Avec les montagnards de Zeitoun

En Cilicie, l'organisation est semblable dans les villes et dans les campagnes à ce qu'elle est en Anatolie, et les choses vont à peu près de même, exception faite du district de Zeitoun où la géographie a développé de façon exceptionnelle les traits caractéristiques du montagnard arménien. Zeitoun est en effet le centre d'un secteur montagneux du Taurus où l'importance des défenses naturelles a permis le maintien d'une petite communauté arménienne dans une situation de quasi autonomie. Les luttes ont été longues, les adversaires violents, nombreux, renouvelés, mais jamais le district n'a encore pu être mis sous le joug comme le reste de l'Empire : c'est véritablement un îlot, farouchement attaché à ses libertés et menant de façon plus rude la même vie pastorale. Ici, les hommes ont toujours eu des armes et il est intéressant de le noter : seule la résistance armée, certes facilitée par la nature du terrain, leur a permis de vivre en sécurité. Cette sécurité est assurément relative et le gouvernement n'a pas désespéré d'étendre ici son pouvoir : par la force, par la ruse, par tous les moyens il tente de détruire cette autonomie et pour cela de désarmer les habitants, de les obliger à descendre dans la plaine ; la lutte ne cesse pas, aggravée ici aussi par la présence des Circassiens, marquée de conflits aigus en 1849, en 1859, en 1862, 1876, 1884. En 1862, c'est d'une véritable insurrection qu'il s'agit, déclenchée par les violences que le pacha de la région, Aziz, commet pendant deux mois contre les Zeitouniotes sous le prétexte du meurtre d'un musulman. Il est intéressant de voir comment Victor Langlois, un savant français qui a séjourné dans la région, évoque ce haut fonctionnaire : « On a peine à comprendre qu'un homme qui a visité l'Europe et qui a vécu dans notre milieu occidental ait pu descendre à ce degré de sauvage barbarie. Aziz appartient à cette jeune génération turque qui vient emprunter à notre civilisation ce qu'elle a de superficiel, mais conserve au fond du cœur tout l'ancien fanatisme. Aziz est un des types les plus saillants de cette école ; on reconnaît en lui un de ces Turcs de la réforme qui ne sont trop souvent que les dignes émules des adeptes du vieux régime14. » Il faut noter aussi que, grâce à leur résistance, les Zeitouniotes obtiennent enfin une intervention française qui leur évite le massacre définitif. Donc, pour le moment, les 20 000 Zeitouniotes tiennent bon, déterminant avec ardeur leur chemin entre tous les ennemis, conservant au cœur cette pureté dont témoignent les textes de leurs achough (poètes populaires) : « O mon aimée, au milieu des neiges si je te serrais toute nue dans mes bras, l'hiver serait pour moi changé en été2. »

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