Chronique des provinces

Beaucoup de textes nous renseignent sur la vie quotidienne en Arménie et cela est utile, parce que la question arménienne se pose d'abord au niveau essentiel de la coexistence des populations sur le terrain. Ces témoignages proviennent des Arméniens eux-mêmes, dans le cadre de leurs doléances officielles ou au travers des premières œuvres romanesques qu'ils publient (en particulier Raffi) ; des rapports officiels, à certains endroits innombrables, de tous les consuls, vice-consuls, agents divers des grandes puissances dans l'intérieur du pays ; enfin, des récits des voyageurs qui ont traversé l'Anatolie et dont le nombre s'accroît dans cette période, les uns voyageant pour le plaisir, d'autres venus par obligation professionnelle (commerce, apostolat, journalisme...). Ainsi en est-il de C.B.Norman, correspondant de guerre du Times sur le front d'Asie de la guerre russo-turque de 1877 ; il suit les opérations du côté turc, en liaison constante avec les officiers anglais que l'ambassadeur a détachés auprès du haut commandement turc, et il prend des notes en traversant les villages arméniens.

A un siècle à peine de distance, la population arménienne d'Anatolie donne d'emblée le sentiment lointain des campagnes médiévales. Ces Arméniens-là sont pour la plupart des paysans soumis année après année aux rythmes traditionnels d'une agriculture et d'un élevage encore archaïques, logeant quasiment avec leurs bêtes, en grandes familles unies où chacun tient son rôle ancestral, et les femmes enfermées dans un rôle fondamental mais secret d'épouse et de mère qui ne se montre pas et sert avec dévouement les hommes de son foyer, tous regroupés autour de leur église et de son vicaire. Ils sont pauvres, leurs outils et leurs moyens modestes, leurs mœurs farouches et pures comme dans tous les tableaux primitifs de civilisation pastorale. En Russie, de l'autre côté de la frontière, leurs conditions de vie et de travail sont analogues.

A côté de ces activités dominantes qui se perpétuent depuis des siècles, un certain nombre d'Arméniens ont développé leurs qualités légendaires d'artisans, de commerçants, d'hommes d'argent ; dans tous ces villages, et plus encore dans les petites et grandes villes de la région, ils tiennent effectivement en leurs mains presque tous les rouages d'un circuit économique simple, petits commerces, fourniture des denrées alimentaires, travail des matières premières. Ils sont souvent les usuriers en une contrée où les juifs sont peu nombreux et leur portrait s'enrichit là aux yeux des autres ethnies, aux yeux aussi des témoins étrangers, de nuances nettement péjoratives : la ruse et surtout un amour de l'argent dont beaucoup d'observateurs font leur trait dominant. De même que les paysans dépendent souvent de riches propriétaires terriens arméniens comme eux, ces usuriers n'hésitent pas à exercer leurs talents aux dépens de leurs propres compatriotes. Mais une analyse des radicaux, d'ailleurs généralement turcs, sur lesquels sont formés les noms de famille arméniens montre malgré tout une nette prédominance des métiers de l'agriculture, de l'artisanat, de la construction, de l'alimentation.

De tout cela, le correspondant du Times témoigne très nettement quand il énumère les facilités que peut fournir l'Arménie à une armée en campagne (n'oublions pas qu'il est venu en tant que chroniqueur militaire) : « L'Arménie est une contrée où coulent le lait et le miel ; les troupeaux y sont nombreux et, de même qu'aux Indes, on n'y manque pas de viande. On peut se procurer du bétail en grande quantité dans chaque village, les chèvres et les moutons surtout dans les régions montagneuses, les vaches en plaine et la volaille partout en abondance. Céréales : on cultive le maïs, le blé, l'orge, le froment ; les plaines les plus riches sont dans les districts d'Alashguerd, Passen et Kars. Pour une grande armée, les moulins ne sont pas suffisamment nombreux dans la campagne pour produire assez de farine. Fourrage : en abondance, en particulier sur les pentes des monts Allaghoz et Soghanly. Fruits : raisins, pêches, brugnons, pommes, poires, mûres, amandes, noix, melons. Les fruits les plus réputés proviennent des districts de Thortoom et de Khagisman. Légumes : pommes de terre à Trébizonde et dans les environs ; haricots, potirons, courgettes, navets, carottes, oignons dans presque tous les villages. Bois à brûler : on n'en trouve que dans les régions montagneuses (près de Trébizonde, Soghanly). Le tezek, c'est de la bouse comprimée, est largement employé comme combustible. Sa préparation occupe les Arméniens pendant tout l'hiver, mais il n'y en aurait pas suffisamment pour une grande armée. Boissons fortes : on peut se procurer un bon vin en grande quantité à Kharpout ; l'approvisionnement est réduit dans les autres localités, puisqu'il est importé d'Europe. En fait, on ne trouve du vin et du cognac que dans les grandes villes. Tabac : en grande quantité, mais il n'est pas bon. Eau : abondante et bonne. »

