De l'arche de Noé à la chute de Constantinople

Si l'on va plus loin, l'Arménie, c'est d'abord, au temps le plus ancien, cette montagne sur laquelle échoue l'arche de Noé et qui a nom l'Ararat. L'Ararat, c'est l'Arménie, comme le Fuji-Yama, c'est le Japon : même montagne, même symbole. Mais voilà, les difficultés commencent, car, si vous regardez une carte, quelle qu'elle soit, l'Ararat ne se trouve pas en Arménie : il est en Turquie. Alors ? Eh bien, ce pourrait être simple : une grande partie du territoire arménien n'est pas arménienne, elle l'a été, et si longtemps, mais elle ne l'est plus. Il y a une Arménie, mais elle est à l'intérieur de l'U.R.S.S., république soviétique juste de l'autre côté mais qui n'a pas le droit officiellement de penser qu'elle est mutilée ; les cartes officielles de l'Arménie soviétique ne ressemblent pas en effet aux cartes françaises d'après 1871 ou aux cartes arabes d'après 1967 : elles ne portent pour la Turquie aucune mention de territoires occupés — c'est la Turquie, simplement *.

Cette Arménie-là a une superficie de 29 800 km2, une population de 2 600 000 habitants (Arméniens à 88 %), une capitale dont on a fêté récemment le 2 750e anniversaire : Erivan. Et tout autour de cette capitale, il y a effectivement une partie importante du patrimoine profond de l'Arménie : vestiges du royaume d'Ourartou où les Arméniens installèrent au VIIe siècle av. J.-C. leur première civilisation ; cathédrale d'Etchmiadzine, reine de toutes les églises arméniennes et première cathédrale de la chrétienté, témoin éclatant de ce que l'Arménie fut, en 301, la première nation à embrasser le christianisme, de ce qu'aussi les architectes arméniens furent parmi les précurseurs de l'art roman ; usage officiel d'une langue et d'un alphabet (créé vers 406 par le moine Mesrop Machtots) spécifiques, dont les travaux des philologues allemands et français ont montré, au siècle dernier, l'appartenance à la grande famille indo-européenne. Et nous pouvons mettre l'accent sur la situation particulière de ce pays, encastré au cœur du Caucase, situation privilégiée et terre féconde puisqu'une telle civilisation a pu s'y épanouir — et sur ces hauts plateaux à la beauté sauvage dont la mélancolie et la solitude ont donné à la musique arménienne ces inflexions particulières où elles se reflètent, les ruines des églises, les khatchkars, ces pierres sculptées innombrables, les édifices roses du tuf fleurissent doucement auprès des lacs profonds.

Mais s'il est essentiel de s'arrêter quelques instants à des considérations géographiques, c'est parce que cette situation caractéristique l'est à double titre : privilège d'une terre de culture, mais aussi privilège moins enviable d'une terre de passage. Et cela commande toute l'histoire arménienne, jusqu'à aujourd'hui. Car il ne faudrait pas croire que le XXe siècle d'après 1945 a inventé les Super-Grands : toujours les Empires se sont heurtés dans leur désir viscéral d'expansion, et les petits n'ont jamais beaucoup compté dans ces luttes de géants ; quel rôle terrible dès lors que celui de lieu stratégique!

Il y a donc bien une histoire arménienne, mais, sur 3 000 ans, elle est si peu libre, vraiment libre et indépendante : le temps de se faire — et puis toute l'énergie pour survivre. L'envahisseur est d'abord perse (c'est alors que Xénophon passe), puis séleucide ; romain aussi, avec Lucullus, Pompée, Antoine (qui met à mort le roi d'Arménie pour offrir son trône au fils qu'il a eu de Cléopâtre), et parthe en même temps. Et toujours il faut se défendre, à gauche, à droite, au Nord, au Sud. Puis, c'est Byzance (et, avec les Sassanides, l'Arménie reste prise entre deux feux), les Arabes à partir du VIIe siècle, enfin le déferlement des tribus nomades d'Asie centrale, mongoles avec Gengis Khan et Tamerlan, turcomanes, kurdes. Cependant, l'Arménie a connu des époques de lumière, avec Tigrane, son plus grand souverain, qui règne de 95 à 55 av. J.-C. sur un véritable empire et s'oppose avec son gendre Mithridate à l'expansion romaine, puis sous les Arsacides, plus tard avec les Bagratides ; mais, comme tous les peuples de cette région du monde, les Arméniens subissent l'effet néfaste des divisions, politiques, militaires, religieuses, des luttes de clans, de classes aussi, et il est rare que, malgré leur courage, ils ne se présentent pas ainsi en position de faiblesse face à tant d'adversaires acharnés dont leur prospérité excite la convoitise.

Avec le malheur vient le temps de l'exil : la première diaspora est immédiatement consécutive aux malheurs du XIe siècle, et se fonde alors en Cilicie, pour trois siècles, le royaume de la petite Arménie — qui finira entre les mains d'un prince français, Léon VI de Lusignan ; car, en même temps, les premiers liens se sont noués avec l'Occident, liens religieux, difficiles, avec la Papauté qui voudrait voir cette Eglise revenir sous son contrôle, liens plus vastes avec les chefs et les armées de la chrétienté auxquels, durant tout le temps des Croisades, l'Arménie apportera son soutien. Mais bientôt, dans leur grand ravagement, les Turcs occupent tout. Ils iront jusqu'à Vienne. Ici, au XVe siècle, tout est à eux, et déjà, en 1064, les premières vagues seldjoukides ont détruit la capitale du royaume arménien des Bagratides, Ani aux mille clochers. Le chroniqueur a rapporté l'événement : « Les hommes furent égorgés dans les rues et les femmes furent enlevées des maisons ; les nourrissons furent broyés sur les pavés et le beau visage des adolescents fut flétri ; les vierges furent violées sur les places et les jeunes garçons tués sous les yeux des vieillards ; les vénérables cheveux blancs des vieux furent tout ensanglantés, et leurs cadavres roulèrent par terre23.** » Déjà les massacres...

Et c'est le grand silence, avec la fin de la nouvelle Arménie de Cilicie (1375), puis la prise de Constantinople (1453)***. Le voile tombe pour plusieurs siècles sur l'Empire ottoman : et pour les peuples chrétiens asservis, les temps modernes commencent par le long esclavage, semblable pour les Arméniens et pour les Grecs. Mais, comme la Perse est à nouveau puissante, les Arméniens subissent encore d'autres luttes d'Empires, le partage, la ruine, les déportations.

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* L'Arménie turque n'existe plus pour personne. Il n'est pour s'en convaincre que de consulter les prospectus touristiques consacrés à la Turquie orientale, ou de lire la presse. Les informations fournies sur le tremblement de terre qui affecta il y a quelques années une partie de ce territoire en donnent un exemple frappant : il ne fut question que de « l'Anatolie orientale ». (Cf. Gabriel Matzneff in Combat, 8 septembre 1966).

** Le numéro indiqué à la fin de chaque citation renvoie à l'ouvrage dont elle est extraite (cf. Sources).

*** Toutes les dates sont données selon le calendrier grégorien en usage aujourd'hui ; les dates empruntées au calendrier julien (treize jours de différence) et au calendrier musulman (qui part de l'Hégire) ont été modifiées en conséquence.