Du rêve à la réalité

Les Arméniens, eux, croient à l'article 61 du traité de Berlin... Après tant de siècles d'esclavage, ils voient dans cette conclusion de la crise bulgare un succès pour leur propre cause ; oubliant les péripéties qui ont provoqué l'altération de l'article 16 du traité de San Stefano, ils vont nourrir à partir de l'article 61 de folles et merveilleuses espérances où se marque la renaissance de leur nation. Les dernières séances du Congrès, dont le protocole, il est vrai, n'était pas rendu public, montrent pourtant à quel point les assurances mêmes des articles du traité sont formelles et combien peu destinées à être suivies d'effet ; le 8 juillet, la Russie demande par l'intermédiaire de ses plénipotentiaires « quels sont les principes et le mode par lesquels [le Congrès] entend assurer l'exécution de ses hautes décisions ». C'est toute la question fondamentale des garanties. Or, personne n'en veut. On le voit bien quand, le lendemain, la discussion s'engage sur ce point. Le représentant turc déclare d'emblée qu'il « ne s'explique pas la portée de ce document ». Et le prince de Bismarck, qui est à l'évidence conscient qu'il s'agit des stipulations relatives à la protection des chrétiens, renchérit, comme le texte du protocole de la séance en fait foi : « [il] ne pense pas qu'à l'avance le Congrès puisse paraître supposer que des résolutions prises solennellement par toute l'Europe unie ne seraient pas exécutées. Il faudrait attendre une infraction pour s'en préoccuper *, et, dans ce cas, les Puissances, prévenues par leurs représentants à Constantinople, pourraient s'entendre pour faire appel à de nouvelles réunions diplomatiques18. » Il en va de même le 10 et le 11 et il apparaît clairement que toute idée de surveillance de l'exécution du traité est rejetée au nom du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de l'Empire : on prend acte des assurances turques, et on passe aux questions financières...

Ainsi, les Puissances européennes ne sont pas allées plus loin que lors de la Conférence de Constantinople et le Congrès de Berlin ne marque aucun progrès. A Constantinople en effet, le 8 janvier 1877, le comte Corti, plénipotentiaire italien, déclarait au nom des six Puissances : « On nous fait valoir de bonnes intentions là où nous croyons qu'il est nécessaire d'assurer des réalités ». Et Edhem pacha de répliquer : « Les garanties que le gouvernement impérial peut fournir sont des garanties morales tirées du sentiment même que le gouvernement a de ses intérêts et de ses devoirs17. »

D'ailleurs, dès le 27 septembre 1878, soit à peine deux mois après la signature du traité de Berlin, M. Waddington, ministre français des Affaires étrangères, celui-là même qui a pris acte des assurances turques, écrit à son ambassadeur à Constantinople pour s'inquiéter de la perturbation qui règne dans les provinces et du comportement du gouvernement turc qui aurait tort, dit-il, de chercher à éluder et à ajourner l'exécution du traité.

En 1880, la confiance mise par les Arméniens dans le texte des traités internationaux se révèle illusoire. Cette année-là, et toujours par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs, les Puissances adressent au Sultan un mémorandum précis et complet sur les réformes à introduire dans les provinces arméniennes. Le 11 juin, les Puissances ont fait une première communication sur les améliorations et les réformes administratives à introduire dans les provinces habitées par les Arméniens, conformément à l'article 61 du traité de Berlin. Estimant que, dans sa note du 5 juillet, « les propositions formulées par le gouvernement ottoman ne répondent ni à l'esprit ni à la lettre de cet Article », les Puissances répliquent le 7 septembre par ce mémorandum (cf. annexes) qui reprend tous les thèmes habituels : égalité des chrétiens et des musulmans, protection contre les Kurdes et les Circassiens, regroupements administratifs selon la religion, réorganisation de la gendarmerie, de la justice et de la fiscalité, décentralisation. Dans le prolongement du traité de Berlin, c'est donc d'une véritable réorganisation qu'il s'agit, destinée à assurer efficacement l'amélioration des conditions de vie des populations arméniennes.

Mais ce n'est encore que la remise en route purement diplomatique du jeu qui oppose l'Europe à l'Empire. Les pièces de l'engrenage sont exactement les mêmes : on a seulement changé de provinces ; pour le reste, tout est identique, et surtout ces fameuses réformes qui semblent reprises à la lettre des projets antérieurs, projets toujours solennellement présentés comme les iradés bienveillants de Sa Gracieuse Majesté Impériale. Il en ira de même pour le mémorandum suivant, quinze ans plus tard : il est clair que ce n'est pas le temps qui manque pour réaliser ces réformes, mais la volonté de le faire ; on retrouve dans ces textes les mêmes problèmes, toujours. Entre-temps, devant l'inutilité du mémorandum de 1880, l'Angleterre a proposé en 1881 à ses partenaires européens d'engager une action commune pour obliger véritablement le gouvernement turc à remplir ses engagements. Mais c'est en vain : personne ne veut intervenir. Il faudra désormais se contenter de savoir seulement que tout continue, grâce aux rapports des Livres bleus que les représentants britanniques fournissent régulièrement sur l'état des provinces.