Norman nous donne aussi une excellente description de la ville d'Erzeroum : « Les maisons sont pour la plupart en contrebas de la rue ; elles sont construites de pierre et de boue, avec des toits plats, et n'ont en règle générale qu'un seul étage. Les fenêtres sont rarement vitrées, mais en hiver elles sont recouvertes de papier huilé ; lorsque l'été approche ces papiers sont arrachés pour laisser entrer l'air frais, qui est religieusement exclu durant les mois de grand froid. Sauf dans les maisons des riches, chevaux, vaches, moutons et volailles s'abritent sous le même toit que les propriétaires, de sorte que l'atmosphère à l'intérieur d'une maison arménienne est tout simplement indescriptible...

« II y a quelques magasins à Erzeroum où on peut acheter des produits européens. Ils sont pour la plupart gérés par des Arméniens... L'église arménienne est probablement le plus beau bâtiment de la ville25. »

Un fait extérieur l'emporte cependant dans la peinture quotidienne de cette vie : l'insécurité. Nous en avons déjà parlé, mais il faut la ressentir dans ce qu'elle a de fondamental, de permanent, d'incontrôlable. Aux champs, dans la rue, dans leur propre maison, dans l'église elle-même, aucun Arménien, aucune Arménienne n'exerce son activité en sécurité ; dans le travail agricole, dans les soins domestiques, les fêtes, les pratiques religieuses, à chaque instant, tout peut arriver. Et tout arrive, même s'il ne s'agit pas encore des périodes violentes de grands massacres collectifs dont des témoins neutres ont réellement senti l'approche impalpable et certaine*.

De façon isolée, mais indéfiniment multipliée pour chaque individu et sans que rien de systématique transforme en opération organisée ce qui n'est chaque jour que l'effet arbitraire du caprice ou de l'impulsion, le vol, le viol, le meurtre font partie de la vie tout autant que le travail. C'est ainsi que les religieuses d'Amassia avertissent le vice-consul de France des dangers qu'il court dans la région : « On a un peu assassiné sur la route ces temps-ci7. » Il serait impossible de narrer ne serait-ce que les seuls faits notés par les agents officiels des gouvernements étrangers. Comme le dira plus tard Clemenceau à propos des grands massacres : « C'est, avec une monotonie désespérante, le récit des mêmes crimes, des mêmes horreurs perpétrés par les mêmes méthodes dans des conditions identiques.20» Le Turc a envie d'une vache, d'une somme d'argent, d'un objet, d'une femme, il la prend, et si l'on résiste, il n'hésite pas à user de violence, à tuer même. On retrouve ici, parfaitement responsable de cet état de choses, I'impunité dont se sait assuré le musulman dans son rapport au giaour. Car le système juridique ne fonctionne effectivement pas de façon égalitaire : qu'un Arménien s'avise de protester parce qu'un musulman aura violé sa fille ou volé son bétail, et c'est lui qui se retrouve en prison, bien heureux de pouvoir en sortir un jour — car, entre les tortures, les conditions de vie et les bagarres organisées qui permettent de faire mourir qui l'on veut, la prison est dans l'Empire une expérience redoutable. Quant au coupable musulman, jamais on ne l'inquiète ; et si, à cause de l'insistance d'un représentant européen, on l'arrête, ce n'est jamais que pour faire semblant et, s'il est fonctionnaire, le gratifier ensuite de la promotion que mérite sa conduite.

Bien plus, les représentants du pouvoir, ceux qui justement ont la charge officielle d'appliquer les lois civiles de l'Etat, non seulement réagissent toujours dans le même sens, mais ils abusent de leur position eux aussi pour tirer les mêmes « bénéfices » de la situation de faiblesse résolument perpétuée des populations chrétiennes. Il y a évidemment des cas où leur action reste équitable et tempérée, mais combien sur l'ensemble du territoire ? La proportion est dérisoire : ce sont des cas isolés, ce ne sont que des individus de meilleure qualité. On comprend dès lors avec quelle appréhension les populations attendent les nominations des fonctionnaires. Tout dépend tellement d'eux! puisqu'ils ont la plénitude du pouvoir, maîtres des garanties et des poursuites, jusqu'à Constantinople même, maîtres aussi de déchaîner ou d'arrêter la terreur. Et l'on voit les Arméniens établir une sorte de répertoire oral où s'inscrit toute l'information sur ces administrations dont dépend entièrement leur destin : selon ce que l'on sait des antécédents de tel ou tel vali, son arrivée est accueillie avec soulagement ou avec crainte. C'est d'ailleurs ainsi que procèdent les consuls eux-mêmes dans leurs rapports : quand Ibrahim Kiamil pacha est nommé en 1893 mutessarif du sandjak de Guendj (dans le vilayet de Bitlis), le consul britannique Graves signale qu'à Bayazid où il a été également mutessarif de 1879 à 1881, « il a acquis une mauvaise réputation par des pratiques de cruauté et de corruption** 5». Le vali n'hésite jamais en effet à faire pression sur les habitants, même pauvres, pour obtenir de l'argent, du bétail, des terres.

