côté russe, confirme cette version dans une dépêche de mai à son ambassadeur à Londres : « Il est évident que le soulèvement des Arméniens a été causé par les massacres et non l'inverse : cela n'avait pas de sens pour eux de commencer un mouvement de révolte contre les forces turques, très nombreuses, avant l'arrivée de nos troupes24. »

 

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