En plaçant leur confiance et leur espoir dans l'article 61, les Arméniens font indiscutablement une erreur de jugement. Certes, ils continuent de se considérer comme les sujets du Sultan et, dans la loyauté quasi générale de leur comportement, ils n'envisagent nullement une indépendance, certainement pas un rattachement à la Russie, à peine une autonomie, seulement, mais obstinément, car il s'agit bien alors pour eux d'une question vitale, des réformes, et ces réformes seulement que et le Sultan et les Puissances ont officiellement promises, proclamées, garanties tant de fois depuis 1839. Rien que le souvenir de ce qui s'est chaque fois passé depuis lors, ce retour fatal des déceptions parce que rien n'arrive jamais pour concrétiser l'espoir renaissant et que tout recommence comme avant, et même maintenant tout est pire qu'avant, rien que cela devrait conduire les Arméniens à être plus attentifs, à nourrir leur action de réalisme et de prudence : ne pas rêver.

Car enfin, n'ont-ils pas compris que, s'il faut ainsi reprendre et reprendre encore les mêmes projets de réformes, c'est tout simplement que le gouvernement turc ne veut pas vraiment les appliquer ? Ne voient-ils pas aussi bien que les Puissances européennes n'inscrivent sur le papier leurs préoccupations que pour mieux poursuivre leurs intérêts primordiaux, qui sont économiques ? Et que, ce faisant, puisqu'elles n'ont pas choisi de soutenir durablement, rigoureusement, leur action en faveur des minorités chrétiennes, elles les désignent encore davantage à la vindicte des gouvernants turcs ? Après toutes les mutilations qu'a subies leur territoire et se voyant toujours l'objet des convoitises les plus féroces, comment ces gouvernants turcs n'en viendraient-ils pas à une haine inquiète et violente envers ces populations à cause desquelles leurs adversaires européens veulent leur imposer un système de réformes administratives qui, outre l'ingérence qu'il implique dans leurs affaires intérieures, ne peut pas ne pas leur apparaître comme l'annonce évidente d'une nouvelle mutilation ?

Mais un autre piège s'est refermé sur les Arméniens. Cinquante ans après sa libération du joug persan, c'est d'un poids très lourd que va peser dans l'estimation de la question arménienne l'existence en Russie, aux frontières mêmes de l'Etat turc, d'une communauté arménienne, soudée par les progrès que lui a fait faire sa participation à l'essor d'un Etat plus moderne ; dans ce contexte chrétien et malgré tout occidental, se manifeste un réveil vif et intelligent de l'esprit national. Bien sûr, cette proximité d'une communauté sœur plus heureuse et plus évoluée a eu des effets bénéfiques pour l'autre partie du peuple arménien, et ceux qui subissent encore la domination turque en tirent la force et les encouragements de l'exemple, et une aide concrète non négligeable dans les grands moments de panique et de malheur.

Mais ce que voient leurs adversaires, les Empires dont ils dépendent, leur nuira bien davantage : comme il est désormais facile pour eux d'imaginer jusqu'à l'obsession la collusion des deux côtés de la frontière de sujets pour qui la fraternité du sang est plus importante que tout. Il est révélateur à cet égard de relire dans une brochure anonyme turque parue en décembre 1876 pendant la Conférence de Constantinople, La Situation, les commentaires concernant les liens religieux entre l'Eglise bulgare (dont l'exarque s'est détaché en 1870 du patriarcat grec de Constantinople) et l'Eglise orthodoxe russe : quand le chef spirituel se trouve hors de l'Empire, les prêtres et les instituteurs, dans ce système d'Orient où l'école est très liée à l'église, deviennent les complices des « agents panslavistes ».

Or, c'est exactement la situation des Arméniens de Turquie, dont le chef spirituel suprême se trouve à Etchmiadzine, territoire russe — et il faut noter qu'en 1863, dans un article de la Revue des deux mondes où il défend la cause arménienne, Victor Langlois souligne le privilège dont jouit le Catholicos d'Etchmiadzine, ajoutant « qu'il soutient sa force morale et conserve chez le peuple sur lequel s'étend sa juridiction la nationalité par l'unité religieuse14». Dans cette même brochure turque, il est aussi question plus loin de l'Arménie, et de façon très significative : « Lorsque, pour la seconde fois, l'Europe se sera mise à plat ventre devant la Russie pour terminer au gré des intérêts de celle-ci la complication grecque, ce sera au tour de l'Arménie et des autres districts chrétiens de l'Asie de remettre au cœur de l'Europe les affres mortelles de la peur. Et pour finir, il ne se chantera plus dans les églises chrétiennes de l'Orient — quelles qu'elles soient — un Domine salvum fac qui ne soit entonné à l'intention du czar de toutes les Russies, du futur Empereur de tout l'Orient... »