De toute façon, le système fiscal en vigueur laisse toute latitude à l'exercice de l'arbitraire : bien que l'impôt d'exemption du service militaire ne doive être perçu que pour chaque enfant mâle, il est régulièrement exigé dès avant la naissance et même si le foyer ne comporte pas d'enfant ; les corvées médiévales sont toujours en vigueur et, comme l'Etat ne parvient pas à payer régulièrement ses divers employés civils et militaires, il est tacitement convenu de leur permettre de « récupérer » en nature aux dépens des populations ces arriérés de soldes.

C'est ainsi un fait établi que la majorité des paysans n'arrivent pas, non seulement à bénéficier du fruit de leur travail, mais même à sortir de la misère, puisque leurs moyens de subsistance sont sans cesse menacés ; et les famines sont fréquentes. Car il ne faut pas oublier qu'en plus de leurs voisins ottomans, des autorités et des troupes, les Arméniens d'Anatolie ont encore à subir les violences de ces Kurdes et de ces Circassiens dont le gouvernement favorise sciemment l'installation à leurs côtés. Et non seulement ces populations encore semi-nomades se sentent libres d'agir à leur gré face aux villageois sédentaires — ce qui se traduit quotidiennement, outre les exactions habituelles, par une appropriation progressive des terres et l'accroissement du fardeau arbitraire de l'impôt — mais encore le gouvernement a formé en leur sein ces régiments hamidié dont la cavalerie vient, de manière officieuse mais constante, prêter main-forte aux troupes turques chaque fois qu'il s'agit d'infliger aux chrétiens de nouvelles vexations.

Parfois, les agents consulaires interviennent et l'on voit aisément pourquoi ils sont ainsi accablés de doléances et d'appels à l'aide : eux seuls peuvent apporter un peu de protection dans un système où les organismes officiels de recours ne font que renforcer l'insécurité, chacun des représentants du gouvernement ayant tranché une fois pour toutes, et toujours avec l'accord plus ou moins tacite des autorités centrales, en faveur de ses coreligionnaires. Et ils sauvent ici un bien, ils préservent là une vie, redressent une injustice. Mais ce n'est exactement qu'une goutte d'eau dans ce torrent tranquille des exactions. A cela les populations arméniennes n'opposent généralement rien : toute la force est du côté de leurs adversaires, ils ne sont de surcroît pas armés (ce leur est interdit) et l'oppression est depuis si longtemps inscrite dans les éléments de la vie qu'elle est pour ainsi dire naturelle, comme les saisons. La résistance, comme elle n'a pas de moyens sérieux, n'aboutit toujours qu'à aggraver les choses : les plus dégoûtés choisissent l'émigration, mais pour la plupart il vaut mieux attendre, subir, espérer que le calme reviendra bien vite.

Dans ces années-là où l'Arménie russe est encore laissée libre de communiquer avec sa sœur de l'autre côté de la frontière, un début d'organisation commence néanmoins à se faire jour, mais sous une forme encore primitive et quasi instinctive : des bandes se constituent, exacte réplique des bandes kurdes auxquelles il faut bien montrer, même au prix d'une escalade de la violence, qu'elles ne peuvent pas rester toujours impunies, en réagissant d'abord au coup par coup quand une exaction a été plus intolérable que les autres, puis de façon systématique en une sorte de pré-guérilla à partir des retraites sûres de la haute montagne ou des plus proches localités de l'Arménie russe. Et de même que la presse arménienne du Caucase tâche d'alerter l'opinion publique sur les malheurs des Arméniens de Turquie et que des collectes en leur faveur sont constamment organisées, des volontaires passent la frontière pour leur venir en aide, propagandistes mais aussi porteurs d'armes.

suite

* - Le journal de la femme du vice-consul de France à Sivas est à cet égard très significatif (cf deuxième partie, chapitre II. ).

** - II est intéressant de noter que, vers la fin du siècle, la réaction sera la même en Arménie russe à chaque nomination d'un nouveau gouverneur.