Si réel que soit le loyalisme des sujets arméniens du Sultan, ils se trouvent donc désormais dans une position très inconfortable : déchirés entre deux patries, comment leur cœur ne battrait-il pas pour l'Arménie, même si elle est russe ? Les bavures sont inévitables, on le constate déjà pendant la guerre russo-turque qui vient de s'achever : comme en 1828 et comme en 1853, les Arméniens ont accueilli les Russes en libérateurs et l'article 17 du traité de San Stefano prévoit explicitement une amnistie pour tous ceux qui ont collaboré avec les troupes d'occupation. Après 1880, les liens se renforcent ; il ne faut pas oublier que beaucoup d'Arméniens de Turquie se sont réfugiés de l'autre côté de la frontière, et ils contribuent pour une large part à tous les mouvements qui poussent les Arméniens de Russie à agir en faveur de leurs compatriotes. Quant à ceux-ci, subissant sur le terrain le poids oppressif du régime, ils ne réagissent pas comme à Constantinople et désirent nettement, eux, une nouvelle intervention russe : c'est ainsi que les habitants arméniens du vilayet de Van écrivent en 1882 directement au Tsar Alexandre III pour lui faire part de leurs doléances. Dès à présent, une telle situation est pour le moins dangereuse : le passage d'une partie de l'Arménie sous le contrôle russe n'a-t-il pas pour effet majeur de renforcer définitivement la méfiance traditionnelle, si fortement ancrée en eux, des Turcs à l'égard de cette population chrétienne qui survit au sein de leur Empire ?

Il ne servira de rien dès lors que les demandes des Arméniens soient effectivement modestes, juste ces quelques réformes élémentaires et bien circonscrites au-dedans de leur soumission au pouvoir turc régnant. Cela ne servira de rien, car elles ne tiennent pas compte de la réalité politique : elles sont même proprement inconciliables avec les analyses du Palais. De toute façon, la question arménienne arrive trop tard ; dès 1856, et plus nettement encore chaque année après 1878, la situation de l'Empire est bloquée par un accord tacite entre les Puissances européennes et le gouvernement turc, tous également désireux d'éviter la contagion des nationalismes locaux. Et puis, par une autre fatalité si souvent marquée dans son histoire, la situation géographique de l'Arménie suffit par elle-même à empêcher toute délivrance : elle n'est pas comme la Grèce, la Bulgarie, le Liban ou la Crète dans une partie éloignée de l'Empire. Sa plus grande malchance n'est-elle pas en effet de se trouver en plein cœur de l'expansion touranienne, et là justement où s'est fixée la masse principale des Ottomans ? Et c'est bien l'Anatolie que le gouvernement turc défendra avec le plus d'acharnement, dernière province de l'Empire qui doive en tout état de cause lui rester, objet d'un ultime sursaut nationaliste quand bien même toutes les autres parties de cet immense conglomérat lui eussent été arrachées. Le conflit qui est en germe dans le réveil de la question arménienne n'est donc pas un conflit de type impérialiste pour la conquête ou la défense d'une possession, c'est un conflit vital. « Dans l'Anatolie, il nous faut rester seuls, Allah soit loué que nous ayons encore gardé ce dernier refuge pour nos frères en religion, repoussés de tous côtés28. » C'est Abdul Hamid qui parle, en 1899...

En Arménie cependant, rien ne bouge. Anatolie, Cilicie, Constantinople, tout reste en l'état ; dans l'insécurité, ou dans le confort, il ne se passe rien treize années durant ; ou plutôt, c'est que tout continue de fonctionner comme à l'accoutumée : la vie quotidienne est la même, en 1880 comme en 1870, en 1890 comme en 1880. Mais dans cette communauté comme dans les autres, il y a des hommes conscients, qui n'en peuvent plus d'accepter la tricherie des réformes, des hommes à qui cela fait trop de mal de voir leurs compatriotes souffrir et subir sans espoir un système qui ne veut pas évoluer vers ces régimes occidentaux dont l'image libérale les a nourris. Ainsi apparaît en 1890, à Tiflis, la Fédération Révolutionnaire Arménienne, ou Daschnaktsoutioun, destinée par ses fondateurs Mikaelian, Zavarian et Rostom (Zorian de son vrai nom), à centraliser et unifier les aspirations arméniennes. Car, après les sociétés secrètes éphémères (1872 à Van, 1881 à Erzeroum), après aussi une tentative de participation au système des loges maçonniques, de vrais partis voient le jour sous l'impulsion d'Arméniens lucides pour qui le problème national de la survie l'emporte encore largement sur les considérations politiques : parti Armenakan, fondé à Van en 1885 sous l'influence de Portugalian (qui publie à Marseille où il s'est exilé le journal Armenia) ; parti Hentchak (équivalent arménien du Kolokol russe, c'est-à-dire « La Cloche »), fondé à Genève en 1887 et lui d'inspiration nettement social-démocrate, tendu vers une action à la fois intellectuelle (brochures) et publique (manifestations). Quelles que soient leurs divergences théoriques, ils se retrouvent d'accord pour donner la priorité à la lutte armée : pour cette communauté chrétienne paysanne soumise à toutes les exactions et à qui la loi interdit le port des armes, l'autodéfense est primordiale. Aux écrits se superpose donc l'action sur le terrain, vraie guérilla dont certains espèrent qu'elle entraînera le bouleversement complet des structures. Et déjà ils se nomment fedai, les sacrifiés.

 

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* - C'est nous qui soulignons.